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L'École
d'Application de L'Arme Blindée Cavalerie. d'
Octobre 48 à Septembre 49
Saumur, le "temple du cheval" depuis bien longtemps.
L'imposant bâtiment qui abrite l'École en a vu passer des
Officiers aux noms prestigieux comme Lyautey et, plus près de nous,
Leclerc de Hautecloque dont ma promotion porte le nom.
Devant l'École, de l'autre côté de la route, la Place de
la Carrière où, chaque été, durant plusieurs jours, se déroule
le fameux Carrousel de Saumur dirigé par les écuyers du Cadre Noir
et auquel participent les Officiers élève (j'aurai l'occasion d'en
reparler).
Tout près, d'une lenteur majestueuse, coule la Loire.
Nous sommes une quarantaine issue de Coët à nous y
retrouver ce 1er octobre 1948 et quelques Officiers élèves
marocains, algériens et même cambodgiens viennent nous rejoindre.
Divisés en 2 brigades d'environ 25.
Je suis dans celle du Capitaine De La Chapelle dont je garde
un excellent souvenir (et à qui on a fait payer très cher, trop
cher, hélas! Le fait que, plus tard, en Algérie, alors que, comme
Colonel, il commandait le 1er Régiment Étranger de Cavalerie, il a
participé, avec les généraux Salan, Jouhaud, Challe et d'autres
Officiers à ce que l'on a appelé "le putsh des généraux"
Leur tort ayant été d'avoir cru ce qu'on leur avait pourtant dit,
que 1' Algérie était une partie de la France. Quand j'en serai
arrivé à la partie Algérie de ma carrière, j'aurai l'occasion
d'en reparler.)
Après cette longue parenthèse, notre instruction commence donc. Elle va
essentiellement consister à nous faire connaître parfaitement le matériel dont sont équipés les régiments
de l'ABC et à les utiliser au mieux, tactiquement parlant. Certes,
le côté "culture générale" ne sera pas négligé mais
portera surtout sur des conférences de géopolitique, sur les
perspectives mondiales d'avenir, en fonction de l'évolution des
forces des différents blocs ou nations, des armements, des
possibilités économiques de chacun, etc. Il ne faut pas oublier
qu'à l'époque, si ce n'est pas encore, entre les Alliés de l’Ouest
(l'OTAN - ou NATO pour les Anglo-saxons) et les nations du Bloc de
l'Est, toutes inféodées à l'URSS dans le cadre du Pacte de
Varsovie, la "Guerre Froide", les relations Est -Ouest,
pour le moins inamicales, sont telles que l'on s'y
achemine à grands pas.
Enfin, autre instruction à
laquelle nous ne saurions échapper à partir du principe que tout
Officier de cavalerie (même si la quasi totalité dés régiments
de cette Arme sont désormais motorisés) doit savoir monter à
cheval. "la plus noble conquête de l'homme" à ce que
l'on dit, à part-là femme, bien sûr.
Compte tenu de ce que j'en sais déjà, la perspective de trois séances d'équitation
par semaine, soit en manège, soit en extérieur, ne m'enchante guère.
Dire que c'est pour moi un supplice, non, je n'irai pas jusque là,
mais j'endure car, depuis le 3ème Régiment de Spahis Marocains à
Mekhnès, rien n'a changé, c'est toujours la même chose pour se
rendre en rangs au manège, vous savez, "les grands
devant"… vous connaissez la suite, et je tombe toujours sur
les mêmes chevaux que les autres n'ont pas voulu.
J'entends encore, 54 ans plus tard, l'écuyer du Cadre Noir dirigeant la
"reprise" me dire, avec une morgue un peu crispante :
"Vous, là-bas, sur Obus (c'est le nom du cheval)
qu'est-ce que vous "foutez"?.. c’est vous qui le menez?
