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a
température, en cet hiver 39-40, descendra parfois jusqu’à moins 20
degrés dans l’Est de la France. Le
vin gèle dans les tonneaux (voila
sans doute la vraie raison de la déroute des armées françaises. Note du
Webmaster.)
et je me souviens avoir vu dans les journaux de l’époque des photos sur
lesquelles on voyait, à côté d’une cuisine roulante, des soldats débitant
à la hache des blocs de vin prés d’un tonneau éclaté. Au jour de l’an, quatre mois que la guerre est déclarée et,
pratiquement, rien ne se passe. L’inaction commence à peser à nos
soldats, ce n’est pas bon pour le moral. Le Commandement crée le
« Théâtre aux Armées » ce qui permet à quelques artistes
(démobilisés pour l’occasion ) de venir se produire dans les régiments,
mais assez loin des lignes de feu cependant. Pour soutenir le moral, tant
celui des soldats que des civils, la radio nous sert des slogans comme
« Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », la méthode
Coué a du bon, et nous invite à nous séparer de nos vieilleries en nous
répétant : « avec votre vieille ferraille nous forgerons
l’acier victorieux ! » On a même fait des affiches que
l’on voit placardées un peu partout, de même qu’une autre affiche
qui, elle aussi fait flores : « taisez-vous, méfiez-vous, des
oreilles ennemies vous écoutent . » Enfin on voit arriver, venant de la zone des armées, les premiers
permissionnaires. Certes, on ne peut pas dire qu’ils ont mauvais moral,
ils se demandent surtout quand et comment tout cela va finir. Quand ils
sont en ligne, les patrouilles, les travaux d’aménagement du
terrain, la pose de mines les occupent mais lorsqu’ils reviennent
au repos à l’arrière, à part jouer au football (déjà) ou aux
cartes, sculpter des cannes
ou graver des quarts et gamelles en aluminium, il n’y a pas grand chose
à faire. Cela va bien un moment mais on s’en lasse vite. Après
quelques jours passés en famille ils repartent vers leurs régiments, pas
toujours gonflés à bloc, il faut bien le reconnaître. A Mont de Marsan la vie continue sans grands changements. On trouve toujours
de tout dans les magasins, aucune restriction d’aucune sorte. La guerre ?
c’est loin, très loin d’ici, pour le moment. On en parle à la
radio, on la lit dans les journaux, on en voit quelques images édulcorées
aux actualités quand on va au cinéma. Bref, pour beaucoup de personnes
et pour l’instant ce
n’est encore qu’un sujet de conversation. Pour ce qui me concerne, je
me plais bien dans mon travail de secrétaire dactylo, je tape à longueur
de journées des dossiers d’affaires correctionnelles et, parfois, des
dossiers d’assises. Ces derniers, je dois le reconnaître, sont assez
rares car, à l’époque, hormis quelques incendies volontaires ou
tentatives d’empoisonnement, je n’ai pas souvenir d’avoir vu passer
des dossiers concernant un quelconque crime. Mes loisirs consistent à
aller de temps à autres, au cinéma ou on projette à l’époque
« Blanche neige et les 7 nains », « Robin des Bois »,
les premiers films en couleur qu’il m’est donne de voir. Je joue aussi
au football dans une équipe de patronage ainsi qu’au Rugby. En avril, avec le renouveau, les choses se mettent enfin à bouger. Le
9 avril, Hitler lance ses troupes à la conquête du Danemark et de la
Norvège pour assurer la continuité de son approvisionnement en minerai
de fer suédois qui transite par le port norvégien de Narvik. Une opération
conjointe Franco-Anglaise tentera, avec un succès certain mais limité,
de s’y opposer, ce qui va permettre à Paul Raynaud, notre chef de
Gouvernement, de claironner à la radio « nous venons de couper la
route du fer à l’Allemagne. » hélas, si cette affirmation péremptoire
a permis de remonter un peu le moral des français, l’illusion
n’allait pas tarder a être dissipée car le 10 mai, la nouvelle éclatait
comme un coup de tonnerre. Hitler a attaqué la Hollande, la Belgique et
le Luxembourg.
Du 10 mai au 25 Juin 1940
e
me souviens très bien de ce 10 mai. Le Printemps est vraiment là, un
soleil éclatant dans un beau ciel bleu. Quel contraste avec le coup de
tonnerre dont la radio, à longueur de journée, se fait l’écho. Les
armées allemandes ont commencé
à envahir la Hollande, la Belgique et le
Luxembourg, précédées par des bombardements aériens et des lâchers de
parachutistes. Certes les mines sont graves mais ce n’est pas
l’affolement. Les Français ont confiance en leur armée et en leurs
alliés britanniques. Et puis, ne leur a t’on pas dit et répété que
« Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts »
Pourtant, la gravité va succéder à l’inquiétude. Les Panzers
balaient tout sur leur passage, appuyées au plus près par les « stukas »
(avions d’assaut qui attaquent en piqué.)
