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A
Langenargen, de mars à
octobre 1947.
Vers le 20 mars je suis avisé de ce que je suis reçu au concours et,
quelques jours plus tard, je rejoins Langenargen. Le Peloton Préparatoire
à l’ Ecole Spéciale Militaire Inter-Armes (que j'appelerai désormais
par son sigle:PPESMIA) est
installé en bordure du lac de Constance, dans les bâtiments
intacts d'une ancienne base - école de l'ex Kriegsmarine que nous
partageons avec une unité d'instruction de sous-officiers de réserve.
Pour l'ensemble des TOA (Troupes d'Occupation en Allemagne) nous sommes
une bonne centaine à être admis au PPESMIA, répartis en 4
sections. Pour ma part, je suis à la 2éme section, commandée par
un Lieutenant de Spahis (un cavalier donc), le Lieutenant François
d'Ailleres, un grand blond, beaucoup d'allure, racé, plein
d'allant, le genre d'officier à qui on obéit naturellement car
d'un abord très sympathique. Entre
nous, élèves, nous aurons tôt fait de l'appeler Fafa.
Sans perdre de temps notre instruction commence tout d'abord par une sérieuse
"prise en mains" et nous comprenons vite que, avant d'être
des sous-officiers nous sommes d'abord des élèves.
Réveil à 6 heures puis, après un "jogging" à travers prés
et bois de quelques kilomètres (ici, on appelle cela "décrassage"),
entretien des chambres, confection des lits "au carré" et
petit déjeuner pris "sur le pouce". A 7 heures
rassemblement puis direction les salles d'étude où, jusqu'à midi,
alterneront les séances d'instruction générale (maths, algèbre,
géométrie, trigonométrie, surtout, ainsi que physique, chimie,
histoire et géographie, histoire militaires, sciences économiques
et politiques). Il s'agit en somme de nous amener, en 6 mois, au
niveau du Baccalauréat Maths - Sciences; par contre, pas d'étude
de langues étrangères prévue, cela se fera à Coët pour ceux qui
s’y intégreront.
Après une coupure d'une heure et demie pour le repas, l'après-midi est
consacré à la partie militaire de notre programme, les épreuves
les plus fatigantes étant réservées vers la fin d'après-midi
(afin, sans doute, de mieux nous ouvrir l'appétit pour le repas du
soir), notamment le parcours du combattant, le parcours dit "de
Tarzan", la "roulette", la "cage à poules"
ainsi que les exercices à tirs réels.
Je ne m'étendrai pas sur le "parcours du combattant" qui n'a
guère changé depuis l'époque et qui est à peu près le même
dans toutes les armées du monde Le "parcours de Tarzan"
par contre est pour nous une nouveauté. Dans la forêt proche des bâtiments
de l'Ecole certains arbres sont entourés, a des hauteurs différentes,
de plates-formes qu'il faut atteindre soit par des échelles de
corde soit par des crampons fichés dans les troncs des arbres,
puis, d'arbre en arbre sans revenir au sol, il faut se déplacer,
soit en glissant le long d'un filin reliant deux plates-formes
(selon la méthode dite "à la tyrolienne"), soit en
empruntant un "pont de singe", c'est à dire une corde sur
laquelle on marche en se tenant, avec les mains, à deux autres
cordes situées 1 m,50 plus haut, de part et d’autre de celle sur
laquelle on marche. (bel exercice d'équilibre! soit, enfin, en se
balançant avec une grosse corde d'une plate-forme à l'autre comme
Tarzan avec sa liane.
La "roulette" consiste à monter au sommet d'une plate-forme
située à 15 m au-dessus du sol et d'où part un solide filin
d'acier qui, avec un angle d'environ 25°,
s'amarre au sol par l'intermédiaire d'un tripode de 2m de
haut environ situé à une soixantaine de mètres de la plate-forme.
Sur ce filin est fixée une roulette qui glisse tout le long.
L'exercice consiste à monter sur la plate-forme à l'aide d'une échelle,
à agripper la roulette et se laisser glisser le long du filin; à
environ 3 ou 4 m avant le tripode, au commandement "Go!"
du moniteur placé là, alors que l'on se trouve encore à environ
2m au-dessus du sol, il faut lâcher la roulette et, en exécutant
un "roulé-boulé" se réceptionner au sol. du mieux que
l'on peut. Un mince fil d'acier permet de remonter la roulette sur
la plate-forme et un autre élève prend la suite. Cet exercice peut
paraître périlleux. en fait, il s'agit surtout de surmonter
"la peur du vide" et est couramment utilisé pour l'entraînement
des paras. (the
Flying Fox ndwm)
La "cage à poules", par contre, est l'exercice pour lequel je
dois me faire vraiment violence (et je ne suis pas le seul).surtout
les premières fois. Après quelques séances on a fini par mieux
l'accepter. quoique toujours avec une certaine appréhension.
Imaginez une cage de 20 mètres de long sur environ 3m de large, dont les