Ou c'es lui qui commande!." Ou encore, quand un autre cheval,
encore plus vicieux et qui méritait bien son nom : Esparbey,
Epervier en vieux français mais Epouvantail
en gascon, et je pense sincèrement que cette traduction est
là mieux adaptée à la "personnalité" du cheval ) qui
n'arrêtait pas de botter et de mordre ses congénères
et faisait des cabrioles pour me désarçonner, je m'entendais dire
; "Vous, là-bas, sur Esparbey, redressez-vous! Tenez vous
droit, On dirait un crapaud sur une boîte d'allumettes. Bien sûr,
cela faisait partie de notre formation, on nous apprenait ainsi à
savoir nous dominer, à rester calmes. aussi je faisais la sourde
oreille, me disant que tout aurait une fin, cela comme le reste.
En fin de stage, prenant connaissance des appréciations me concernant et
touchant à l'équitation, sachant que, de toute façon, elles
n'ont guère d'influence sur le classement de sortie, je les
estimerai, somme toute, assez justes
"Monte assez mal à cheval malgré son évident désir
de bien faire." Il en aurait sans doute été autrement si
j'avais réagi vivement aux propos ironiques et presque blessants
que me tenaient parfois les écuyers.
Comme je l'ai fait pour mon séjour à l'ESMIA, je vais, ici aussi,
"survoler" mon stage, m'attachant à relater certains
faits ou événements particuliers.
Nous sortons souvent avec le matériel, soit sur routes avec les
autos-mitrailleuses, soit en camp avec les engins chenilles; nous
occupons tous les postes pour nous familiariser avec la conduite des
engins, le tir avec les armes de bord, la lecture des cartes,
l'utilisation de la radio, l'utilisation au mieux du terrain et, à
tour de rôle, en manœuvres, nous assurons le commandement d'un
peloton. Nous apprenons donc tout ce que doit savoir un officier de
1'ABC, qu'il soit appelé à servir, soit dans un régiment de
reconnaissance équipé d'autos mitrailleuses ou de chars légers,
soit dans un régiment de chars de 30 ou 40 tonnes. Déjà titulaire
du Brevet de Chef de Peloton je n'ai aucune peine à me classer,
d'emblée, parmi les premiers.
Ici, comme à Coët nous sommes libres seulement le dimanche; je partage ma
chambre à l'Ecole avec deux autres camarades, Gatumel qui, déjà
marié, loge normalement en ville mais a sa place dans la chambre,
qu'il occupe lorsqu'il est de service, et Louis Jaunay, originaire
de Nantes, un gai luron dont les réparties marquées d'un humour
truculent et parfois grinçant nous font beaucoup rire. Brave Jaunay,
trop tôt-disparu alors que, après avoir quitté l’armée avec,
je crois le grade de Chef d'Escadrons (Commandant) il était
Conseiller Général de Loire Atlantique. J'imagine que, de son
vivant, les réunions du Conseil Général ne devaient pas être
tristes
A l'EAABC, en même temps que nous sont à l'instruction deux brigades d'EOR
(Elèves officiers de réserve), parmi lesquels je rencontre Jacques
Nadeau, le fils du directeur de l'école de garçons de Parentis,
celui qui, en 1937 m'avait poussé à me présenter au Concours des
Bourses. Jacques
sortira avec le grade d'aspirant et nous avons, parfois, l'occasion
de parler un peu du pays.
Le pays, j'ai l'occasion d'y retourner lors des permissions de fin d'année
et de Pâques. Tante Jeanne est, à présent, assistée de Dédée,
mercière à Parentis. Tonton Maxime lui, a trouvé un emploi dans
une usine de bois et, accessoirement, aide un peu au magasin.
L'affaire marche correctement à ce que dit la tante.
Au cours de mes permissions nous décidons de la date de notre mariage qui
se fera en août prochain, le samedi 20. Tante et ma fiancée
s'occupent activement à la confection du trousseau et de la robe de
ma future épouse et prennent contact avec la Mairie et le curé
doyen Bonnin (dont, dans le temps, j'ai été un des "enfants
de chœur") pour l'affichage des bans et la messe de
mariage. Avec mes parents, les familles sur la cérémonie et les
invitations aux agapes qui les accompagneront. Tout cela dans la fébrilité
car les mois vont vite passer. sauf pour les futurs époux.
