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De
retour en Allemagne, à
Spire. D'octobre 49 à mai 52
Nous voici donc installés à Spire. Si
pour moi, le monde militaire n'a plus de secrets, pour Dédée,
par contre, il n'en va pas de même. Elle en ignore tout et je
redoute un peu ces premiers jours où, alors que je reprends mon
travail, elle va se retrouver seule, dans un pays étranger, dans un
milieu étranger, et je crains qu'elle s'ennuie beaucoup.
Fort heureusement, le "milieu" lieutenants du 6ème
RCA est bien organisé et les nouveaux arrivants (les nouvelles
arrivantes surtout) sont bien pris en mains par les ménages déjà
en place, aussi tout va se passer parfaitement bien et, grâce aux
épouses des lieutenants Mathian,
Polleri et Wagner en particulier, Dédée va très vite s'intégrer
au "milieu militaire".
A l'époque, compte tenu des avantages que nous procure le statut de
"troupes d'occupation", la vie de garnison est assez animée
et les réceptions chez les uns et les autres sont très fréquentes,
aussi avons-nous tôt fait de nous sentir pleinement admis et à
l'aise dans ce nouveau régiment. Le Colonel de Pouilly et son
second, le Lieutenant-Colonel Sablon du Corail, me font désormais
toute confiance et mon épouse, dans l'éclatante beauté de ses 20
ans, connaît déjà un succès certain. Une anecdote à ce sujet :
Le Lieutenant-Colonel
du Corail appellera systématiquement mon épouse, durant quelques
mois, Madame Loussouarn. J'en déduis que je n'ai pas une tête à
être l'époux de ma femme. Cela nous fait rire, elle, moi et
Loussouarn qui, lui, est toujours célibataire.
Tant que mon escadron est à Spire, le midi, avec Dédée nous nous
retrouvons pour manger au mess de garnison des Officiers où nous
faisons la connaissance de certains Officiers à la personnalité très
affirmée, comme le Capitaine Denardou, Officier de La Légion
Etrangère qui, à l'époque, est à 1'Etat-Major du Groupement
Blindé n° 6 et dont la carrière a été, à ce que l'on dit,
parsemée d'épisodes passionnants et totalement atypiques dont on
m'a assuré qu'ils étaient vrais et qui m'ont d'ailleurs été
confirmés lorsque, plus tard, j'ai été appelé à servir à la Légion
Etrangère. Brave Denardou. Je garde de lui un excellent souvenir.
Autres personnages connus au mess : la gentille "Poupette", surnom
que l'on donnait à une petite institutrice française venue
enseigner à Spire à l'Ecole Française et dont je ne me souviens
plus du nom exact, le Capitaine Louis de Boisfleury et aussi
l'ineffable Erika, celle qui avait la charge de bien faire
fonctionner ce mess de garnison, par ailleurs fort bien tenu.
Le soir, nous mangeons dans notre appartement, en amoureux, la cuisine
simple que mon épouse chérie s'ingénie à nous confectionner. Nos
"week-end" nous les passons à nous promener dans Spire,
ville assez importante, à la Cathédrale imposante ( le DOM ), mais
peu industrielle à l'époque ce qui lui a valu de ne pas trop subir
de bombardements durant la guerre.
Cette dernière est terminée depuis plus de quatre ans mais les magasins,
autres que ceux vendant des produits alimentaires, sont encore bien
vides. Les vitrines n'ayant pas grand chose à exposer sont
recouvertes de peinture blanche à l'exception d'un petit rectangle
qui permet de voir les quelques rares objets qui sont à vendre.
C'est pourtant là que nous faisons nos tous premiers achats nous
permettant de monter notre ménage, sous la forme d'un service de
verres en très fin cristal de Bohème (dont il nous reste encore
quelques exemplaires malgré les nombreux déménagements auxquels
ils ont été soumis), ainsi qu'un service à thé et café en
porcelaine de Bavière (Johann Haviland) qui, bien que soumis aux mêmes
vicissitudes a mieux supporté les chocs. C'est à Spire aussi que
nous achèterons nos premiers couverts en argent.