parois et le dessus sont en fil de fer (lisse, heureusement) posé
en croisillons. L'entrée de la cage fait 1m50 de haut, la sortie à
peine 35 à 40 cm. Donc on y pénètre courbé mais on ne peut en
sortir qu'en rampant. et le sol, à dessein, est plutôt boueux.
Jusque là, rien de terrible. L'ennui, c'est que deux mitrailleuses
(heureusement fort bien calées) sont situées à quelques mètres
face à la sortie de la cage et tirent à balles réelles. Leur tir
est réglé pour que les balles passent à environ 1 m au-dessus du
toit de la cage, et j'avoue que le fait d'avancer, en rampant, vers
les mitrailleuses dont on voit les flammes et sent le souffle brûlant
alors que les balles claquent au-dessus est vraiment très éprouvant
.Bien entendu, les mesures de sécurité ont été prises et aucun
accident n'aura été à déplorer durant notre stage.
Voilà donc quelle va être notre vie durant ces 6 mois qui, tout compte
fait, vont passer très
vite. Seul jour de vrai repos, le dimanche; nous le passons le plus
souvent, quand le temps s'y prête, à nous baigner dans le Bodensee
qui se trouve à une centaine de mètres de notre bâtiment, ou
alors, avec quelques camarades de chambre : Castel, le Breton, Maréchal,
du Jura et Bangratz, l'Alsacien (qui nous sera d'une grande utilité
car il maîtrise parfaitement la langue allemande) nous posons une
permission de la journée pour Feldkirch, en Autriche, à environ 60
km de Langenargen, où nous nous rendons par le train du matin. De là,
par un petit chemin de montagne, nous nous rendons, à pied, dans un
petit village de la Principauté du Liechenstein, Mauren (à environ
5 km de Feldkirch) où nous déjeunons et faisons quelques emplettes
: cigarettes et chocolat notamment. Les douaniers (suisses) qui
contrôlent le passage entre le Liechenstein et 1' Autriche, après
que Bangratz leur ait raconté d'où nous venions et ce que nous
sommes venus faire, débonnaires, acceptent de se laisser
photographier en notre compagnie, ce qui nous permettra de revenir
d'autres fois en toute quiétude, les photos nous servant de
"laissez-passer" au cas où l'équipe de douaniers aurait
changé. Nous y reviendrons à peu près une fois par mois.
A la mi-stage, environ, on nous annonce la venue du Général Chef d'Etat-Major
de l'Armée, le Général de Lattre de Tassigny, que la plupart
d'entre nous connaissent déjà bien et que, familièrement, nous
surnommons "le Roi Jean". Le jour prévu pour sa venue, dès
8 heures du matin nous sommes rassemblés, l'arme au pied, autour du
mât aux couleurs sur la place principale. Nous allons l'attendre
toute la journée. pour le voir arriver en fin d'après-midi et nous
dire : "Messieurs, il est 18 heures, la journée commence. Au
travail!. Et le programme prévu va se dérouler pour se terminer
aux premières lueurs de l'aube!. C'était de Lattre, sa façon de
nous mettre à l'épreuve et de voir ce que nous avions dans le
ventre.
Une anecdote à ce sujet : A l'époque, pour tester les réflexes, lors
des séances de maniement d'armes avec les fusils, il était courant
de faire se numéroter les participants de 1 à 3,
un moniteur, placé sur le front des troupes, donnait la
cadence du maniement en criant « 1. .2 . .3.
4 1. .2 . .3.
4» et ainsi de suite. Les n01 montaient et reposaient l'arme
à la "cadence normale", à savoir
un mouvement à chaque chiffre, les n° 2 manœuvraient à la
cadence lente (un mouvement tous les deux chiffres) et les n° 3 à
la cadence très lente (un mouvement tous les quatre chiffres). Cela
demandait à chacun un sérieux effort de concentration car ses
voisins manœuvraient à un rythme différent du sien. Lors des répétitions
tout avait parfaitement marché, mais le jour (ou, plutôt, la nuit)
de la visite du "Roi JEAN", au bout d'un moment, alors que
nous manœuvrions à la lumière de puissants projecteurs, la belle
mécanique (stress?.. fatigue ?..) c'est un peu déréglée et le Général
qui, les yeux mi-clos, donnait l'impression de sommeiller, appuyé
sur sa canne-siège, a demandé que soit mis fin à ce
"cirque" et, s'adressant aux sous officiers du contingent
qui étaient présents mais ne manœuvraient pas, leur a dit à peu
près ceci 2 "Comme vous avez pu le voir vos anciens du PPESMIA
n'ont plus les réflexes affinés et sont, compte tenu de leur âge,
un peu sclérosés. Alors vous, les jeunes, montrez leur votre
savoir faire. Et bien oui, on a vu. la "belle machine" des
jeunes s'est déréglée même plus vite que celle des anciens, ce
qui nous a mis un peu de heaume au coeur. Brave "Roi
Jean", nous l'aimions bien quand même, il nous avait, en 1945,
donné l'immense joie de triompher de 1'Allemagne, du Rhin jusqu'au