En mai, toute la brigade La Chapelle est invitée par ce dernier à assister
à Paris à son mariage à l'église Saint Philippe du Roule, autant que je me souvienne, où, à l'issue de la cérémonie,
avec nos sabres, nous faisons une "voûte d'acier" aux
jeunes mariés et partageons le repas prévu avant de revenir à
Saumur.
Puis, alors que notre stage commence à tirer à sa fin, nous partons dans
la presqu'île de Quiberon faire nos "écoles à feu" ;
nous sommes logés au Fort de Penthievre et, le matin, nous nous
rendons au "pas de tir", face à l'océan où se
trouvent des chars Sherman, canons pointés vers le large. A tour de
rôle nous tirons au canon avec des 'bus perforants (mais non
explosifs) sur des cibles de toile dans un cadre de bois fixées sur
des radeaux tirés par trains de cinq, à une cinquantaine de mètres
les unes des autres, par un canot de la Marine, au bout d'un filin
de quelques centaines de mètres. Ces cibles défilent donc à une
distance de 1500 à 2000 mètres de nous et, après chaque passage,
les résultats nous sont communiqués par radio. L'après-midi, après
l'entretien des canons, nous avons accès à la "plage".
En fait, c'est la Côte Sauvage de la presqu'île, celle
tournée vers l'ouest, qui ne comporte que très peu de sable
mais surtout des rochers sur lesquels s'accrochent par milliers les
coquillages "chapeau chinois" (les patelles, appelées
aussi "berniques" ou "arapèdes" dans le Midi),
et dont les amateurs, dont je suis, se délectent bien que leur
chair soit un peu dure sous la dent.
Après trois jours d'écoles à feu, nous partons en car pour Lorient où
nous restons la journée pour visiter la base sous-marine construite
par les Allemands pendant la guerre et qui abrite toujours des
sous-marins dont un des derniers sortis en 1945 des chantiers
allemands, destiné à la Kriegsmarine et que la Marine Française a
récupéré au titre des "réparations de guerre" et que
nous visitons. .J'en déduis que pour vivre à bord de pareils
navires il ne faut pas souffrir de claustrophobie Le soir, nous
embarquons sur les deux goélettes - école de la Marine Nationale,
l'Etoile et la Belle Poule qui, en deux jours vont nous amener
jusqu'à Brest après une coûte escale aux Glénans. Comme nous
constituons l'équipage matelots de ces deux voiliers, sous les
ordres de quelques Officiers mariniers nous assurons la manœuvre
des voiles et l'entretien des navires. Pour ma part, avec ma
brigade, je suis sur la Belle Poule et, en plus de quelques ampoules
aux main récoltées en carguant ou en amenant les voiles, je garde
un excellent souvenir de ce court passage dans la
"Royale" (c'est ainsi que nous,
"terriens", appelons la Marine de Guerre Française.
Arrivés à Brest nous allons passer la nuit à Lanveoc-Poulmic, en face et
au sud de Brest, où se trouve désormais 1'Ecole Navale et
prenons contact avec nos homologues "navalais" qui se préparent
à embarquer sur le croiseur-école Jeanne d'Arc (leur Ecole
d'Application) pour une croisière de plusieurs mois autour du
monde, les veinards.
Le lendemain, à bord de vieux avions de transport Junker 88 que l'Aéronavale
a récupérés, nous allons survoler Brest, sa rade, la presqu'île,
de Crozon, le "cimetière" des vieux navires promis à la
"casse", la laie de Douarnenez et la pointe du Raz, je me
souviens que le Junker à bord duquel je me trouvais était piloté
par un "lieutenant de vaisseau" (capitaine) de l'Aéronavale
qui n'était autre que Philippe de Gaulle. En fin diaprés midi nous repartons en car pour Saumur où nous arrivons
dans la nuit.
Voici juin. Notre fin de stage n'est plus très loin aussi l'accent est-il
de plus en plus mis sur la préparation de ce qui est, en somme, le
"couronnement" du stage de formation des Officiers-élèves,
le fameux Carrousel auquel ils participent, revêtus de costumes d'époque,
différents selon celle considérées (en 1949 ce sera le Second,
Empire).