La Belgique, dont une fois de plus la neutralité vient d’être
violée, a demandé l’aide de la France qui lui envoie des troupes. Le 13 mai, après avoir traversé le Luxembourg et les Ardennes, les panzers
de Guderian et de Rommel sont á Sedan, cela signifie que la ligne Maginot
est débordée par l’Ouest et que la route de Paris sera plus difficile
a défendre. Et puis on entend à nouveau parler de réfugiés, Belges
puis habitants des Ardennes et du Nord. Comme tout le monde, je lis les
journaux, j’écoute la radio, je me dis qu’il n’est pas
possible que notre armée puisse être battue, je ne veux pas y croire. En
1914 il y a bien eu la bataille de la Marne qui a stoppé l’Allemand,
pourquoi n’y aurait-il pas un nouveau miracle de la Marne ? A Mont de Marsan rien n’a changé, il est vrai que, par rapport à la
ligne de feu nous sommes à l’autre bout de la France, mais on sent les
gens très préoccupés. Les
jours passent, les nouvelles sont de plus en plus mauvaises. Les bulletins
d’information de la radio sont tous précédés de ce passage de la
Marseillaise : « Aux armes citoyens ! »
répété plusieurs fois sans les paroles et ces six notes : « sol,
sol, sol, mi, do, ré » finissent par résonner comme un glas dans
mon cœur d’adolescents. Les vois des speakers sont graves qui nous font
suivre la foudroyante progression en direction de la mer des blindés allemands qui, après
avoir franchi la Meuse, foncent plein ouest et, par Amiens et Abbeville
atteignent la Manche le 25 mai, 15 jours seulement après le début de
leur offensive. Les Allemands appellent cela la Blitzkrieg (guerre éclair)
et force est de reconnaître qu’elle mérite bien ce nom. Hélas, dans l’affaire, le corps de bataille franco-anglais qui
combat en Belgique, ne peut plus retraiter, et sera, heureusement, en
grande partie sauvé grâce
à l’opération Dynamo, montée par l’Amirauté Anglaise avec le
concours de la RAF. Une multitude de bateaux Anglais (petits et grands),
des navires français aussi, du 25 mai au 2 juin, embarqueront quelques
350.000 hommes sur les plages de Dunkerque, Malo les Bains et Bray-Dunes,
malgré les bombardements et mitraillages de la Luftwaffe et de l’armée
allemande qui les encercle. Par contre, le matériel (chars, canons,
camions et approvisionnements divers) rendu inutilisable restera sur
place. Nous sommes en juin. Après un court répit les Panzers repartent vers le
sud. Les communiqués militaires nous parlent de repli de nos troupes sur
« des positions préparées à l’avance » mais, de plus en
plus, le pessimisme succède au doute. Quelques réfugiés réussissent à
arriver jusque dans notre sud-ouest et ce qu’ils racontent avoir subi (désordres,
pagaille invraisemblable sur les routes encombrées d’enfants,
d’autos, de camions, le tout sous les attaques incessantes des Stukas
qui, dans un hurlement d’apocalypse lâchent leurs bombes en piqué puis
mitraillent en rase motte) n’est pas fait pour remonter le moral. Tout va maintenant très vite. Il n’y aura pas de miracle de la
Marne. Le gouvernement quitte Paris pour Bordeaux le 10 Juin. Le 14 juin,
Paris est déclarée « ville ouverte » plus rien n’empêche
les Allemands d’y pénétrer. Nous sommes pétrifiés, assommées, sans voix, un sentiment
d’impuissance mêlé de honte nous submerge. Comment une grande nation
comme la France a t’elle pu être humiliée à ce point, en un mois ?
