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A
Neustadt, de février 46 à
mars 1947.
L'année 1946 commence, cela fait à présent bientôt 8 mois que nous
sommes à Wurzach. Des rumeurs circulent, faisant état de notre
prochain départ pour une autre région.
Pour des raisons faciles à comprendre, nous préférerions
qu'il ne s'agisse que de rumeurs car nous avons tous pris, ici, nos
habitudes et nous voudrions bien que cela dure.
Hélas! Un jour de février 1946 la rumeur devient réalité et nous
quittons, bien à regret, Wurzach et le Wurtemberg pour le Palatinat
( région d'Allemagne comprise entre la France au sud, la Belgique
et le Luxembourg à l'ouest, le Rhin à l'est). La région n'a pas
le caractère riant et agréable du Wurtemberg plus industrielle,
elle a beaucoup souffert de la guerre et la population, qui a déjà
eu à connaître de l'occupation française après la 1ère guerre
mondiale, de 19l8 à 1928 ou 29, n'est guère accueillante.
Ici, nous ne serons pas, comme à Wurzach, logés parmi la population
mais nous occuperons un
quartier, une caserne
en terme de cavalerie. Il y en a beaucoup dans la région car, de
tous temps il y a toujours eu beaucoup de militaires, comme pour
nous, Français, dans les régions de l'Est. Nous nous installons
donc dans un "quartier" intact de Neustadt à quelques
kilomètres au sud-ouest de Spire ( où j'ai franchi le Rhin le 3
avril 1945 ).
Nous sommes tout près du Rhin, au cœur du vignoble rhénan, d'ailleurs
le nom complet de cette petite ville d'environ 15,000 habitants est
Neustadt am den Wein-Strasse (Neustadt sur la route du vin).
De suite, pour nous, l'ambiance change, plus question de
"farniente", encore moins de "délices de
Capoue". Tout le 1er Régiment de Cuirassiers est à présent
rassemblé dans le même quartier et la discipline reprend ses
droits. Tous ceux qui devaient l'être ont été démobilisés et
ont regagné leurs foyers et nous voyons arriver les
premiers appelés de la classe 1946 qu'il nous faut entièrement
former, aussi avons nous tôt fait de nous remettre dans le bain.
Notre quartier est baptisé "Quartier Turenne" du nom du
premier maistre de camp (Colonel du temps de Louis XIV ) ayant
commandé le Régiment. Toujours avec mon ami Bardiaux, je partage
une chambre dans le quartier; je suis toujours sous-officier adjoint
au chef du 2ème peloton qui est, à présent, le Lieutenant.
Bruneau (le même qui commandait le char Nomade quand François
Lasserre a été tué et qui, entre novembre 4 et mai 45, a été
blessé trois fois et est toujours revenu au Régiment, refusant
toute convalescence. Les mois passent très vite avec les séances
de service en campagne les sorties avec les chars pour aller tirer
au canon au camp de Baumholder, tout prés de la frontière française,
au nord de Bitche, les marches, tant de jour que de nuit, bref, tout
ce qui fait "l'attrait" de la vie militaire. En juin, mon
peloton, en entier, participe dans la région de Landau au tournage
d'un film tourné par le Service Cinématographique des Armées sur
l'instruction des équipages et sur la manœuvre du peloton de
chars. Comme toutes les séquences sont tournées, bien évidemment,
en extérieurs et que le soleil n'est pas toujours au rendez-vous,
ce tournage nous prend deux bons mois et constitue, ma foi, une bien
agréable coupure, bien que, dans ce film, il n'y ait aucun rôle féminin.
Sachant que j'ai décidé de rester dans l'Armée, le Lieutenant Bruneau
me pousse à me présenter au Brevet de Chef de Peloton à la
session qui doit se tenir en octobre; je me mets donc en devoir de
me préparer à cela, ce qui ne devrait pas me poser de bien gros
problèmes étant donné mon expérience dans tous les domaines
concernés.