Quand je dis que les élèves participent, en principe, ceux qui, comme moi,
montent assez mal à cheval malgré leur évident désir de bien
faire, n'ont, à mon sens, aucune "chance" d'y participer
mais, toutefois, ils sont quand même tenus de participer à cette
préparation. au cas où, bien sûr. Aussi, comme tous mes
camarades, je participe.
Le Carrousel est un spectacle que l'on donne pendant une petite semaine en
juillet et qui, chaque jour, dure environ 3 heures durant lesquelles
se succèdent différents "tableaux" dans lesquels il n'y
à pas toujours participation des Officiers-élèves, ces derniers
n'étant pris que dans 3 ou 4 tableaux d'une durée d’environ 20
minutes chacun, mais ces tableaux nous devront les répéter chaque
jour, sauf le dimanche, pendant près de deux heures afin que tous,
cavaliers et chevaux aussi, en acquièrent les automatismes. Peu de
temps avant la fin juin les répétitions se font en costume et avec
la musique. Il est curieux de constater que, très rapidement, les
chevaux savent d'eux-mêmes, sans être sollicités par leurs
cavaliers, se mettre au pas, au trot ou au galop selon le passage
musical qu'ils entendent.
Question costume, je suis déguisé en "lancier du Second Empire"
et, en plein été, avec cette tenue de drap gris-bleuté, très
ajustée, boutonnée jusqu'au menton, ce pantalon collant, la
"chapska" (coiffure des lanciers, d'origine polonaise, qui
se termine par une curieuse plaquette carrée au sommet du casque et
qui, malgré la jugulaire métallique passée sous le mente a la fâcheuse
tendance a n’ avoir qu’un équilibre très précaire au galop),
les gants blancs à crispins et la lance, munie d'un fanion, à
tenir en permanence droite, appuyée à l'étrier. j'ai vraiment sué
à grosses gouttes durant ces répétitions. Heureusement que la
jument bai que je montais avait "une grosse habitude" des
Carrousels et savait ce qu'il y avait à faire sans que je m'en
occupe vraiment. Le seul ennui c'était que, tant que nous devions
rester immobiles dans la carrière en attendant d'intervenir, elle
n'arrêtait pas "d'encenser" (lever la tête et l'abaisser
de façon continue) et de gratter le sol avec ses antérieurs sans
que je puisse y faire quoi que ce soit et me valait quelques
remarques acerbes des écuyers chargés de la direction des
"reprises" (c'est ainsi que l'on appelle, dans un manège,
les groupes de cavaliers réalisant un même mouvement). Enfin, Je
prenais mon mal en patience car je savais que, pour le Carrousel
proprement dit, je ne serais qu'un des quelques "remplaçants"
prévus.
Le 18 juin au soir, dans la Cour d'Honneur de l'École, à la lueur de
projecteurs, nous sommes tous rassemblés en tenue de sortie, bottes
et culotte de cheval; nous allons être "adoubés", c'est
à dire admis comme
Officiers de Cavalerie. Nous formons un arc de cercle devant le
fronton du bâtiment. Le Général de Langlade, Commandant l'Ecole,
lit 1'appel que le Général de Gaulle lança depuis Londres le l8
juin 1940 il y a 9 ans déjà.
Devant chaque Officier élève se tient son "parrain" (un Officier
déjà ancien) tenant un sabre au « Portez sabre ».
Devant moi se tient le Capitaine François d'Aillieres, à présent
instructeur à l'EAABC et qui a tenu à me parrainer car je suis le
seul de son ancienne section de Langenargen à avoir pu retourner
dans l'ABC, et je ne suis pas peu fier de ce qu'il m'ait choisi.
L'adoubement a lieu. Nous mettons un genou en terre, nous décoiffons,
mettons nos képis devant nous. Le Capitaine d 'Allierez
touche, avec son sabre, mon épaule droite puis mon épaule
gauche et, revenu au "portez sabre" me dit :
"Sous-lieutenant Lescastreyres, debout!". Je reprends mon képi, me relève pour
me recoiffé et le salue tandis qu'il se met au "Présentez,
sabre !" il s'approche de moi, me remet le sabre que je lui
présente à mon tour et qu'il me salue. Cela y est, je suis adoubé,
je suis revenu dans la grande famille de l'ABC. mais cette fois comme Officier.