Les mois passent, nous voici en hiver, il neige mais, dans notre
confortable] appartement bien chauffé nous passons des jours
heureux. Souvent invités par les ménages mariés depuis déjà
plusieurs années, souvent des capitaines ou chefs d'escadrons, ou
chez les colonels dont les épouses se montrent d'une extrême
gentillesse envers Andrée.
En janvier 1950 mon escadron quitte momentanément Spire pour aller
s'installer à quelques kilomètres de là, à Lachen-Speterdorf,
tout près de Neustadt (où se trouve toujours mon ancien régiment,
le 1er CUIRS), pour y assurer l'instruction des recrues de la
classe 1950 qui viennent d'être appelées. Nous y occupons les bâtiments
de ce qui fut, pendant la guerre, une base aérienne de la
Luftwaffe, qui, à ce que nous disent les Allemands du coin, a vu
passer les Marseille, Galland et autres Novotny qui devaient devenir
célèbres dans la Chasse allemande.
La proximité de Neustadt me donne souvent l'occasion d’aller saluer mes
anciens camarades, mais toujours amis, sous-officiers du 1er CUIRS,
comme Bardieaux, Serves ou Oswald, qui m'accueillent toujours très
gentiment. Tous les soirs je rentre à Spire
où je retrouve ma douce épouse.
A la fin de la période d'instruction je me vois confier le commandement du
peloton d'élèves gradés du Régiment avec lesquels j'obtiens de
très bons résultats et à l'issue duquel, avec Andrée, nous
partons, en juillet, pour un mois de permission que nous passons à
Issac et Parentis. C'est là que nous apprenons l'attaque de la Corée
du Sud par les coréens du nord, puissamment aidés par les Chinois
et les Russes. Au début, le sort n'est guère favorable aux Coréens
du Sud et aux Américains venus les épauler. Fort heureusement ces
derniers ne tarderont pas à rétablir la situation.
De retour à Spire, Dédée m'annonce qu'elle croit bien être enceinte, ce
qu'une visite médicale confirmera très vite. L’heureux événement
de la naissance devant se situer début avril prochain.
A
l'automne, je laisse Dédée à Spire pour aller, avec mon escadron
en manœuvres dans le camp de Munsingen (tout près d'Ulm, dans le
Wurtemberg), un camp immense hérité de l'armée allemande, avec
quelques villages déserts ( les habitants ont été chassés par le
régime nazi bien avant la guerre) où l'on peut tirer au canon sans
risques pour la population des environs et où, l'hiver, il fait
tellement froid que l'Armée allemande lui avait donné le surnom de
"kleine Sibérien" (petite Sibérie).
Nous pouvons affirmer que ce surnom n'est pas usurpé. Après
trois semaines de manœuvres je retrouve mon épouse chérie qui,
apparemment supporte bien sa grossesse et c'est ainsi que nous
abordons l'année 1951.
Un peu plus d'un an à présent que nous sommes mariés, tout va bien, nous
sommes heureux et nous allons accueillir un petit bébé, un tout
petit enfant qui viendra sceller notre union. Ce sera merveilleux.
Certes, il y a bien, au-dessus de nos têtes, suspendue cette "épée
de Damoclès" d'un éventuel départ pour l'Extrême-Orient.
Nombre de mes camarades, dont Loussouarn, sont déjà partis et nous
voyons arriver au régiment des lieutenants qui rentrent d'un séjour
de 30 mois là-bas. A vrai dire, Dédée et moi ne voulons pas trop
y penser pour l'instant.