Danube avec la 1ère Armée dont nous avions fait partie.
Vers la fin du stage nous effectuons une sortie d'une journée à
l'occasion du 15 août, de l'ensemble du PPESMIA, en Autriche, dans
une région montagneuse du Tyrol, le Voralberg, à l'est de Bregenz.
Région très catholique et très attachée au folklore tyrolien, où
les femmes portent (il est vrai que c'est un jour de fête), un
curieux petit bonnet en forme de mitre, fait de paillettes dorées
et ont revêtu la robe tyrolienne très ajustée (le "dirndl")
aux chatoyantes couleurs. Elles jouent, pour nous, et de fort belle
manière, de la cithare. Quant aux hommes, portant la traditionnelle
culotte de cuir qui s'arrête au-dessus du
genou, et les curieux mi-bas de laine blanche avec liserés
verts qui, partant de la cheville et s'arrêtant au-dessous du genou
ne couvre que les mollets, ils nous font des démonstrations très
appréciées de danses tyroliennes avec sauts et claquements de
mains sur les cuisses et les jambes. Journée dont je conserve un
excellent souvenir.
Et la fin du stage approche et le concours qui le clôture aussi. Vers le
15 septembre nous "planchons" et attendons sur place de
savoir quels seront les heureux élus qui intégreront l'ESMIA en
novembre. En attendant, c'est la "fiesta" avec monomes et
tout ce qui s'ensuit.
Enfin voici les résultats. Ils sont donnés par ordre alphabétique et
je bondis de joie lorsque je lis mon nom. Ne pas monter bien haut
peut-être, mais tout seul. J'ai réussi. L'ascension commence,
Merci mon Dieu.
Adieu Langenargen, je rejoins mon régiment à Neustadt où tout mon
escadron est déjà au courant. le Lieutenant Bruneau me félicite
et je le remercie de m'avoir un peu forcé à oser. Mes camarades
Bardiaux et Serves ne sont pas les derniers à me fêter, (c'est
aussi mon anniversaire, je viens d'avoir 24 ans ). Je suis quand même
un peu triste à la pensée que, après tant d'années passées
ensemble et tant de souvenirs communs (des souvenirs qui comptent),
nos routes vont désormais diverger.
Je prends ma dernière permission comme sons-officier; elle sera très
courte car je dois rejoindre Coëtquidan le 1er novembre mais
revenir à Neustadt auparavant .
Mes parents ne sont pas peu fiers de ma réussite, mon père surtout.,
lui qui, quand j'étais gamin et que je l'aidais, l'été, à
ramasser la résine en traînant, de pin en pin, un seau (une "escouarte"
en patois landais) plus lourd que moi, répondait à ses camarades
qui lui demandaient, en patois
"Eh qu'un bass ha de queut coche, Pierre, ?" ( Eh !
Que vas-tu en faire, Pierre, de cet enfant ?) "Oh ! Hara coum
jou, un pignadé !
" (Oh! il fera comme moi, un résinier !) J'en suis, fort
heureusement, bien loin.
Très vite je vais à Bordeaux où toute la famille Goussillan,
Dédée y compris, et Lacoste, est heureuse de mon succès et
je crois bien que c'est au cours de ce permission que je me suis
risqué à donner à Dédée mon premier baiser.
Autre chose dont je me souviens, c'est d'être allé passer, seul, une
journée à Issac, journée bien arrosée comme il se doit et, alors
que, le soir, je rentrais par le tramway de Saint-Médard à
Bordeaux, muni de deux bouteilles de bon vin que Noël m'avait données,
j'ai eu toutes les peines du monde à les ramener intactes tellement
elles s'entrechoquaient au gré des cahots du tram et que, vu mon état,
je n'y apportais pas toute l'attention voulue. C'est au cours de
cette permission que j'ai rencontré un autre permissionnaire,
Robert, le frère de Dédée, qui fait son service militaire en
Autriche, à Kitzbuhel, près d'Innsbruck, dans les Chasseur Alpins.
A présent, chacun connaît le sentiment que j'éprouve pour Dédée et,
de mon côté, assuré désormais de mon avenir (car, de Saint-Cyr,
on en sort toujours, le plus dur est d'y entrer!), je commence à
envisager très sérieusement d'en faire ma femme.
Je retourne donc à Neustadt que je me prépare à quitter définitivement.
Une nouvelle page de ma vie est en train de se tourner. Le président
des sous-officiers de mon escadron à qui je fais mes adieux, me dit
: " Tu vas sauter la barrière et devenir Officier. Nous en
sommes tous très heureux pour toi. mais n'oublie jamais que tu as
été sous-officier et que nous sommes "les ouvriers de l'Armée!".
Cher Oswald, à présent adjudant-chef et que j'ai connu "margi"
quand je suis arrivé en 41 à Casablanca. Non, je n'oublierai
jamais que j'ai été "sous-off", mais aussi soldat de 2ème
classe pendant plus d'un an avant d'être gradé.
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Langenargen 1947 -Encore le parcours du combattant. Un
avant goût de la « cage à poule »