Et nous en arrivons au Carrousel, Je pense que je vais faire partie des
Officiers élèves chargés de placer les autorités ou les
spectateurs dans les différentes tribunes. Quand la nouvelle me
parvient : Le sous-lieutenant Doumerc (prévu comme moi à la
"reprise" des lanciers et bien meilleur cavalier que moi)
vient d'être victime d'une "déchirure musculaire" dans
une cuisse, ce qui l'empêche de monter à cheval. Alors, du coup,
me voilà titularisé.
J'ai participé à toutes les "reprises" prévues, j'en connais
toujours les airs par cœur, que ce soit "Cavaleria Rusticana"
ou "Espana" de Manuel de Falla, je ne me suis pas couvert
de ridicule. mais j’ ai subi et ai été dégoûté à
tout jamais de l'équitation et, même avec un bon plat de frites
autour, je n'aimerai jamais plus le cheval.
Le Carrousel est donc passé et, pour mettre un point final à notre stage,
il a été prévu que nous partions pour une tonne semaine en stage
de haute montagne dans les Alpes, près de Briançon, dans la vallée
de la Vallouise. Nous nous y rendons en camions et sommes logés
dans un chalet très confortable, tout près du Mont Pelvoux. Nos
premières sorties se font dans ce que nos moniteurs de l'Ecole de
Haute Montagne qui nous ont pris en charge appellent "la
montagne à vaches", c'est à dire de difficultés très
abordable, comme le pic des Agneaux; puis cela se corse avec
l'ascension du Pelvoux puis de la Barre Des Ecrins qui culmine à
plus de 400m. Le soir, nous n'avons pas envie de nous éterniser après
le repas et n'avons pas besoin de berceuse pour nous endormir. Le
mois de juillet se termine lorsque, gavés d'oxygène, nous
regagnons Saumur.
Notre classement de sortie est à présent arrêté et voilà arrivé le
jour tant attendu, celui de "l'amphi - garnisons" qui, en
fonction de notre classement, va nous permettre de choisir (tout au
moins pour les premiers classés) notre futur régiment. Les régiments
stationnés en Allemagne sont, de loin, les plus prisés à cause de
tous les avantages qu'ils présentent dans tous les domaines et,
plus particulièrement ceux touchant au "démarrage"
d'un jeune couple dans la vie commune.
Je suis bien classé mais le
1er CUIRS au sein duquel j'aimerais bien retourné est pris par le 2ème
du classement. Le 3ème, qui est mon camarade Loussouarn prend l'une
des deux places prévues au 6ème Régiment de Chasseurs d'Afrique,
appartenant comme le 1er CUIRS à la 5eme Division Blindée et
stationné au bord du Rhin, à Speyer (Spire). Je saute sur
l'occasion de prendre la deuxième place offerte dans ce régiment
qui, comme le 1er CUIRS, est équipé de chars Sherman que je
connais bien. Juste le temps de passer chez Plazahet (le tailleur
militaire en vogue à l'époque sur la Place de Saumur) pour y
prendre livraison de la tenue de sortie que j'ai faite confectionner
pour notre mariage et y acheter képi et galons, et c'est tout
joyeux que je prends congé de l'EAABC et de mes camarades pour
sauter dans le train qui me ramène auprès de ma fiancée.
La famille est en effervescence car nous ne sommes plus qu'à une quinzaine
de jours de la cérémonie. En quittant Saumur j'ai, comme tous les
Officiers - élèves, une permission de longue durée en poche et
je dois rejoindre le 6ème RCA le 16 septembre, ce qui doit
permettre à notre jeune couple d'envisager un petit "voyage de
noces" qui devrait nous amener à Monts (près de Tours) où
habite la cousine Yvonne avec son mari Camille, et peut-être
pousserons nous, par Saumur, jusqu'à Quiberon. C'est du moins,
notre projet.
