Souvenirs de Guerre de Raymond Lescastreyres

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Introduction
1939
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1944
1945
Après la guerre…

 


Résumé.

La "drole de guerre" est bel et bien terminée lorsque les armées d'Hitler envahissent la Belgique, puis la France, contournant la ligne Maginot. L’Armistice est signé le 24 juin. L’Angleterre seule poursuit héroïquement la lutte.





 

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Marcelle et Jacques Schoettel.
Marcelle et Jacques Schoettel.





Année 19
40.

  L

a température, en cet hiver 39-40, descendra parfois jusqu’à moins 20 degrés dans l’Est de la France.  Le vin gèle dans les tonneaux (voila sans doute la vraie raison de la déroute des armées françaises. Note du Webmaster.) et je me souviens avoir vu dans les journaux de l’époque des photos sur lesquelles on voyait, à côté d’une cuisine roulante, des soldats débitant à la hache des blocs de vin prés d’un tonneau éclaté.

Au jour de l’an, quatre mois que la guerre est déclarée et, pratiquement, rien ne se passe. L’inaction commence à peser à nos soldats, ce n’est pas bon pour le moral. Le Commandement crée le « Théâtre aux Armées » ce qui permet à quelques artistes (démobilisés pour l’occasion ) de venir se produire dans les régiments, mais assez loin des lignes de feu cependant. Pour soutenir le moral, tant celui des soldats que des civils, la radio nous sert des slogans comme « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », la méthode Coué a du bon, et nous invite à nous séparer de nos vieilleries en nous répétant : « avec votre vieille ferraille nous forgerons l’acier victorieux ! » On a même fait des affiches que l’on voit placardées un peu partout, de même qu’une autre affiche qui, elle aussi fait flores : « taisez-vous, méfiez-vous, des oreilles ennemies vous écoutent . »

 Enfin on voit arriver, venant de la zone des armées, les premiers permissionnaires. Certes, on ne peut pas dire qu’ils ont mauvais moral, ils se demandent surtout quand et comment tout cela va finir. Quand ils sont en ligne, les patrouilles, les travaux d’aménagement du   terrain, la pose de mines les occupent mais lorsqu’ils reviennent au repos à l’arrière, à part jouer au football (déjà) ou aux cartes,  sculpter des cannes ou graver des quarts et gamelles en aluminium, il n’y a pas grand chose à faire. Cela va bien un moment mais on s’en lasse vite. Après quelques jours passés en famille ils repartent vers leurs régiments, pas toujours gonflés à bloc, il faut bien le reconnaître.

A Mont de Marsan la vie continue sans grands changements. On trouve toujours de tout dans les magasins, aucune restriction d’aucune sorte. La guerre ? c’est loin, très loin d’ici, pour  le moment. On en parle à la radio, on la lit dans les journaux, on en voit quelques images édulcorées aux actualités quand on va au cinéma. Bref, pour beaucoup de personnes et  pour l’instant ce n’est encore qu’un sujet de conversation. Pour ce qui me concerne, je me plais bien dans mon travail de secrétaire dactylo, je tape à longueur de journées des dossiers d’affaires correctionnelles et, parfois, des dossiers d’assises. Ces derniers, je dois le reconnaître, sont assez rares car, à l’époque, hormis quelques incendies volontaires ou tentatives d’empoisonnement, je n’ai pas souvenir d’avoir vu passer des dossiers concernant un quelconque crime. Mes loisirs consistent à aller de temps à autres, au cinéma ou on projette à l’époque « Blanche neige et les 7 nains », « Robin des Bois », les premiers films en couleur qu’il m’est donne de voir. Je joue aussi au football dans une équipe de patronage ainsi qu’au Rugby.

 En avril, avec le renouveau, les choses se mettent enfin à bouger. Le 9 avril, Hitler lance ses troupes à la conquête du Danemark et de la Norvège pour assurer la continuité de son approvisionnement en minerai de fer suédois qui transite par le port norvégien de Narvik. Une opération conjointe Franco-Anglaise tentera, avec un succès certain mais limité, de s’y opposer, ce qui va permettre à Paul Raynaud, notre chef de Gouvernement, de claironner à la radio «  nous venons de couper la route du fer à l’Allemagne. » hélas, si cette affirmation péremptoire a permis de remonter un peu le moral des français, l’illusion n’allait pas tarder a être dissipée car le 10 mai, la nouvelle éclatait comme un coup de tonnerre. Hitler a attaqué la Hollande, la Belgique et le Luxembourg.  