Certes il y a bien quelques unités qui continuent, avec succès souvent,
de s’opposer à l’avance Allemande, mais il s’agit de cas isolés,
aucune manœuvre coordonnée ne peut plus être réalisée. On le sent
bien au ton de la radio, c’est la débandade. Le 16 juin, le Maréchal Pétain,
devenu chef du gouvernement à la suite de la démission de Paul Raynaud,
s’exprime à la radio dans ces termes : « Il faut cesser le
combat. » Je l’écoute avec les enfants Schoettel, nous avons tous
les larmes aux yeux et Jacques me dit : « Qu’allons nous
devenir, nous, Alsaciens ? » Très rapidement, l’Armistice
est signé le 24 juin. L’Angleterre seule poursuit héroïquement la
lutte. Les Allemands sont aux portes de Bordeaux Le 25 ils sont à
Mont de Marsan et à la frontière franco-espagnole. Les premiers Allemands que je vois sont des motocyclistes montant deux
side-cars, casqués et bottés, vêtus d’un imperméable gris vert très
ample. Ils sont très jeunes (à peine plus de vingt ans je présume.) Les
passagers des side-cars ont à leur disposition une mitrailleuse, les
pilotes sont armés d’un pistolet mitrailleur porté en bandoulière.
Sur leurs casques ils portent les deux éclairs, qui deviendront
tristement célèbres, des SS et sont des éléments de reconnaissance
avancée d’une division d’infanterie. Dès le lendemain, un important détachement de cette division
s’installe à la caserne Bosquet et, dans les rues, on les voit défiler
impeccablement ( il faut bien le reconnaître) en chantant. Ils ont reçu
l’ordre de leur commandement de se monter particulièrement « Korrects »
avec la population et en effet, je n’ai pas le souvenir d’un
quelconque incident à l’époque. Comme les magasins sont encore bien approvisionnés, ils achètent à
tour de bras mais ils payent (beaucoup ont déjà de l’argent Français).
Les bijouteries, les magasins de lingerie féminine, les pâtisseries, les
commerces de vins et liqueurs, sont pris d’assaut. L’Armistice est onc signée et les hostilités ont, en principe, cessé.
Toutefois, les derniers occupants de la ligne Maginot (qui, finalement,
n’aura servi à rien) pris à revers, ne se rendront que le 30 juin.
J’entends dire qu’un général français, parti à Londres, a, le 18
juin, lancé un appel à la résistance. Personnellement, je n’ai pas
entendu cet appel car les Allemands, depuis longtemps déjà, brouillent
la BBC. Bien plus tard, j’apprendrai que ce général se nomme de
Gaulle. Plus de 1.500.000 soldats français sont prisonniers.
Du 25 juin au 31 décembre 1940
rès
rapidement, l’armée allemande prend l’entière possession de la ville
de Mont de Marsan, ville importante à leurs yeux car située exactement
sur la ligne de démarcation (Demarkation Linie) qui, partant de la frontière
suisse à hauteur du lac de Genève, passant par Chalon sur Saône,
Moulins, Bourges, Vierzon, le sud de Tours, Poitiers, Angoulême, Langon,
Mont de Marsan et Orthez, atteint à Saint Jean Pied de Port la frontière
espagnole, partageant ainsi la France en deux zones qui prennent les noms
de Zone Libre et Zone Occupée. La Zone Libre sera dirigée, depuis Vichy, par l’état français à
la tête duquel le Maréchal Pétain essaiera (du moins pendant un certain
temps) de conserver un semblant d’autonomie et de liberté, bien que
soumis à de très dures conditions d’Armistice. La Zone Occupée, par
contre, est toute entière soumise à l’autorité allemande qui ne va
pas tarder à se mettre en place et a faire sentir toute sa puissance. Tout d’abord, l’Alsace et la Lorraine, comme en 1870 sont annexées
par l’Allemagne et cessent donc d’être françaises. Le choc, chez nos
amis Schoettel est profond. Toute la famille pleure à chaudes larmes
lorsqu’ils apprennent que, très rapidement, comme tous les autres
Alsaciens-Lorrains évacués en 1939, il va leur falloir bientôt, le
temps que les dégâts causés par la guerre soient réparés et que les
moyens de transport soient mis en place, regagner Mulhouse, qui ne sera
plus Mulhouse, mais Mulhausen. Pour Marcelle, Jacques, Pierrot et leurs
parents, c’est un déchirement et, pour moi, un véritable crève-cœur.
Nous avons tant de choses en commun, nous sommes tellement attachés les
uns aux autres. Le mois de juin n’est pas terminé que les Allemands ont déjà mis en
place leur Feldkommandantur qui remplacera l’autorité Française sur la
ville, installé, sur les routes partant de Mont de Marsan vers la Zone
Libre, des barrières gardées militairement interdisant tout passage aux
personnes non munies d’un « Ausweiss » (Laissez Passer).
J’habite au bord de la route qui, à la sortie de Mont de Marsan, mène
en Zone Libre, à Villeneuve de Marsan, à 15 Kms de chez moi. La barrière
allemande se trouve à
environ 300 mètres de ma maison, juste au passage à niveau de la voie
ferrée Mont de Marsan – Roquefort dont j’ai parlé précédemment, et
c’est cette voie ferrée, désormais interdite à tout trafic
ferroviaire, qui matérialise à cet endroit la ligne de démarcation.