Et nous voici au 20 Août. Une journée radieuse s'annonce, non seulement à
cause du beau temps, mais aussi, et surtout, dans nos cœurs.
Pourtant il y a dans l'air une curieuse odeur de brûlé et le
soleil est voilé par une nuée rougeâtre. On voit son disque comme
au travers de lunettes solaires. Mes futurs beau parents, arrivés
de la région bordelaise avec des amis, en voiture, nous disent
qu'un incendie se serait déclaré dans la pignada juste au sud de
Bordeaux, aux environs de Cestas. 10 heures 30. Comme ma future épouse habite chez la tante Jeanne, juste en
face de la mairie et de l'église, nous n'avons pas grand chemin à
faire pour nous rendre à la salle des mariages où, devant le
Maire, Henri Mirtin, je
prononce le Oui qui me lie à Andrée. Comme cette dernière, à
quelques semaines près, n'a pas encore 21 ans (donc, à l'époque,
pas encore majeure) il lui faut le consentement de sa mère, Louise,
pour dire Oui à son tour.
Nous voici donc mariés. Il est courant de dire qu'une jeune mariée est
belle. mais la mienne est sublime dans sa si jolie robe blanche. En
disant oui nous avons pleinement conscience de l'engagement que nous
prenons et, quelque instants plus tard, pour ma part, quand, dans l'église
où j'ai été baptisé et où officie le doyen Bonnin, ce dernier
me demandera ; "Jurez-vous de l'aimer, de l'aider, de
l'assister, de lui être fidèle jusqu'à ce que la mort vous sépare
? " c'est sans la moindre hésitation et assuré dans ma résolution
que je réponds fortement : OUI . Moi, enfant de parents divorcés,
je jure intérieurement de ne jamais divorcer. J'en ai trop souffert
moi-même. Certes, je sais même que, comme dans tous les ménages,
nous connaîtrons des hauts et des bas et que, avec 1a carrière que
j'ai choisie, bien des épreuves nous attendent. Nous voulons aussi
des enfants que nous souhaitons élever avec amour afin qu'ils aient
une jeunesse heureuse, exempte de soucis et ce, dans le sein d'une
famille unie.. Oui, Jusqu'à ce que la mort nous sépare.
Avec ferveur, je passe à l'annulaire de mon épouse l'anneau qui, désormais,
lie sa vie à la mienne et, de son côté, avec la même
conviction et la même joie elle passe mon alliance. "Comme elle est belle. Vive la mariée. Vivent les mariés." Ce
sont les cris qui nous accueillent au sortir de l'office alors que
nous nous dirigeons vers l'Hôtel du Lac et des Pins où nous
prenons l'apéritif avant d'aller chez mes parents où, dans la cour
de la maison une grande tente a été dressée pour servir le repas
de mariage à la bonne trentaine d'invités, parents et amis.
Dans le courant de l'après-midi, alors que le ciel s'obscurcit de plus en
pli tant le voile de fumée s'épaissit, le tocsin sonne à l'église
et bien des invités sont dans l'obligation de nous quitter plus tôt
que prévu car les nouvelles qui nous parviennent de l'incendie sont
des plus préoccupantes. En fait, cet incendie durera près de 4
jours et consumera la forêt de pins
au sud de Bordeaux jusqu'à hauteur de Marcheprime, soit
une bande de terrain d'une trentaine de Kms de long sur dix de
large.
Comme, cet été là, une sécheresse
exceptionnelle a sévi, les pins sont environnés, à cause de la
chaleur, d'un nuage de vapeurs de térébenthine (essence que l'on
extrait en distillant la résine du pin) et flambent comme des
allumettes. De surcroît, les pommes de pin s'enflamment et éclatent,
propageant l'incendie à des dizaines de mètres plus loin. Il a
fallu faire intervenir l'armée mais, malheureusement, peu ou pas
habitués à intervenir sur des sinistres d'une telle ampleur,
plusieurs sauveteurs ont perdu la vie ces jours-là. Une
soixantaine, et, sur la Nationale 10, à proximité du Barp, un
monument rappelle leur sacrifice Ce sera, en effet, l'incendie de
forêt le plus important du siècle en France et c'est depuis que
seront créés les Corps de Sapeurs Pompiers Forestiers qui, du haï
de leurs miradors, veillent désormais sur la forêt aquitaine, empêchant
ainsi l'extension de tout début d'incendie grâce aux matériels
dont ils sont dotés.