  

Du 10 mai au 25 Juin 1940

  J

e me souviens très bien de ce 10 mai. Le Printemps est vraiment là, un soleil éclatant dans un beau ciel bleu. Quel contraste avec le coup de tonnerre dont la radio, à longueur de journée, se fait l’écho. Les armées allemandes ont commencé à envahir la Hollande, la Belgique et le Luxembourg, précédées par des bombardements aériens et des lâchers de parachutistes. Certes les mines sont graves mais ce n’est pas l’affolement. Les Français ont confiance en leur armée et en leurs alliés britanniques. Et puis, ne leur a t’on pas dit et répété que « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts »  Pourtant, la gravité va succéder à l’inquiétude. Les Panzers balaient tout sur leur passage, appuyées au plus près par les « stukas » (avions d’assaut qui attaquent en piqué.)  La Belgique, dont une fois de plus la neutralité vient d’être violée, a demandé l’aide de la France qui lui envoie des troupes.

Le 13 mai, après avoir traversé le Luxembourg et les Ardennes, les panzers de Guderian et de Rommel sont á Sedan, cela signifie que la ligne Maginot est débordée par l’Ouest et que la route de Paris sera plus difficile a défendre. Et puis on entend à nouveau parler de réfugiés, Belges puis habitants des Ardennes et du Nord. Comme tout le monde, je lis les journaux, j’écoute la radio, je me dis qu’il n’est pas possible que notre armée puisse être battue, je ne veux pas y croire. En 1914 il y a bien eu la bataille de la Marne qui a stoppé l’Allemand, pourquoi n’y aurait-il pas un nouveau miracle de la Marne ? 

A Mont de Marsan rien n’a changé, il est vrai que, par rapport à la ligne de feu nous sommes à l’autre bout de la France, mais on sent les gens très préoccupés.  Les jours passent, les nouvelles sont de plus en plus mauvaises. Les bulletins d’information de la radio sont tous précédés de ce passage de la Marseillaise : « Aux armes citoyens ! » répété  plusieurs fois sans les paroles et ces six notes : « sol, sol, sol, mi, do, ré » finissent par résonner comme un glas dans mon cœur d’adolescents. Les vois des speakers sont graves qui nous font suivre la foudroyante progression  en direction de la mer des blindés allemands qui, après avoir franchi la Meuse, foncent plein ouest et, par Amiens et Abbeville atteignent la Manche le 25 mai, 15 jours seulement après le début de leur offensive. Les Allemands appellent cela la Blitzkrieg (guerre éclair) et force est de reconnaître qu’elle mérite bien ce nom.

 Hélas, dans l’affaire, le corps de bataille franco-anglais qui combat en Belgique, ne peut plus retraiter, et sera, heureusement, en grande partie  sauvé grâce à l’opération Dynamo, montée par l’Amirauté Anglaise avec le concours de la RAF. Une multitude de bateaux Anglais (petits et grands), des navires français aussi, du 25 mai au 2 juin, embarqueront quelques 350.000 hommes sur les plages de Dunkerque, Malo les Bains et Bray-Dunes, malgré les bombardements et mitraillages de la Luftwaffe et de l’armée allemande qui les encercle. Par contre, le matériel (chars, canons, camions et approvisionnements divers) rendu inutilisable restera sur place.

Nous sommes en juin. Après un court répit les Panzers repartent vers le sud. Les communiqués militaires nous parlent de repli de nos troupes sur « des positions préparées à l’avance » mais, de plus en plus, le pessimisme succède au doute. Quelques réfugiés réussissent à arriver jusque dans notre sud-ouest et ce qu’ils racontent avoir subi (désordres, pagaille invraisemblable sur les routes encombrées d’enfants, d’autos, de camions, le tout sous les attaques incessantes des Stukas qui, dans un hurlement d’apocalypse lâchent leurs bombes en piqué puis mitraillent en rase motte) n’est pas fait pour remonter le moral.

 Tout va maintenant très vite. Il n’y aura pas de miracle de la Marne. Le gouvernement quitte Paris pour Bordeaux le 10 Juin. Le 14 juin, Paris est déclarée « ville ouverte » plus rien n’empêche les Allemands d’y pénétrer.

