Le départ pour l'Indochine.  D
e juin à août 52


En juin, je reçois ma mutation pour le 2ème Régiment Étranger de Cavalerie ( 2ème REC ) stationné à Oujda, au Maroc, que je dois rejoindre le 1er juillet et qui se chargera de me faire embarquer avec un détachement destiné au 1er REC en Indochine (on ne dit pas encore Vietnam).

Nous quittons, Dédée et moi, Spire et allons à Issac où Dédée demeurera avec sa mère et se partagera entre Issac et Parentis. Avec les quelques économies que nous avons réalisées, nous achetons notre première voiture : une traction avant Citroën - II CY, d'occasion, datant de 1936 mais qui, jusqu'en I947 à cause de la guerre, n’a  que très peu roulé. Dédée va se mettre en devoir de passer très vit le permis de conduire, ce qui sera chose faite à la fin de l'été. Oui, cela fait 50 ans qu'elle a son permis.

Sachant désormais Dédée dans sa famille, elle sera, au moins, entourée, A priori, je pars pour un séjour de 30 mois (c'est la durée prévue à l'époque), sans la perspective, vu la distance, de la moindre permission entre temps. Qui l'accepterait aujourd'hui ? Par ailleurs, si, dans l'Armée Coloniale chaque départ outre-mer donne droit à une importante prime, perçue par moitié au départ, l'autre moitié au retour, pour l'Armée Métropolitaine (la Légion Etrangère en fait partie) pas la moindre prime de départ. Certes, l'attrait du gain n'est pas attaché au métier des armes mais, refuser aux uns ce que l'on accorde si géné­reusement aux autres alors que tous font le même métier et courent les mêmes dangers, relève pour le moins d'une injustice flagrante.

Fin juin, ce sont les adieux. Je ne veux pas être accompagné à la gare. Que c'est dur de s'arracher ! Que Dieu et notre petit ange veillent sur nous!. A Marseille, j'embarque sur le bateau La Moricière qui, après une journée de traversée me démarque à Oran d'où je rejoins, par le premier train, Oujda à environ 200 km de là. Me revoici, un peu moins de 8 ans après l'avoir quittée, en Afrique du Nord où, à priori, rien ne me semble avoir changé.

Bref séjour à Oujda où le Colonel commandant le 2ème REC qui me reçoit me dit qu'il me faut rejoindre Sidi bel Abbés, que je connais déjà bien depuis I943,  ville sacro-sainte de la Légion Etrangère dont elle est le berceau et qui a fait de la caserne Vienot son sanctuaire, et  où doit, en principe, se rassembler le déta­chement "Légion" destiné à l'Indochine. Je ne passe qu'une nuit à Oujda et repars donc pour Sidi bel Abbès où, dès mon arrivée, je me fais confectionner par le maître-tailleur un képi "légion"(noir avec fond rouge) car, arrivé avec mon képi de Chas­seur d'Afrique (bleu ciel avec fond rouge) je fais un peu trop, aux dires des vieux officiers de Légion, Armée Régulière. C'est le terme qu'ils emploient pour qualifier tout ce qui n'est pas Légion.. "la Régulière".

Je ne reste que 3 jours à Sidi bel Abbés et pars avec un premier  détachement de Légionnaires pour le camp de Nouvion (entre Sidi bel Abbés et Oran) où d'autres détachements doivent nous rejoindre.

Mon détachement de Légionnaires "1er REC" s'étoffe peu à peu et j'en serai le seul officier. A Nouvion les jours passent; d'autres officiers, anciens, où, comme moi, nouveaux légionnaires, arrivent petit à petit avec leurs détachements. Certain comme les lieutenants Bailly et de La Chaise partent effectuer en Indochine leur second séjour "Légion"; d'autres, comme Martinez ou Lemarre font, comme moi, leurs débuts dans cette arme. Les anciens nous mettent au courant des traditions et du rituel "Légion" que je connais déjà en partie, l'ayant appris au contact de mes camarades sous officiers du Régiment de Marche de la Légion Etrangère (le fameux REMELEU) en 1944-45.

J'apprends surtout durant les longs jours d'inaction forcée à Nouvion avant notre départ, à jouer au bridge ( moi qui, jusqu'à présent n'ai jamais joué qu'à la belote!), m'initiant aux méthodes Culberson ou Albarran, pour finalement en adopter et mettre en pratique un curieux mélange qui ne fait pas toujours la joie de mes partenaires et que je nomme la méthode Culbarran. Et, ma foi, sans être un bridgeur de première force, je deviens assez vite, paraît-il, un partenaire acceptable.

Je me suis fixé pour principe d'envoyer tous les deux jours une lettre à mon épouse chérie et, de son côté, elle fait de même, aussi, l'heure du vaguemestre est-elle celle que, chaque jour j'attends le plus impatiemment. Les lettres mettent de 4 à 5 jours à me parvenir. Combien de temps mettront t'elles à me parvenir lorsque je serai à Saigon ou Hanoi? Même question pour les lettres de ma Dédée chérie. Cette dernière me dit que, pour 1'instant, tout va bien et qu'elle est très prise par ses leçons de conduite automobile et de code de la route, qu'elle apprend vite et se sent très à l'aise.