En septembre je pars à nouveau en permission. Quelques jours à Parentis
où, alors que je m'y trouve depuis 2 ou 3 jours, le tocsin sonne à
l'église pour annoncé un incendie de forêt et appeler la
population à l'aide car, à l'époque, il n'y a pas encore de corps
de pompiers forestiers, aussi compte t'on d'abord, sur
l'intervention de la population pour combattre, avec des pelles, des
"fouai1s" (branchages coupés avec lesquels on frappe sur
les flammes pour les éteindre) les incendies de forêts en
attendant l'arrivée de moyens plus importants. Tous les hommes
valides se sentent, moralement, tenus de répondre à l'appel du
tocsin aussi, comme les autres, muni d'une hache pour, sur place,
couper mon "fouail", je me dirige vers l'église où
attendent quelques camions. Dès que l'un d'eux est plein il part
vers l'incendie qui, ce jour-là, se situe à Lipostey où, ayant
pris dans une parcelle de jeunes pins non encore éclaircie, il
menace d'atteindre une pièce de pins de plus de 30 ans. Nous nous
retrouvons à quelques centaines venant de plusieurs communes et en
quelques heures, nous aurons circonscrit l'incendie que les
camions-citernes arrivés entre temps pourront achever de noyer.
Cela va me donner l'occasion de rencontrer un de mes anciens
instituteurs, Jean Nadeau qui, fait prisonnier en 1940 est rentré
depuis un peu plus d'un an et me raconte, dans le camion qui nous
ramène quelques épisodes de sa captivité au Stalag
d'Aschaffenburg, près de Mannheim, à l'est du Rhin, à moins de
100 km de Neustadt.
Je pars ensuite à Bordeaux où je trouve la tante Jeanne et tonton Max
(c'est ainsi qu'on l'appelle alors qu'en réalité il se prénomme
Jean) installés dans leur maison du n° 19 de la rue Armand Dulamon,
enfin réparée. Je suis de suite frappé par le fait que, leur
cuisine étant installée en sous-sol et éclairée par un soupirail
donnant sur la rue, il semble que la porte d'entrée ne soit pas
souvent utilisée, tout au moins pour entrer dans la maison, chacun
préférant y pénétrer par le soupirail. Dédée vit toujours avec
eux et travaille toujours à la Cordonnerie Universelle.
La mère de Dédée, Louise, sœur de tante Jeanne, a perdu, en 193l son
mari, Henri Marchadier ( La généalogie de la famille parle de
Siméon Marchadeir. note
du webmasterr), à Bobigny
où ils vivaient et où Henri était cheminot à la compagnie
de chemins de fer de l'est (la
SNCF n'existait pas encore). Revenue vivre à Bordeaux, elle s'est
remariée en 1943 à Noël Lacoste qui, ,amputé de la jambe droite
à la suite d'une blessure par éclats d'obus reçue en juin 1940
lors des combats livrés par son régiment dans les bois d'Inor,
dans la région de Rethel (Ardennes), n’en continue pas moins de
s'occuper de la petite propriété plantée de vignes que son père,
qui vient de décéder, lui a laisser à Issac (quartier de Saint Médard
en Jalles) où ils vivent avec la mère de Noël, très handicapée
et se déplaçant avec des béquilles et leur fils, Jean-Claude, qui
est dans sa troisième année.
Comme c'est l'époque des vendanges, tante Jeanne, tonton, Dédée et moi
allons y participer un dimanche. Nous y allons par le train presque
aussi folklorique que celui qui va d'Ychoux à Parentis et
Biscarosse. J'avoue avoir pris beaucoup de plaisir à cette journée
très animée, pleine de rires, de chants, de travail aussi où j'ai
fait la connaissance de la famille de Dédée, notamment de son frère
ainé, Robert qui a 19 ans et se prépare à faire son service
militaire, ainsi que de sa sœur aînée, Jacqueline, déjà mariée,
des amis de Noël et Louise qui, comme Noël, sont de bons vivants,
toujours prêts à se rendre mutuellement service, et aussi boire un
coup à l'occasion.
Je dois reconnaître que Dédée ne me laisse pas indifférent,
elle va avoir l8 ans et, bien que gracile encore, se fait
femme.. Mais je ne suis pas du genre "culotté" avec les
filles, surtout si je ne ressens pas un petit sentiment de curiosité
à mon égard, aussi mon sentiment je le garde pour moi. Mais tante
Jeanne n'est pas dupe elle a bien compris que sa nièce m'a
"tapé dans l’œil". Elle ne me le dira que bien plus
tard et je repars, permission terminée, sans avoir dit, à ce
sujet, quoi que ce soit à qui que ce soit.
Octobre 1946, le jour de l'examen du Brevet de Chef de Peloton est arrivé
et, à Baumholder, sans trop de peine, je le décroche avec la
mention "Assez bien". Je dois dire que j’étais un des
rares Maréchaux des Logis à m'y présenter, les autres candidats
étant soit Maréchaux des Logis Chef,
soit adjudants venant des anciens FFI.