 Nous sommes pétrifiés, assommées, sans voix, un sentiment d’impuissance mêlé de honte nous submerge. Comment une grande nation comme la France a t’elle pu être humiliée à ce point, en un mois ? Certes il y a bien quelques unités qui continuent, avec succès souvent, de s’opposer à l’avance Allemande, mais il s’agit de cas isolés, aucune manœuvre coordonnée ne peut plus être réalisée. On le sent bien au ton de la radio, c’est la débandade. Le 16 juin, le Maréchal Pétain, devenu chef du gouvernement à la suite de la démission de Paul Raynaud, s’exprime à la radio dans ces termes : « Il faut cesser le combat. » Je l’écoute avec les enfants Schoettel, nous avons tous les larmes aux yeux et Jacques me dit : « Qu’allons nous devenir, nous, Alsaciens ? » Très rapidement, l’Armistice est signé le 24 juin. L’Angleterre seule poursuit héroïquement la lutte. Les Allemands sont aux portes de Bordeaux Le 25 ils sont à  Mont de Marsan et à la frontière franco-espagnole.

 Les premiers Allemands que je vois sont des motocyclistes montant deux side-cars, casqués et bottés, vêtus d’un imperméable gris vert très ample. Ils sont très jeunes (à peine plus de vingt ans je présume.) Les passagers des side-cars ont à leur disposition une mitrailleuse, les pilotes sont armés d’un pistolet mitrailleur porté en bandoulière. Sur leurs casques ils portent les deux éclairs, qui deviendront tristement célèbres, des SS et sont des éléments de reconnaissance avancée d’une division d’infanterie.

 Dès le lendemain, un important détachement de cette division s’installe à la caserne Bosquet et, dans les rues, on les voit défiler impeccablement ( il faut bien le reconnaître) en chantant. Ils ont reçu l’ordre de leur commandement de se monter particulièrement « Korrects » avec la population et en effet, je n’ai pas le souvenir d’un quelconque incident à l’époque.

 Comme les magasins sont encore bien approvisionnés, ils achètent à tour de bras mais ils payent (beaucoup ont déjà de l’argent Français). Les bijouteries, les magasins de lingerie féminine, les pâtisseries, les commerces de vins et liqueurs, sont pris d’assaut.

L’Armistice est onc signée et les hostilités ont, en principe, cessé. Toutefois, les derniers occupants de la ligne Maginot (qui, finalement, n’aura servi à rien) pris à revers, ne se rendront que le 30 juin. J’entends dire qu’un général français, parti à Londres, a, le 18 juin, lancé un appel à la résistance. Personnellement, je n’ai pas entendu cet appel car les Allemands, depuis longtemps déjà, brouillent la BBC. Bien plus tard, j’apprendrai que ce général se nomme de Gaulle.

Plus de 1.500.000 soldats français sont prisonniers.

 

Du 25 juin au 31 décembre 1940

  T

rès rapidement, l’armée allemande prend l’entière possession de la ville de Mont de Marsan, ville importante à leurs yeux car située exactement sur la ligne de démarcation (Demarkation Linie) qui, partant de la frontière suisse à hauteur du lac de Genève, passant par Chalon sur Saône, Moulins, Bourges, Vierzon, le sud de Tours, Poitiers, Angoulême, Langon, Mont de Marsan et Orthez, atteint à Saint Jean Pied de Port la frontière espagnole, partageant ainsi la France en deux zones qui prennent les noms de Zone Libre et Zone Occupée.

  La Zone Libre sera dirigée, depuis Vichy, par l’état français à la tête duquel le Maréchal Pétain essaiera (du moins pendant un certain temps) de conserver un semblant d’autonomie et de liberté, bien que soumis à de très dures conditions d’Armistice. La Zone Occupée, par contre, est toute entière soumise à l’autorité allemande qui ne va pas tarder à se mettre en place et a faire sentir toute sa puissance.

 Tout d’abord, l’Alsace et la Lorraine, comme en 1870 sont annexées par l’Allemagne et cessent donc d’être françaises. Le choc, chez nos amis Schoettel est profond. Toute la famille pleure à chaudes larmes lorsqu’ils apprennent que, très rapidement, comme tous les autres Alsaciens-Lorrains évacués en 1939, il va leur falloir bientôt, le temps que les dégâts causés par la guerre soient réparés et que les moyens de transport soient mis en place, regagner Mulhouse, qui ne sera plus Mulhouse, mais Mulhausen. Pour Marcelle, Jacques, Pierrot et leurs parents, c’est un déchirement et, pour moi, un véritable crève-cœur. Nous avons tant de choses en commun, nous sommes tellement attachés les uns aux autres.