Fin juillet, le détachement est enfin au complet (environ 200 légionnaires, beaucoup d'Allemands et d'Espagnols, quelques Italiens, Belges, Polonais et Hongrois, des Français aussi,  même s'ils prétendent être nés à Madrid ou à Bruxelles.) et, début août, nous quittons Nouvion pour Alger où le paquebot Campana nous attend pour nous amener, après un voyage de 24 jours, à Saigon. Ce n'est pas le bateau le plus rapide sur la ligne : le Pasteur fait le même voyage en moins de 15 jours (mais c'est, paraît-il, une "usine" très inconfortable à la discipline toute militaire.) et le Skaugum (mieux côté que le Pasteur) en l8 jours. Ces deux derniers bateaux sont exclusivement réservés aux transports de militaires alors qu'à bord du Campana il y a aussi de nombreux civils (famil­les de français de souche où Eurasiens, planteurs, industriels ou fonctionnaires installés en Extrême-Orient) aussi le voyage sera t’il un peu plus agréable. Bien qu'habitués à rester entre nous, nous verrons autre chose que des militaires.

Et on lève l'ancre, le voyage commence. Alors que le Campana  passe au large des côtes Libyennes, à hauteur de Benghazi, tout le détachement Légion est rassemblé sur le pont supérieur du navire et présente les armes, face au sud, pendant une longue minute de silence; il commémore ainsi, 10 ans après, le sacrifice de la quasi-totalité des légionnaires de la I3èrae DBLE (Demi-brigade de la Légion Etrangère) qui, en 1942, à Bir Hakeim, au sud de Benghazi, sous les ordres du Général Koenig a retardé durant plusieurs jours l'avance de l’Afrika Korps de Rommel et la division italienne Ariete, permettant ainsi au général Montgommery de rassembler ses troupes, barrer ainsi à Rommel la route du Caire et remporter, quelques mois plus tard, la victoire d’El Alamein.

C'est bientôt l'Egypte avec l'escale de Port Saïd. Une nuée de petites embar­cations entourent le Campana avec, à leur bord, des marchands de fruits, de dat­tes, de pacotilles diverses, de "changeurs" qui proposent, à des taux défiant toute concurrence, des piastres indochinoises (vraies ou fausses.) et dont il vaut se méfier. Pour ma part, pour quelques francs j'achète deux petits sets en tapisserie (que nous avons toujours d'ailleurs et qui, 50 ans après, ne sont pas trop défraîchis) et j'en profite pour poster une carte destinée à mon épouse chérie.

L'escale ne dure que quelques heures et le Campana s'engage dans le canal de Suez pour la traversée duquel ordre est donné aux Légionnaires de ne pas quitter la cale dans laquelle ils sont logés. Ceci afin de déjouer toute tentative de désertions, le cas s'étant déjà parfois produit.

Le canal est vite franchi puis c’est la Mer Rouge et il fait de plus en plus chaud alors que nous sommes partis depuis plus de dix jours, c'est l'escale de Djibouti. Comme il n'y a rien à voir (hormis le fameux "palmier en zinc" - le seul "arbre" paraît-il de Djibouti ) et qu'il fait horriblement chaud, peu nom­breux sont ceux qui profitent de l'escale et je suis de ceux qui préfèrent encore rester dans leur cabine où il y a encore, grâce aux ventilateurs, un semblant de fraîcheur. Je confie à la poste du bord la carte que je destine à Dédée et qui sera postée à terre dans la soirée.

Et nous voici repartis, cap à l'est, à travers l'Océan Indien. Les parties de bridge repartent de plus belle, elles n'ont pratiquement pas cessé depuis notre départ d'Alger. Le soir, sur le pont, chacun tient à assister au coucher du soleil. Il se dit que, alors qu'il semble plonger dans l'Océan, le soleil envoie un dernier rayon, le rayon vert, difficile à apercevoir paraît-il, et la croyance parmi les militaires est que celui qui aura eu la chance de voir ce fameux rayon vert est quasiment assuré de revenir vivant de son séjour en Extrême Orient!. Bien sûr, je suis de ceux qui l'ont vu. La preuve, je suis revenu vivant. Le temps est toujours idéal et la mer calme, à peine un peu de houle.