Cette voie ferrée, je le rappelle, est en remblai et présente donc, par
endroits des passages souterrains busés
pour permettre l’évacuation des eaux de pluie. Ces passages s’avèreront
bien utiles comme on le verra par la suite. La présence militaire se renforce. Les Allemands réquisitionnent les
plus beaux hôtels, les plus belles demeures. Ils savent où ils vont, ils
sont bien renseignés, et de longue date.
A ce sujet, voici une anecdote :
durant l’été 1938, dans le parc de la Pépinière à Mont de
Marsan avait eu lieu une foire exposition organisée par la ville et
principalement les commerçants. La librairie Richy (la plus grande de la
ville et où on trouvait tout ce qui concernait, à l’époque, la
presse, la radio, la musique) avait son stand, certainement un des plus
courus de la foire et qui avait un immense succès auprès de la jeunesse
montoise. C’était la grande vogue de Charles Trenet et de ses chansons,
notamment « je chante », « y’a d’la joie »,
« boum », « mam’zelle Clio » et bien d’autres
encore. Au stand Richy se produisait un mime, sosie parfait de Trenet,
grand, mince, blond, frisé, mêmes yeux bleus, dents étincelantes, même
drôle de petit chapeau rond aux bords relevés posé en arrière du
crane, même sourire éclatant, et qui mimait à la perfection le
chanteur. Certes, il ne chantait pas, c’était un disque qui tournait
(le play-back existait déjà) mais l’illusion était parfaite. Chaque
jour j’allais l’écouter et je n’étais pas le seul. Nous étions très
nombreux à admirer son numéro. Grande a été la surprise des Montois
quand, avec les premiers éléments de l’armée Allemande ils ont
reconnu, sous l’uniforme d’un Oberleutnant, le mime du stand Richy !
sans doute avait-il été envoyé en 1938 en reconnaissance en
France, au cas où. Le couvre-feu est instauré, plus aucun civil n'est autorisé à circuler
après 21 heures, sauf de très rares exceptions. Les contrevenants, arrêtés
par les nombreuses patrouilles, sont amenés, soit à la Kommandantur pour
y cirer les bottes des soldats, soit à la caserne pour y peler les pommes
de terre dans les cuisines de l'armée. Ils ne seront libérés qu'à 6
heures le lendemain matin. Les armes détenues par les civils doivent être remises à la Kommandantur
mais certains, malgré les terribles sanctions promises aux contrevenants,
prendront le risque d'enterrer leurs fusils, dûment graissés, dans des
coins connus d'eux seuls. Toutes ces mesures font l'objet d'affiches
jaunes, imprimées en noir, placardées un peu partout. Les vivres se raréfient dans le courant, des mois de juillet, et août,
sucre, beurre, nouilles, viande, café, chocolat, pommes de terre sont
devenus difficiles à trouver et on parle de plus en plus de la mise en
place prochaine de cartes de rationnement. Oranges et bananes ont
totalement disparu, tous les ports de la façade Atlantique, Manche et Mer
du Nord étant fermés au trafic commercial. L'essence aussi se fait très
rare, réservée (avec parcimonie) aux services d'urgence ‑ médecins
et pompiers notamment, les autres (rares) propriétaires de voitures
doivent les laisser au garage, ou alors, les transformer en véritables
monstres par l'adjonction de cylindres verticaux imposants, installés à
l'avant du véhicule, leur permettant d'utiliser comme carburant les gaz
issus de la combustion en vase clos du charbon de bois. C'est le fameux
principe du ''Gazogène'' que les transporteurs et taxis seront bien obligés
d'utiliser s'il veulent subsister. Dans mon travail, peu de changement; la Kommandantur exige néanmoins que
les prisonniers civils incarcérés pour « actes anti francais »
soient, libérés... ils ne sont d'ailleurs pas, fort heureusement, très
nombreux Chaque jour, sous les fenêtres du Tribunal, je vois, j'entends passer les
“abteilungen” sections, compagnies
SS qui, tête nue, en survêtement uniforme et en chantant à plusieurs
voix, sans la moindre cacophonie, vont faire du sport, au stade de
l'Argenté tout proche. Il faut reconnaître que leur discipline, leur
allure martiale en imposent et on en vient même à comprendre pourquoi
nous avons été battus. Chez ces soldats, ce n'est pas de l’à-peu-près
mais de l'extrême rigueur. Chose nouvelle pour nous Français, on voit
arriver très vite dans les états majors et unités de transmissions
allemandes les premières auxiliaires féminines, femmes soldats, que nous
avons tôt fait, de baptiser “les souris grises” à cause de leur
uniforme gris et non « feldgrau » comme celui des hommes. Courant août les Schoettel sont avisés d'avoir à se tenir prêts à
retourner chez eux au début du mois prochain un convoi de rapatriés
devant se former en gare de Mont de Marsan.