Le mois de juin n’est pas terminé que les Allemands ont déjà mis en place leur Feldkommandantur qui remplacera l’autorité Française sur la ville, installé, sur les routes partant de Mont de Marsan vers la Zone Libre, des barrières gardées militairement interdisant tout passage aux personnes non munies d’un « Ausweiss » (Laissez Passer). J’habite au bord de la route qui, à la sortie de Mont de Marsan, mène en Zone Libre, à Villeneuve de Marsan, à 15 Kms de chez moi. La barrière allemande se trouve  à environ 300 mètres de ma maison, juste au passage à niveau de la voie ferrée Mont de Marsan – Roquefort dont j’ai parlé précédemment, et c’est cette voie ferrée, désormais interdite à tout trafic ferroviaire, qui matérialise à cet endroit la ligne de démarcation. Cette voie ferrée, je le rappelle, est en remblai et présente donc, par endroits des passages souterrains  busés pour permettre l’évacuation des eaux de pluie. Ces passages s’avèreront bien utiles comme on le verra par la suite.

 La présence militaire se renforce. Les Allemands réquisitionnent les plus beaux hôtels, les plus belles demeures. Ils savent où ils vont, ils sont bien renseignés, et de longue date.  A ce sujet, voici une anecdote :  durant l’été 1938, dans le parc de la Pépinière à Mont de Marsan avait eu lieu une foire exposition organisée par la ville et principalement les commerçants. La librairie Richy (la plus grande de la ville et où on trouvait tout ce qui concernait, à l’époque, la presse, la radio, la musique) avait son stand, certainement un des plus courus de la foire et qui avait un immense succès auprès de la jeunesse montoise. C’était la grande vogue de Charles Trenet et de ses chansons, notamment « je chante », « y’a d’la joie », « boum », « mam’zelle Clio » et bien d’autres encore. Au stand Richy se produisait un mime, sosie parfait de Trenet, grand, mince, blond, frisé, mêmes yeux bleus, dents étincelantes, même drôle de petit chapeau rond aux bords relevés posé en arrière du crane, même sourire éclatant, et qui mimait à la perfection le chanteur. Certes, il ne chantait pas, c’était un disque qui tournait (le play-back existait déjà) mais l’illusion était parfaite. Chaque jour j’allais l’écouter et je n’étais pas le seul. Nous étions très nombreux à admirer son numéro. Grande a été la surprise des Montois quand, avec les premiers éléments de l’armée Allemande ils ont reconnu, sous l’uniforme d’un Oberleutnant, le mime du stand Richy !  sans doute avait-il été envoyé en 1938 en reconnaissance en France, au cas où.

Le couvre-feu est instauré, plus aucun civil n'est autorisé à circuler après 21 heures, sauf de très rares exceptions. Les contrevenants, arrêtés par les nombreuses patrouilles, sont amenés, soit à la Kommandantur pour y cirer les bottes des soldats, soit à la caserne pour y peler les pommes de terre dans les cuisines de l'armée. Ils ne seront libérés qu'à 6 heures le lendemain matin.

Les armes détenues par les civils doivent être remises à la Kommandantur mais certains, malgré les terribles sanctions promises aux contrevenants, prendront le risque d'enterrer leurs fusils, dûment graissés, dans des coins connus d'eux seuls. Toutes ces mesures font l'objet d'affiches jaunes, imprimées en noir, placardées un peu partout.

Les vivres se raréfient dans le courant, des mois de juillet, et août, sucre, beurre, nouilles, viande, café, chocolat, pommes de terre sont devenus difficiles à trouver et on parle de plus en plus de la mise en place prochaine de cartes de rationnement. Oranges et bananes ont totalement disparu, tous les ports de la façade Atlantique, Manche et Mer du Nord étant fermés au trafic commercial. L'essence aussi se fait très rare, réservée (avec parcimonie) aux services d'urgence ‑ médecins et pompiers notamment, les autres (rares) propriétaires de voitures doivent les laisser au garage, ou alors, les transformer en véritables monstres par l'adjonction de cylindres verticaux imposants, installés à l'avant du véhicule, leur permettant d'utiliser comme carburant les gaz issus de la combustion en vase clos du charbon de bois. C'est le fameux principe du ''Gazogène'' que les transporteurs et taxis seront bien obligés d'utiliser s'il veulent subsister.