Nous voici donc en mars 1951, le 25 mars, c’est le jour de Paques. Il fait
froid, il neige. Dédée est entrée la veille à l'hôpital
allemand de Spire où le Doktor Keller qui l'a prise en charge prévoit
un accouchement difficile car, conséquence des restrictions dont Dédée
a souffert pendant la guerre, son bassin n'est pas assez développé
et une césarienne va s'avérer nécessaire. Elle a donc lieu le 25
mars au matin et Dédée donne naissance à un petit garçon que
nous baptisons Bernard, Louis (Bernard parce que ce saint est fêté
le 20 août, jour de notre mariage, et Louis en souvenir de notre
parrain commun à Dédée et moi, frère de ma mère et premier mari
de tante Jeanne, décédé en 1931)
Les jours suivants tout semble bien aller, la maman se remet bien de son opération
et Bernard, quoique un peu fragile, semble suffisamment résistant
pour que, au début d'avril, il puisse, avec sa maman, sortir de l'hôpital..
Je me souviens toujours des paroles prononcées par le Dr Keller
(qui parlait très bien français) : "Ne comptez pas fonder une
famille nombreuse, votre épouse n'est pas "bâtie" pour
cela car, à chaque naissance à venir il lui faudra subir une césarienne."
L'avenir, heureusement, ne lui donnera pas raison.
Nous voici donc revenus dans notre appartement où Louise la maman de Dédée,
vient nous rejoindre pour voir son petit-fils et aider sa fille;
elle restera ave nous quelques jours avant de retourner à Issac. Tout semble aller à peu près bien pour Bernard dont le
nombril semble tout de même bien long à se cicatriser. Et puis,
vers le 20 avril, Bernard ne prend plus de poids, ne tête presque
plus et pleure beaucoup. Le médecin que nous avons appelé et à
qui je demande si, le nombril ne se cicatrisant toujours pas, il ne
craint pas une péritonite, écarte cette éventualité et se montre
même optimiste. Cet optimisme ne durera pas et, quelques jours
avant la fin avril il nous faut ramener Bernard à l'hôpital où,
malheureusement, il décédera aux premières heures du 30 avril.
C'est l'effondrement, l'écroulement de notre premier beau rêve. Pauvre
Maman Dédée, avoir tant espéré, tant souffert, tant aimé cet
enfant qu'elle portait pour en arriver là. Ce petit ange, nous
l'avons vu vivre, nous l'avons tenu dans nos bras. Il était la
chair de notre chair et à présent il n'est plus.
Heureusement, nous sommes très bien entourés par tous les officiers du régiment
et leurs épouses et toutes les pénibles formalités nous sont épargnées.
Au début du mois de mai, Dédée et moi partons par le train pour
Parentis où nous avons décidé de faire inhumer le corps de notre
petit ange. Son petit cercueil blanc nous rejoint le lendemain et,
depuis, il repose à jamais dans cette terre qui m'a vu naître.
Mais il faut continuer à vivre. Nous retournons à Spire, plus unis que
jamais dans le deuil et l'adversité. J'apprends que, depuis le 1er
mai je suis promu lieutenant. Le capitaine Keller, commandant de mon
escadron, est désigné pour partir en Indochine et, en attendant
l'arrivée de son successeur, le capitaine de Montgrand, j'en
assume, par intérim, le commandement pendant quelques semaines.
Lorsque je suis au travail, les épouses des officiers se relaient
pour entourer Dédée, la soutenir et faire en sorte qu'elle ne soit
pas toujours à penser aux heures épouvantables qu'elle vient de
vivre.
C'est bientôt l'été; Robert, le frère de Dédée, va se marier avec Régine
Brot qui, lors de notre mariage, était sa cavalière; nous sommes,
bien sûr, invités au mariage mais nous déclinons l'invitation,
n'ayant pas encore le cœur à participer à une fête, fut-elle de
famille.
Je continue à exercer mon métier de chef de peloton, tantôt à Sprire,
tantôt à Lachen-Speyerdorf et le temps passe. Nous avons désormais
fait notre "trou" au 6ème RCA dont, au gré des différentes
mutations je suis en passe d'être, sinon le plus ancien, du moins
le lieutenant en place depuis le plus long temps.