A contrecœur, ils font leurs
bagages. Ils veulent encore croire qu'un miracle les empêchera de partir.
Jacques va avoir 13 ans il n'envisage pas un seul instant, que la guerre,
qui continue avec l’Angleterre, puisse durer assez
pour qu'il soit contraint d'y participer puisque considéré à présent,
comme sujet allemand. Début juillet nous apprenons la tragédie de Mers el Kebir en Algérie près
d'Oran. L'escadre française de l'Atlantique normalement basée à Brest
et Lorient a échappé aux Allemands avant l'Armistice et s'est réfugiée
dans ce port. En principe, selon les conventions d'Armistice, l'Allemagne
n'exige pas que cette flotte lui soit remise. Le Premier Ministre anglais,
Winston Churchill n'a aucun confiance dans la parole des Allemands (on le
comprend sans peine) et il a donné l'ordre à la flotte Anglaise, aux
ordres de l'amiral Somerville de faire en sorte que cette escadre (qui
compte entre autres 2 cuirassés déjà anciens, le Bretagne et le
Provence et 2 croiseurs plus récents, le Strasbourg et le Dunkerque)
rallie la flotte Anglaise et, sinon, de la détruire.
L'amiral français, Gensoul, obéissant
aux ordres de Vichy a refusé de céder à l'ultimatum anglais et
ses navires ont été soit, détruits soit très sérieusement endommagés.
Des centaines de marins Français sont morts pour rien. Nul doute que
beaucoup parmi eux en mourant, auront maudit leurs chefs.
Je ne me doute pas, en lisant cette nouvelle, que, un peu plus de 2
ans plus tard je me trouverai moi aussi, dans la même situation que ces
marins, en Afrique du Nord, lors du débarquement anglo-américain
du 8 novembre 1942, j'y reviendrai plus tard. Evidemment la presse et la radio, entièrement aux ordres des Allemands,
racontent avec force détails la tragédie et, inutile de dire que, dans
l'affaire, les Allemands se donnent le beau rôle, insistant sur la
perfidie anglaise, oubliant leur propre ignominie. Mais à vrai dire,
cette propagande ne trompe personne et le sentiment général est que la
flotte française aurait dû rallier l'Angleterre
au lieu de se laisser bêtement détruire. A de rares exceptions près
personne n'en veut aux Anglais, au contraire on les comprend car
ils supportent seul le poids de la guerre et l'on sait bien que, malgré
l'Armistice, l’ennemi est, et reste l'Allemagne. La bataille
d'Angleterre fait toujours rage et ce ne sont, pas les rodomontades de
Goering, chef de la Luftwaffe, qui empêchent les Français de penser,
avec juste raison, que la RAF fait bien mieux que simplement “tenir le
coup”. On voit, apparaître une première affiche rouge imprimée
en noir. La première d'une longue série hélas, elle annonce que, à la
suite d’un attentat commis à Paris contre un officier allemand, un
certain nombre d'otages ont été fusillés. Début septembre, le jour du départ, est arrivé pour les Schoettel. A
pied, n'ayant avec eux que quelques valises (20 kg de bagages par
personne) ils se rendent, à la gare où je les accompagne. Nous sommes
tristes, très tristes. Nous sentons qu'une page de notre vie se tourne.
Je me souviens d'avoir dit à Jacques ce jour là « L'Alsace
redeviendra françaises, Jackie et j'aimerais être de ceux qui la libéreront. »
Simple espoir de ma part ? Ou
prémonition peut-être ? Le train est là, formé, pas de wagons à bestiaux mais toute une rame de
vieux wagons de 3ème classe, à bancs de bois et une porte par
compartiment, sans couloir central ou latéral. Ils datent au moins de
l'avant dernière guerre. Sur le quai, une multitude d'Alsaciens accompagnés
aussi de nombreux amis, qui se rassemblent sous les pancartes des deux
destinations affichées : Mulhausen et Kolmar. (l'annexion
est déjà passée dans les faits) Il y a bien là au moins 400
personnes que des soldats allemands, le verbe haut et l'air sévère, font
mettre en rangée à grands coupes de “schnell” (vite.) Les choses ne
traînent pas. Tout à fait la rigueur allemande. Le ciel est gris, à l'image de nos cœurs.