Dans mon travail, peu de changement; la Kommandantur exige néanmoins que les prisonniers civils incarcérés pour « actes anti francais » soient, libérés... ils ne sont d'ailleurs pas, fort heureusement, très nombreux

Chaque jour, sous les fenêtres du Tribunal, je vois, j'entends passer les “abteilungen” sections,  compagnies SS qui, tête nue, en survêtement uniforme et en chantant à plusieurs voix, sans la moindre cacophonie, vont faire du sport, au stade de l'Argenté tout proche. Il faut reconnaître que leur discipline, leur allure martiale en imposent et on en vient même à comprendre pourquoi nous avons été battus. Chez ces soldats, ce n'est pas de l’à-peu-près mais de l'extrême rigueur. Chose nouvelle pour nous Français, on voit arriver très vite dans les états majors et unités de transmissions allemandes les premières auxiliaires féminines, femmes soldats, que nous avons tôt fait, de baptiser “les souris grises” à cause de leur uniforme gris et non « feldgrau » comme celui des hommes.

Courant août les Schoettel sont avisés d'avoir à se tenir prêts à retourner chez eux au début du mois prochain un convoi de rapatriés devant se former en gare de Mont de Marsan.  A contrecœur, ils font  leurs bagages. Ils veulent encore croire qu'un miracle les empêchera de partir. Jacques va avoir 13 ans il n'envisage pas un seul instant, que la guerre, qui continue avec l’Angleterre, puisse durer assez  pour qu'il soit contraint d'y participer puisque considéré à présent, comme sujet allemand.

Début juillet nous apprenons la tragédie de Mers el Kebir en Algérie près d'Oran. L'escadre française de l'Atlantique normalement basée à Brest et Lorient a échappé aux Allemands avant l'Armistice et s'est réfugiée dans ce port. En principe, selon les conventions d'Armistice, l'Allemagne n'exige pas que cette flotte lui soit remise. Le Premier Ministre anglais, Winston Churchill n'a aucun confiance dans la parole des Allemands (on le comprend sans peine) et il a donné l'ordre à la flotte Anglaise, aux ordres de l'amiral Somerville de faire en sorte que cette escadre (qui compte entre autres 2 cuirassés déjà anciens, le Bretagne et le Provence et 2 croiseurs plus récents, le Strasbourg et le Dunkerque) rallie la flotte Anglaise et, sinon, de la détruire.  L'amiral français, Gensoul, obéissant  aux ordres de Vichy a refusé de céder à l'ultimatum anglais et ses navires ont été soit, détruits soit très sérieusement endommagés. Des centaines de marins Français sont morts pour rien. Nul doute que beaucoup parmi eux en mourant, auront maudit leurs chefs.  Je ne me doute pas, en lisant cette nouvelle, que, un peu plus de 2 ans plus tard je me trouverai moi aussi, dans la même situation que ces marins, en Afrique du Nord, lors du débarquement anglo-américain  du 8 novembre 1942, j'y reviendrai plus tard.

Evidemment la presse et la radio, entièrement aux ordres des Allemands, racontent avec force détails la tragédie et, inutile de dire que, dans  l'affaire, les Allemands se donnent le beau rôle, insistant sur la perfidie anglaise, oubliant leur propre ignominie. Mais à vrai dire, cette propagande ne trompe personne et le sentiment général est que la flotte française aurait rallier  l'Angleterre au lieu de se laisser bêtement détruire. A de rares exceptions près  personne n'en veut aux Anglais, au contraire on les comprend car ils supportent seul le poids de la guerre et l'on sait bien que, malgré l'Armistice, l’ennemi est, et reste l'Allemagne. La bataille d'Angleterre fait toujours rage et ce ne sont, pas les rodomontades de Goering, chef de la Luftwaffe, qui empêchent les Français de penser, avec juste raison, que la RAF fait bien mieux que simplement “tenir le coup”.

On voit, apparaître une première affiche rouge imprimée en noir. La première d'une longue série hélas, elle annonce que, à la suite d’un attentat commis à Paris contre un officier allemand, un certain nombre d'otages ont été fusillés.