Petit à petit l'année 1946 s'achève, les soirées sont longues à
passer, heureusement que, de temps à autres, les camarades mariés
que leurs épouses ont rejoint et logent à Hambach (un coquet
quartier de Neustadt), dans des appartements confortables, invitent
les quelques célibataires que nous sommes, dont Bardiaux et moi, à
partager leur repas. C'est ainsi que Michel Serves (celui avec qui
j'ai partagé nombre de "sueurs froides" en décembre I944
quand nous parcourions de nuit, poursuivis par les tirs d'artillerie
et de mortiers, parmi les maisons incendiées, les routes enneigées
pour aller ravitailler nos chars, quelque part du côté d'Orbey et
La Chapelle), nous présente à sa jeune épouse Lucienne qui, comme
lui, vient de Zemora (près de Relizane, au sud de Mostaganem, dans
l'Oranais) (je connais bien
cette région moi même pour y a voir séjourné plusieurs semaines
en 1978. Note du webmaster), est issue d'une vieille famille
alsacienne qui, en 1870, a fuit 1'Alsace pour ne pas devenir
allemande et est allée s’installer en Algérie. Le frère de
Lucienne, qui combattait avec la 2ème Division d'Infanterie
Marocaine, est mort pour la France en novembr 1944 devant Belfort.
Repas et ambiance sympathiques qui, non seulement font passer un
moment très agréable, mais nous changent des repas pris au mess,
et je me prends à rêver d'une famille que j'aimerais bien fonder,
moi aussi.
En décembre, le Lieutenant Bruneau me fait savoir que le Régiment vient
d'être tenu au courant de ce que, au début de l'an prochain, des
concours seront organisés à l'échelon national pour recruter,
parmi les sous-officiers, des candidats pour intégrer l'ESMIA (Ecole
Spéciale Militaire linter-Armes) à Coëtquidan, en Bretagne près
de Rennes, et qui n'est autre que Saint-Cyr, où ils pourront accéder
au rang d'Officier. Un premier concours sera organisé dans chaque
Division (les sujets des épreuves étant les mêmes à l'échelon
national). Pour le 1er Cuirassiers il aura lieu à Landau, siège du
P.C. de notre 5ème Division blinée. "Je te crois capable de réussir" me dit-il, "aussi je te
conseille fortement de te porter candidat, de toute façon, tu as
tout à y gagner et rien à perdre en cas d'échec". Par la même
occasion il m'annonce que je vais être promu Maréchal de Logis
Chef à la suite de mon succès au Brevet de Chef de Peloton et me
procure quelques livres afin que je puisse rafraîchir mes
connaissances dans les matières qui seront proposées au concours.
Je me mets d'arrache-pied aux révisions car, puisque j'ai décidé
de faire carrière dans l'Armée, il ne me déplairait pas d'accéder
à 1'épaulette.
Je n'ai plus qu'un souvenir très imprécis de la façon dont se sont
passées le fêtes de la fin d'année 1946 et du Jour de l'An 1947
tout ce dont je suis certain c'est que je les ai passées à
Neustadt, très pris par ma préparation au concours et aussi mon
travail de sous-officier adjoint, de plus, comme prévu, j'ai été
promu MdL Chef le 1er janvier.
Début mars a donc lieu ce fameux concours; nous sommes assez nombreux à
nous y présenter (environ 80 pour la seule Division et j'en déduis
que les places seront chères, très chères même!). Nous aurons à
"plancher" par écrit sur une épreuve de culture générale,
une épreuve de maths et algèbre, une de géométrie, le tout en
une journée. Ceux qui, à l'issue du concours, seront admis à
continuer, intégreront, fin avril, le PPESMIA (Peloton Préparatoire
à l'Ecole Spéciale Militaire Inter-Armes) qui durera 6 mois et se
déroulera à l’école des Cadres de Langenargen, au Wurtemberg,
au bord du Bodensee, entre Lindau et Friedrichshafen, région que je
connais déjà bien.
A l'issue des épreuves je suis assez satisfait de mon travail, notamment
de ma dissertation sur le sujet proposé :"L'arme atomique a
permis de mettre fin à la 2ème guerre mondiale; comment
envisagez-vous son influence désormais dans la conduite des
affaires du monde ? " J'attends donc anxieusement de savoir si
je serai des heureux élus car, s'agissant d'un concours, on n'est
jamais sûr de rien.
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Neustadt
– avril 46 – devant le quartier Turenne.

Neustadt
– 1946 – L’équipe de Rugby du 1er CUIRS a été
championne des T.O.A ( Troupes d’Occupation en Allemagne.)
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