Quand le calme est revenu sur la région, Dédée et moi partons passer
quelques jours chez la cousine Yvonne et en profitons pour aller
passer une journée à Saumur que je fais visiter à mon épouse. Le
soir, rentrant à Monts, une surprise de taille nous y attend.. Un télégramme
m'enjoignant de rejoindre "immédiatement et sans délai"
le 6ème RCA m'y attend et, ayant été adressé d'abord à
Parentis, il date déjà de deux jours. J'ignore totalement la
raison de ce brusque rappel mais je dois, bien sûr, obéir et nous
rentrons dare-dare à Parentis où je laisse ma chère épouse chez
la tante Jeanne et reprends aussitôt le' train pour Spire où
j'arrive.. 4 jours après la date d'envoi du télégramme.
Mauvais début dans la carrière. d'autant plus que mon camarade Loussouarn
qui, comme moi, a été rappelé, est déjà là depuis deux jours.
Le Colonel de Pouilly, commandant le régiment, me convoque dans son
bureau et me demande la raison de mon retard. Il ne sait pas que
je viens de me marier et je lui raconte les événements relatifs à
l'incendie de ces derniers jours. ce qui l'amène à m'absoudre et
à annuler la sanction qu'il avait prévue. Ouf. je suis soulagé.
La raison de mon rappel est que le régiment participe, dés le lendemain de
me arrivée aux manœuvres "Jupiter" qui dureront une
dizaine de jours, avec nos chars en zone d'occupation US, à l'est
du Rhin, du côté de Mannheim et Francfort, aussi ai je tout juste
le temps de prendre le commandement de mon peloton de cinq chars
Sherman au 1er escadron, commandé par le Capitaine Keller qui
reconnaît de suite en moi le "vieux soldat" que déjà je
suis et pour lequel le commandement et la manœuvre d'un peloton ne
sont pas une nouveauté, et je suis aussi très vite admis par les
sous-officiers dont certains m'ont déjà rencontré lorsque, avec
l'équipe de rugby du 1er CUIRS, j’ai parfois joué contre le 6ème
RCA.
De retour à Spire, manœuvres terminées, le Lieutenant Polleri, président
des lieutenants, me prend en charge et m'amène au Gouvernement
Militaire où le Service chargé des Logements me procure, sur le
champ un deux pièces, cuisine, salle de bains, tout confort et tout
meublé, situé en bordure d'un petit jardin public (le Peuerbach
Park ), au 1er étage d'un pavillon dont le rez-de-chaussée est
habité par la propriétaire de la maison, une femme d'aspect assez
revêche, d'une bonne cinquantaine d'années et qui ne parle pas un
mot de français. nous nous entendrons très bien quand même. Dans
le logement tout est compris : le linge de maison, le couchage, la vaisselle, les ustensiles de cuisine et
Dédée aura même droit à une femme de ménage. La vie rêvée
quoi.
Quelques jours plus tard, une permission m'est accordée pour que j'aille
chercher ma petite femme chérie. Nos bagages sont vite faits car
nous n'avons rien d'autre à emporter que nos vêtements, tout le
reste nous étant fourni "gratis pro Déo"..
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La
« Belle Poule » toutes voiles dehors, au large de
Concarneau, vue de la goélette « l’étoile » - mai
1949
Saumur le 18 Juin 1949 22h30 Remise des sabres aux
sous lieutenants de Cavalerie de la promotion « Général
Leclerc ». Ce soir là j’ai vraiment pris conscience de ce
que représentent les mots Patrie et Honneur.

La Vallouise – Pelvoux – juillet 1949
La « montagne a vaches » (pic des agneaux)

La
Vallouise – Pelvoux – juillet 1949 – en route pour la Barre
des écrins.

20 août 1949 Un
jeune sous-lieutenant de Cavalerie épouse une ravissante jeune
fille.
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