Début septembre, le jour du départ, est arrivé pour les Schoettel. A pied, n'ayant avec eux que quelques valises (20 kg de bagages par personne) ils se rendent, à la gare où je les accompagne. Nous sommes tristes, très tristes. Nous sentons qu'une page de notre vie se tourne. Je me souviens d'avoir dit à Jacques ce jour là « L'Alsace redeviendra françaises, Jackie et j'aimerais être de ceux qui la libéreront. » Simple espoir de ma part ?  Ou prémonition  peut-être ?

Le train est là, formé, pas de wagons à bestiaux mais toute une rame de vieux wagons de 3ème classe, à bancs de bois et une porte par compartiment, sans couloir central ou latéral. Ils datent au moins de l'avant dernière guerre. Sur le quai, une multitude d'Alsaciens accompagnés aussi de nombreux amis, qui se rassemblent sous les pancartes des deux destinations affichées : Mulhausen et Kolmar. (l'annexion  est déjà passée dans les faits) Il y a bien là au moins 400 personnes que des soldats allemands, le verbe haut et l'air sévère, font mettre en rangée à grands coupes de “schnell” (vite.) Les choses ne traînent pas. Tout à fait la rigueur allemande.

Le ciel est gris, à l'image de nos cœurs.  Dernières embrassades, derniers déchirements, derniers « au revoir »,  derniers baisers envoyés de la main alors qu'ils montent dans le compartiment qui leur est attribué. Un long coup de sifflet qui brise le cœur,  le convoi s’ébranle doucement. Ceux qui, comme moi, ont accompagné quelqu'un, baissent la tête, les yeux pleins de larmes Ils sont partis! Quel va être leur destin? Je viens de perdre mes grands, mes meilleurs amis,  Il ne me reste plus qu'à attendre la lettre que Jackie doit m'envoyer lorsqu'il sera arrivé et me donner sa nouvelle adresse. Je quitte lentement la gare comme on quitte un cimetière.

L'été s'achève lentement. J'ai 17 ans, à cet âge là, l'appétit de vivre est toujours le plus fort. Mon travail prend à nouveau toute mon attention et mes loisirs consistent essentiellement à aller de temps à autres au cinéma, voir quelques-uns des films français ou américains autorisés par la censure allemande.

Cette dernière impose aussi la projection de nombre de films allemands et les noms d'acteurs comme Emil Janings ou Zarah Leander nous deviennent familiers. Lors des séances, une grande part est laissée aux actualités. Elles sont, bien entendu, axées sur la guerre. Sur un ton grandiloquent, le commentateur insiste lourdement sur l'invincibilité des forces allemandes, sur les succès foudroyants qu'elles ont obtenu, sur les attaques massives ( et toujours pratiquement sans pertes) des bombardiers Dornier  et Heinkel qui écrasent Londres, Coventry, Bristol, et  autres villes anglaises sous les bombes. D'ailleurs, le slogan, maintes fois répété, tant par Radio Paris (où officie le sinistre Jean Harold Paquis, qui sera fusillé à la Libération) qu'au cinéma, est le suivant: « L'Angleterre comme Carthage, sera détruite. » Il n'y a guère de personnes qui y croient et cela prête plutôt à rire, mais il vaut mieux s'en abstenir car, se méfiant de l'esprit frondeur des Français, les Allemands exigent que, durant la projection des dites actualités les lumières restent allumées dans la salle afin de décourager les éventuels trublions.

 

  U

ne des conséquences de la défaite est que la majorité des hommes entre 21 et 40 ans se trouve dans les camps de prisonniers en Allemagne, aussi l’activité de la ville s'en ressent-elle, mais tout continue à fonctionner vaille que vaille. Si quelques usines continuent à travailler à plein grâce à la main d’œuvre féminine, par contre le commerce périclite, la pénurie commence à se faire durement sentir dans bien des domaines et on commence à faire la queue devant les magasins. Les Allemands s'étant appropriés le plus clair de nos productions, tant industrielles qu'agricoles, les cartes de rationnement font leur apparition.