Langenargen
– en 1947 – mon peloton avec de gauche à droite, Lieutenant
François d’Aillères (Fafa), Sergent Delattre, Sergent Maréchal,
Mdl Massacrier. Moi, tout au fond de la colonne de Delattre, que
voulez vous, les plus grand devant, les plus petits derrière ??

Langenargen
– été 1947 – L’échelle de corde pour accéder à la 1ere
plate-forme du parcours de tarzan.

Langenargen
– été 1947 – La « roulette »

Liechenstein
– avril 1947 Au poste de douane a la frontière avec l’autriche.
De gauche a droite. Moi, un douanier suisse, Maréchal, deux autres
douaniers suisses et Bangratz qui nous sert d’interprète

Langenargen
– en 1947 – le général de Lattre de Tassigny (le roi Jean)
nous passe en revue.

Langenargen
– 15 août 1947 –
sortie dans le Vorarlberg au Tyrol. Je suis l’avant dernier,
debout, q droite côté de Madame Coiffard (épouse d’un Lieutenant) la
brune. La blonde est l’épouse du capitaine de la Tousche qui est
à sa droite.

Vorarlberg
15 août 1947 – Les joueuses de cithare.

Vorarlberg
15 août 1947 – Les danseurs tyroliens.

Langenargen
– été 1947 – Avec Alleaume et Maréchal à l’extrême
droite, au bord du Bodensee.

Langenargen
– en 1947 – La « monome » de fin de PPESMIA
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