Dernières embrassades, derniers déchirements, derniers « au
revoir », derniers
baisers envoyés de la main alors qu'ils montent dans le compartiment qui
leur est attribué. Un long coup de sifflet qui brise le cœur,
le convoi s’ébranle doucement. Ceux qui, comme moi, ont
accompagné quelqu'un, baissent la tête, les yeux pleins de larmes Ils
sont partis! Quel va être leur destin? Je viens de perdre mes grands, mes
meilleurs amis, Il ne me
reste plus qu'à attendre la lettre que Jackie doit m'envoyer lorsqu'il
sera arrivé et me donner sa nouvelle adresse. Je quitte lentement la gare
comme on quitte un cimetière. L'été s'achève lentement. J'ai 17 ans, à cet âge là, l'appétit de
vivre est toujours le plus fort. Mon travail prend à nouveau toute mon
attention et mes loisirs consistent essentiellement à aller de temps à
autres au cinéma, voir quelques-uns des films français ou américains
autorisés par la censure allemande. Cette dernière impose aussi la projection de nombre de films allemands et
les noms d'acteurs comme Emil Janings ou Zarah Leander nous deviennent
familiers. Lors des séances, une grande part est laissée aux actualités.
Elles sont, bien entendu, axées sur la guerre. Sur un ton grandiloquent,
le commentateur insiste lourdement sur l'invincibilité des forces
allemandes, sur les succès foudroyants qu'elles ont obtenu, sur les
attaques massives ( et toujours pratiquement sans pertes) des bombardiers
Dornier et Heinkel qui écrasent
Londres, Coventry, Bristol, et autres
villes anglaises sous les bombes. D'ailleurs, le slogan, maintes fois répété,
tant par Radio Paris (où officie le sinistre Jean Harold Paquis, qui sera
fusillé à la Libération) qu'au cinéma, est le suivant: « L'Angleterre
comme Carthage, sera détruite. » Il n'y a guère de personnes qui y
croient et cela prête plutôt à rire, mais il vaut mieux s'en abstenir
car, se méfiant de l'esprit frondeur des Français, les Allemands exigent
que, durant la projection des dites actualités les lumières restent
allumées dans la salle afin de décourager les éventuels trublions.
ne des conséquences de la défaite est que la majorité des hommes entre
21 et 40 ans se trouve dans les camps de prisonniers en Allemagne, aussi
l’activité de la ville s'en ressent-elle, mais tout continue à
fonctionner vaille que vaille. Si quelques usines continuent à travailler
à plein grâce à la main d’œuvre féminine, par contre le commerce périclite,
la pénurie commence à se faire durement sentir dans bien des domaines et
on commence à faire la queue devant les magasins. Les Allemands s'étant
appropriés le plus clair de nos productions, tant industrielles
qu'agricoles, les cartes de rationnement font leur apparition. Désormais pain, lait, beurre, pâtes, café, huile, sucre, viande, fromage,
pommes de terre, haricots, chocolat, cigarettes, tout est contingenté, Même
les textiles et le cuir, et les quantités attribuées à chaque personne
varient selon l’âge et la nature du travail auquel elle est censée se
livrer. Tout d'abord, les J1 (jeunes un), pour eux l'accent est mis sur le
lait, le sucre et les pâtes. Leur âge va de 0 á 4 ans. Ensuite les J2,
de 5 à 12 ans, qui ont droit a tout mais en quantité moyenne. Les J3, de
13 à 18 ans, même chose mais en plus grande quantité. Ensuite, la catégorie
A (Adulte), de 19 à 60 ans qui ont droit à tout, plus les cigarettes,
avec une catégorie spéciale T (travailleurs de force) où sont compris
ceux dont le travail implique une importante dépense d'énergie et qui,
en plus de la catégorie A ont droit à un surplus en pain et viande
essentiellement. Enfin, il y a la catégorie V (vieillards) qui, après 60
ans n'ont droit qu'à des rations de survie, et encore! Tout ceci n'est évidemment que théorie car, maintes fois, la pénurie sera
telle que les tickets ne pourront être honorés. Je me souviens que, étant
J3, j'avais droit à 300 gr de pain par jour mais que bien souvent, ma mère
prenait sur sa ration pour ajouter un peu à la mienne! Très vite, faute
d'approvisionnement on n'a plus vu la couleur du beurre qui a cédé la
place à une soi-disant margarine dans la fabrication de laquelle entrait
davantage de suif (graisse de bœuf ou de mouton) que de graisse végétale.