Désormais pain, lait, beurre, pâtes, café, huile, sucre, viande, fromage, pommes de terre, haricots, chocolat, cigarettes, tout est contingenté, Même les textiles et le cuir, et les quantités attribuées à chaque personne varient selon l’âge et la nature du travail auquel elle est censée se livrer. Tout d'abord, les J1 (jeunes un), pour eux l'accent est mis sur le lait, le sucre et les pâtes. Leur âge va de 0 á 4 ans. Ensuite les J2, de 5 à 12 ans, qui ont droit a tout mais en quantité moyenne. Les J3, de 13 à 18 ans, même chose mais en plus grande quantité. Ensuite, la catégorie A (Adulte), de 19 à 60 ans qui ont droit à tout, plus les cigarettes, avec une catégorie spéciale T (travailleurs de force) où sont compris ceux dont le travail implique une importante dépense d'énergie et qui, en plus de la catégorie A ont droit à un surplus en pain et viande essentiellement. Enfin, il y a la catégorie V (vieillards) qui, après 60 ans n'ont droit qu'à des rations de survie, et encore!

Tout ceci n'est évidemment que théorie car, maintes fois, la pénurie sera telle que les tickets ne pourront être honorés. Je me souviens que, étant J3, j'avais droit à 300 gr de pain par jour mais que bien souvent, ma mère prenait sur sa ration pour ajouter un peu à la mienne! Très vite, faute d'approvisionnement on n'a plus vu la couleur du beurre qui a cédé la place à une soi-disant margarine dans la fabrication de laquelle entrait davantage de suif (graisse de bœuf ou de mouton) que de graisse végétale. Le chocolat, lui aussi a très vite disparu, quant au café, il est devenu un breuvage infâme dans la composition duquel entrait une importante quantité de glands torréfies pour quelques onces de vrai café.

Je dois reconnaître qu’à la campagne, ayant un jardin, nous arrivons à avoir pas mal de légumes et on trouve, dans les fermes voisines, à acheter des oeufs, du lait, des pommes de terre, des haricots, parfois un poulet, ou un lapin mais à des prix déjà élevés. Ce n'est pas encore le marché noir, mais ça y ressemble. En ville, par contre,  à Bordeaux où se trouve votre grand’mère qui à l'époque n'a pas tout à fait 12 ans et est donc J2 le ravitaillement est, beaucoup plus difficile et, lorsque les pommes de terre manquent (ce qui est très vite le cas) il faut se rabattre sur les rutabagas (genre de gros navet servant surtout à l'alimentation du bétail) et, autres topinambours, aussi peu énergétiques les uns que les autres et aussi infects, quel que soit le mode de préparation.

Personnellement, bien que j'ai commencé à fumer vers l'age de 16 ans (ma première cigarette, une Naja (tabac blond turc) je l'ai fumée alors que je travaillais à Biscarosse à la base des Hourtiquets) je n'ai pas droit, à une ration de cigarettes et, même si j' y avais droit je ne pourrais me procurer que des cigarettes de mauvais tabac brun, les seules que, avec ticket,  on trouve normalement à acheter. Avant les restrictions je fumais, de temps à autres une Gitane Vizir, fabriquée avec du tabac d'orient. En Zone Occupée, on n'en trouve plus, les Allemands, très  portés sur la choses, se les étant réservées. Par contre, j'ai entendu dire qu'à Villeneuve de Marsan, en Zone Libre, à 15 km de chez moi, en en trouve toujours, seulement voilà, pour aller en Zone Libre il faut un Ausweiss.

 Le hasard fait, parfois bien les choses et, mon travail au greffe du tribunal d'une part, le fait, d'être considéré comme frontalier d'autre part, puisque demeurant, à moins d’1km de la ligne de démarcation, me permettent, au début de l'automne, d'obtenir un Ausweiss permanent, m'autorisant à franchir la ligne de démarcation au point, de passage de la route de Villeneuve. Je dois reconnaître que, au début, la Kommandantur ne s'est, pas montrée trop pointilleuse et a accordé assez facilement les fameux Ausweiss.