Après quelques jours de navigation nous croisons une multitude de petites îles d'un vert éclatant, posées sur une mer plate comme un miroir et très bleue. les Iles Maldives. Les dauphins et les exocets (les poissons volants) accompagnent le navire, nous approchons de l'île indienne de Ceylan, devenue, depuis, le pays libre du Sri Lanka. Dans la soirée nous nous ancrons dans la baie de Colombo où les officiers du détachement sont autorisés à descendre. Depuis Alger c'est la première fois que je foule le sol; c'est Colombo by night mais les devantures des magasins sont toutes illuminées et tous les commerçants sont à pied d’œuvre Jamais Je n'ai vu autant de bijouteries-joailleries sur un aussi petit espace. Chacun vante la pureté de ses diamants, de ses rubis, topazes, aiguës marines, améthystes ou jades et émeraudes. Vraies ou fausses, Je ne sais!  A moins d'être connaisseur, et encore,  il vaut mieux s'abstenir et je m'abstiens (d'ailleurs je n'ai pas les moyens d'acquérir le plus petit de ces diamants) et je me contente d'acheter deux petits cendriers, en forme de chaussure hindoue, en cuivre damassé que nous avons toujours. Nouvelle carte postale envoyée à Dédée.

Dès le lendemain nous repartons. Contournant Ceylan par le sud, le Campana entre dans le golfe du Bengale pour la dernière étape de son voyage, bientôt nous sommes tout prés de l'Equateur et les ventilateurs du navire ne brassent plus qu'un air chaud et poisseux.. De jour comme de nuit nous sommes en transpiration.

Et voici le Détroit de la Sonde; à droite, l'île de Sumatra, à gauche. La terre est toute proche (à peine 1 ou 2 milles marins) mais, dans ces parages, les ten­tatives de désertion ne sont pas à craindre car les eaux du détroit sont infestées de requins, aussi les Légionnaires sont-ils autorisés à profiter du spectacle de Singapour toute illuminée que nous dépassons, de nuit, la laissant sur notre gauche. Nous remontons à présent plein nord à travers la Mer de Chine, vers le Cap Saint Jacques avant-fort de Saigon, où quelques jours plus tard, noms abordons les côtes de la Cochinchine (partie sud de l'actuel Vietnam).

Encore quelques heures de navigation car, pour atteindre Saigon, il nous faut remonter, sur environ 80 à 100 kms, la Rivière de Saigon. Un détachement de fusiliers-marins embarque avec son armement sur le Campana, il est chargé d'assurer la protection du navire et de ses passagers pendant la remontée de la rivière car les "viets" (c'est ainsi que sont appelés les combattants du Vietmin, sont coutumiers du harcèlement des navires avec des armes légères et des mitrailleuses, tapis dans la mangrove de palétuviers qui horde la rivière.

Ce jour-là, les choses se passent bien. Pas le moindre coup de feu. Après 24 jours de voyage je débarque donc à Saigon en cette fin août 1952. Les légionnaires (sous-officiers et hommes de troupe) sont emmenés au camp Petrusky, les officiers au camp des Mares (à quelques centaines de mètres du centre-ville) où je passe ma première nuit indochinoise sous la moustiquaire et fais la connais­sance des "margouillats", petits lézards blancs, presque translucides, qui se promènent partout, y compris au plafond grâce à leurs pattes munies de ventouses ou sur les moustiquaires, se nourrissant de moustiques et de mouches,  ils n risquent pas de mourir de faim. De temps à autres, l'un d'eux décroche du plafond et tombe sur le carrelage avec un bruit mou on le croit mort ou, du moins, assommé, que nenni, il repart dare-dare et se remet en chasse. Curieuse petites bestioles auxquelles on s'habitue très vite.

Je dors très peu cette nuit là. Comme je me sens loin de ma petite femme chérie dont je suis sans nouvelles, et pour cause, depuis près d'un mois. Vite, une première carte pour lui dire que je suis bien arrivé et lui redire combien je l'aime. Mais je ne puis toujours pas lui donner mon adresse que je ne connais pas encore.

Le lendemain, je me présente au Bureau "Légion Etrangère" de 1'etat-Major Inter Forces Terrestres (EMIFT) qui va décider de mon affectation car, ici, le 1er Etranger de Cavalerie est scindé en deux Groupements Amphibies (ga), le 1er qui, pour l'instant, est stationné à l'extrémité du Delta du Mékong, et le 2ème qui, lui, se trouve dans le nord, au Tonkin, dans le Delta du fleuve Rouge, où il opère  entre Haiphong, Hanoi , Nam Dinh et le Golfe du Tokin.

Je sors de ce bureau affecté au 1er Groupement amphibie du 1er REC dont le Poste de Commandement (pc) est à Sadec (l50 kms au sud-ouest de Saigon) et comprend 6 escadrons : 2  à  Sadec, 2 à Mytho (60 kms au sud-ouest de Saigon) et 2 autres Tra-Vinh (200 kms au sud ouest de Saigon) presque à l'extrémité de la Pointe de Camau. Toutes ces unités sont situées sur des bras du Mékong ce qui leur permet d'embarquer facilement sur les barges de débarquement de la Marine Nationale avec qui elles opèrent fréquemment.

Je rejoins donc le camp des Mares en attendant que ma nouvelle unité vienne me prendre avec le détachement de Légionnaires qui m'accompagne et lui est destiné.

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      Copyright © Raymond Lescastreyres, Olivier Duhamel,  2002