Le chocolat, lui aussi a très vite disparu, quant au café, il est devenu
un breuvage infâme dans la composition duquel entrait une importante
quantité de glands torréfies pour quelques onces de vrai café. Je dois reconnaître qu’à la campagne, ayant un jardin,
nous arrivons à avoir pas mal de légumes et on trouve, dans les fermes
voisines, à acheter des oeufs, du lait, des pommes de terre, des
haricots, parfois un poulet, ou un lapin mais à des prix déjà élevés.
Ce n'est pas encore le marché noir, mais ça y ressemble. En ville, par
contre, à Bordeaux où se
trouve votre grand’mère qui à l'époque n'a pas tout à fait 12 ans et
est donc J2 le ravitaillement est, beaucoup plus difficile et, lorsque les
pommes de terre manquent (ce qui est très vite le cas) il faut se
rabattre sur les rutabagas (genre de gros navet servant surtout à
l'alimentation du bétail) et, autres topinambours, aussi peu énergétiques
les uns que les autres et aussi infects, quel que soit le mode de préparation. Personnellement, bien que j'ai commencé à fumer vers l'age de 16 ans (ma
première cigarette, une Naja (tabac blond turc) je l'ai fumée alors que
je travaillais à Biscarosse à la base des Hourtiquets) je n'ai pas droit,
à une ration de cigarettes et, même si j' y avais droit je ne pourrais
me procurer que des cigarettes de mauvais tabac brun, les seules que, avec
ticket, on trouve normalement
à acheter. Avant les restrictions je fumais, de temps à autres une
Gitane Vizir, fabriquée avec du tabac d'orient. En Zone Occupée, on n'en
trouve plus, les Allemands, très portés
sur la choses, se les étant réservées. Par contre, j'ai entendu dire
qu'à Villeneuve de Marsan, en Zone Libre, à 15 km de chez moi, en en
trouve toujours, seulement voilà, pour aller en Zone Libre il faut un
Ausweiss. Le hasard fait, parfois bien
les choses et, mon travail au greffe du tribunal d'une part, le fait, d'être
considéré comme frontalier d'autre part, puisque demeurant, à moins
d’1km de la ligne de démarcation, me permettent, au début de
l'automne, d'obtenir un Ausweiss permanent, m'autorisant à franchir la
ligne de démarcation au point, de passage de la route de Villeneuve. Je
dois reconnaître que, au début, la Kommandantur ne s'est, pas montrée
trop pointilleuse et a accordé assez facilement les fameux Ausweiss. Comme je ne travaille pas le samedi, je pars à vélo vers Villeneuve (gros
bourg de 3 à 4000 habitants environ) où j'espère pouvoir acheter mes
Gitanes Vizir. A la barrière de la Ligne de Démarcation, il n'y a, pour
l'instant, qu'un léger poste de garde d'une douzaine de soldats aux
ordres d'un “unteroffizier” (sous-officiers) il n'y a qu'une seule
sentinelle de service, relevée périodiquement et qui, l'arme à la
bretelle, fait des va-et-vient devant la barrière fermée. Le sous-officier,
lui, contrôle les Ausweiss des gens qui, comme moi, se présentent pour
passer, procède à une rapide palpation des vêtements pour s'assurer que
l'on ne transporte rien de répréhensible en posant la question qui me
sera maintes fois posée : “Nicht letters ?” (Pas de lettres?). En
effet, tout échange de correspondances entre les deux zones est
strictement interdit. Ne sont
autorisées que les fameuses “cartes Inter Zones” qui, pré
imprimées, sont prévues pour qu'il ne soit possible que de donner des
nouvelles de la santé de la famille en remplissant les “blancs” laissés
dans le message pré imprimé. Ces cartes mettront un certain temps pour parvenir
à destination ou seront détruites par la censure allemande pour peu que
l'envoyeur ait cru bon d'ajouter quelque chose en dehors des “blancs”
prévus. Donc, après cette fouille (assez approximative au début), je
suis autorisé à franchir la barrière. Deux kilomètres plus loin se
trouve le poste de garde français, tenu à l'époque par un élément du
18eme Régiment d'infanterie. Il faut dire que, dans le cadre de la
convention d'Armistice, l'État français a été autorisé à conserver
une armée de 100.000 hommes
dotés seulement d'un armement léger (pas de chars, pas d'artillerie, pas
d'aviation) ainsi qu'une armée, mieux pourvue en matériel, en Afrique du
Nord. A ce poste là, le chef s'enquiert de mon identité et me demande ce
que je viens faire en Zone Libre, il me demande aussi comment vont les