Je m'y suis fait, entre autres, un excellent camarade en la personne du
lieutenant Milhe de Saint-Victor qui, bien souvent, lorsque notre
travail se situe à Lachen-Speyerdorf, m'amène dans sa voiture
personnelle. C'est lui qui m'initiera à la pratique de la contrepèterie,
tout comme il me fera apprendre les refrains (que je connaîtrais
par cœur mais que j'ai en partie oublié depuis) de tous les
Bataillons de Chasseurs (à pied et alpins) et il y en eu 31,
car il arrive du I9ème Bataillon de Chasseurs à pied et régale
tous les officiers de l'escadron d'histoires truculentes. Sacré
Saint-Vicor, si tu savais combien ta gentillesse et ton entrain
m'ont aidé à retrouver bon moral.
Les excellents résultats que j'ai obtenus l'an dernier en tant que chef de
Peloton d'Elèves gradés font que, cette année encore je suis
chargé de leur formation et les résultats encore meilleurs que
j'obtiens avec eux me valent, en novembre 1951 une lettre de félicitations
du Colonel de Clerck, Commandant le Groupement Blindé n° 6 auquel
le 6ème RCA appartient. Je garde toujours, 50 ans après, un vif
souvenir de certains de mes élèves d'alors, entre autres
Loutchaninof et Tatischeff (le neveu de l'acteur-réalisateur
Jacques Tati qui, à l'époque, vient de nous régaler avec les
films Jour de Fête, Mon Oncle, Traffic et Play Time).
Et voici 1952 qui s'annonce. Plus de 2 ans à présent que nous
sommes à Spire. Nous sentons bien que le jour n'est plus très éloigné
où, à mon tour, il va me falloir aller effectuer un séjour en
Indochine où la plupart de mes camarades de la Promotion Leclerc
servent déjà et où certains ont trouvé la mort.
Au printemps, le statut de "Troupes d'Occupation en Allemagne"
prend fin et nous quittons cette appellation pour celle de
"Forces Françaises en Allemagne » En conséquence, le
drapeau français cesse de flotter sur les bâtiments officiels ce
qui donne lieu à. une cérémonie militaire où je commande le
Peloton d'Honneur chargé d'amener les couleurs françaises.
Et le jour que nous redoutons arrive. Fin mai, au Journal Officiel, paraît
ma désignation au tour de départ pour l'Extrême-Orient au titre
de la relève pour l'encadrement de la Légion Etrangère. Je n'ai
jamais su ce qui m'a valu d'être désigné pour servir à la Légion.
Peut-être mon nom. mais, plus certainement mes notes en tant
qu'officier qui, je le sais, sont très bonnes, et, pour servir à
la Légion il faut faire partie de l'élite, c'est bien connu.
Certes, j'en suis fier, bien sûr, mais aussi un peu anxieux car, avec le
moral qui est le mien en ce moment je me demande si je serai à la
hauteur. Et puis, officier certes, je n'en suis pas moins homme et
mari aussi. Je sais que, pour ma petite épouse chérie, la longue séparation
qui nous attend, après la perte de notre premier enfant, ne soit
pas faites pour lui donner bon moral.
Nous nous sommes mariés pour le meilleur et pour le pire, et bien c'est le
pire qui est à présent devant nous. Il va nous falloir, contre
vents et marée faire front et en sortir vainqueurs.
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Lachen-Speyerdorf
– 1951 Mon Peloton d’élèves gradés
En maillot de bains :
Coutchaninof A ma gauche en short noir : Taticheff


Spire
Printemps 1952 Préparation
de mon peloton d’honneur en présence du Colonel Sablon du Corail

Speyer
– printemps 1952 – devant le DOM, le peloton d’honneur que je
commande se rends au Rathaus (mairie) pour y amener les couleurs françaises,
(fin du statut de « troupes d’occupation »)

Spire Printemps 1952 – devant le Rathaus de Spire. Les
couleurs française
vont être amenées.
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