choses en Zone Occupée. Quelques-uns des soldats ont participé aux
combats et ont eu la chance de ne pas être faits prisonniers, ils
attendent leur démobilisation pour les plus anciens. Les autres sont des
jeunes de 20 ans qui, récemment incorporés, n’ont pas participé aux
combats. Au retour, muni de quelques paquets de Vizir, je repasse sans encombre par
la poste français sans subir la moindre fouille et j'arrive au poste
allemand où j'exhibe au passage mes cigarettes, le sous‑officier me
fait comprendre que je peux les garder mais me palpe à nouveau en ne
demandant toujours : « Nicht letters? » Je vais vite devenir
un habitué du poste allemand et, petit à petit, je finis par être connu
de toutes les sentinelles et des sous officiers
(le personnel du poste change tous les 15 jours mais, tous les 15
jours ce sont les mêmes qui reviennent.) Il m'arrive à présent fréquemment
de “bavarder” un peu avec eux quand ils ne sont pas de service. Je me
souviens bien de l'un d'eux, un “gefreiter” (caporal) qui se prénommait
Kurt et me disait que, avant d'être soldat, il travaillait à Berlin dans
une Konditorei (une confiserie), il avait une balafre à la joue et à
l'aile gauche du nez, souvenir
de Dunkerque me disait il, une balle anglaise ou française l’ayant plus
qu'effleuré. Je dois reconnaître qu'il avait un côté sympathique et me
donnait, de temps à autre, une Juno ou une Eckstein à fumer (leurs
cigarettes de troupe au tabac d'orient, un peu vert à mon goût). Les sous officiers me donnent à lire les revues éditées par leur service
de propagande, entre autres une revue de la Luftwaffe qui s'appelle “Der
Adler” (L'Aigle) qui, alors que la bataille d'Angleterre bat son plein,
magnifie les exploits de leurs pilotes de chasse. Parmi eux, les noms de
Galland et surtout Marseille sonnent mal à mes oreilles car ce sont des
noms d'origine française et il s’agit sans nul doute, de descendants de
protestants français qui avaient fuit la France lorsque Louis XIV avait révoqué
l'Edit de Nantes qui, depuis Henri IV, les autorisait à pratiquer leur
religion. Je feuillette aussi leur revue “Signal”, toute aussi pleine des “hauts
faits d'armes” de leur Wehrmacht, avec aussi, bien sûr de grandes photos
couleur d'Hitler admirant Paris qu'il vient de conquérir, depuis
l'esplanade du Palais de Chaillot, puis rencontrant le Général Franco à
Hendaye enfin serrant la main du Maréchal Pétain à Montoire. Bref, je
suis désormais bien connu d'eux et mes passages de la ligne de démarcation
s'en trouvent grandement facilités : pas de fouille ou, alors,
parfaitement symbolique. L'automne est maintenant bien avancé. La bataille d’Angleterre n'a pas
eu, pour Hitler les résultats escomptés et, grâce au courage et l'héroïsme
d'une poignée de jeunes pilotes à qui le monde libre doit beaucoup, la
RAF est restée maîtresse du ciel anglais. Radio Paris n'en souffle mot
mais par Radio Sottens (Suisse) et surtout, pour nous du Sud Ouset,
Radio Andorre que l'on capte plus
facilement, nous sommes tenus au courant. Le 11 novembre n'est pas fêté :Verboten ! (défendu). La radio et les
journaux nous apprennent quand même qu'à Paris quelques étudiants qui,
à l' Arc de Triomphe de L'étoile, ont
voulu passer outre à l'interdiction ont, été durement dispersés. Noël approche. Le père Noël sera vraiment très pauvre et rare seront
ceux qui feront réveillon.. D'ailleurs, because couvre feu, la « messe
de minuit » aura lieu
à 18 heures le 23 décembre. Triste Noël, triste jour de l’an. Une année catastrophe a pris fin. Que nous réserve 1941 ? Toujours aucune nouvelle des Schoettel, partis depuis plus de 3 mois à présent.
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Nouvelle histoire de la France contemporaine, tome 14 : De Munich à la Libération, 1938-1944 de Jean-Pierre Azéma La ligne de démarcation en Gironde : Occupation, Résistance et société, 1940-1944 de Philippe Souleau
La Deuxième Guerre mondiale de André Kaspi, Ralph Schor, Nicole Piétri
Vichy, juillet 40 : journal de Louis Noguères de Louis Noguères ![]() Anthologie Charles Trenet
Combats de femmes - Françaises et Allemandes, les oubliées de la guerre de Evelyne Morin-Rotureau
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