Comme je ne travaille pas le samedi, je pars à vélo vers Villeneuve (gros bourg de 3 à 4000 habitants environ) où j'espère pouvoir acheter mes Gitanes Vizir. A la barrière de la Ligne de Démarcation, il n'y a, pour l'instant, qu'un léger poste de garde d'une douzaine de soldats aux ordres d'un “unteroffizier” (sous-officiers) il n'y a qu'une seule sentinelle de service, relevée périodiquement et qui, l'arme à la bretelle, fait des va-et-vient devant la barrière fermée. Le sous-officier, lui, contrôle les Ausweiss des gens qui, comme moi, se présentent pour passer, procède à une rapide palpation des vêtements pour s'assurer que l'on ne transporte rien de répréhensible en posant la question qui me sera maintes fois posée : “Nicht letters ?” (Pas de lettres?). En effet, tout échange de correspondances entre les deux zones est strictement interdit. Ne  sont autorisées que les fameuses “cartes Inter Zones” qui, pré imprimées, sont prévues pour qu'il ne soit possible que de donner des nouvelles de la santé de la famille en remplissant les “blancs” laissés dans le message pré imprimé. Ces cartes mettront un certain temps pour parvenir à destination ou seront détruites par la censure allemande pour peu que l'envoyeur ait cru bon d'ajouter quelque chose en dehors des “blancs” prévus. Donc, après cette fouille (assez approximative au début), je suis autorisé à franchir la barrière. Deux kilomètres plus loin se trouve le poste de garde français, tenu à l'époque par un élément du 18eme Régiment d'infanterie. Il faut dire que, dans le cadre de la convention d'Armistice, l'État français a été auto­risé à conserver une armée  de 100.000 hommes dotés seulement d'un armement léger (pas de chars, pas d'artillerie, pas d'aviation) ainsi qu'une armée, mieux pourvue en matériel, en Afrique du Nord. A ce poste là, le chef s'enquiert de mon identité et me demande ce que je viens faire en Zone Libre, il me demande aussi comment vont les choses en Zone Occupée. Quelques-uns des soldats ont participé aux combats et ont eu la chance de ne pas être faits prisonniers, ils attendent leur démobilisation pour les plus anciens. Les autres sont des jeunes de 20 ans qui, récemment incorporés, n’ont pas participé aux combats.

Au retour, muni de quelques paquets de Vizir, je repasse sans encombre par la poste français sans subir la moindre fouille et j'arrive au poste allemand où j'exhibe au passage mes cigarettes, le sous‑officier me fait comprendre que je peux les garder mais me palpe à nouveau en ne demandant toujours : « Nicht letters? » Je vais vite devenir un habitué du poste allemand et, petit à petit, je finis par être connu de toutes les sentinelles et des sous officiers  (le personnel du poste change tous les 15 jours mais, tous les 15 jours ce sont les mêmes qui reviennent.) Il m'arrive à présent fréquemment de “bavarder” un peu avec eux quand ils ne sont pas de service. Je me souviens bien de l'un d'eux, un “gefreiter” (caporal) qui se prénommait Kurt et me disait que, avant d'être soldat, il travaillait à Berlin dans une Konditorei (une confiserie), il avait une balafre à la joue et à l'aile gauche du nez,  souvenir de Dunkerque me disait il, une balle anglaise ou française l’ayant plus qu'effleuré. Je dois reconnaître qu'il avait un côté sympathique et me donnait, de temps à autre, une Juno ou une Eckstein à fumer (leurs cigarettes de troupe au tabac d'orient, un peu vert à mon goût).

Les sous officiers me donnent à lire les revues éditées par leur service de propagande, entre autres une revue de la Luftwaffe qui s'appelle “Der Adler” (L'Aigle) qui, alors que la bataille d'Angleterre bat son plein, magnifie les exploits de leurs pilotes de chasse. Parmi eux, les noms de Galland et surtout Marseille sonnent mal à mes oreilles car ce sont des noms d'origine française et il s’agit sans nul doute, de descendants de protestants français qui avaient fuit la France lorsque Louis XIV avait révoqué l'Edit de Nantes qui, depuis Henri IV, les autorisait à pratiquer leur religion.

Je feuillette aussi leur revue “Signal”, toute aussi pleine des “hauts faits d'armes” de leur Wehrmacht, avec aussi, bien sûr de grandes photos couleur d'Hitler admirant Paris qu'il vient de conquérir, depuis l'esplanade du Palais de Chaillot, puis rencontrant le Général Franco à Hendaye enfin serrant la main du Maréchal Pétain à Montoire. Bref, je suis désormais bien connu d'eux et mes passages de la ligne de démarcation s'en trouvent grandement facilités : pas de fouille ou, alors, parfaitement symbolique.

L'automne est maintenant bien avancé. La bataille d’Angleterre n'a pas eu, pour Hitler les résultats escomptés et, grâce au courage et l'héroïsme d'une poignée de jeunes pilotes à qui le monde libre doit beaucoup, la RAF est restée maîtresse du ciel anglais. Radio Paris n'en souffle mot mais par Radio Sottens (Suisse) et surtout, pour nous du Sud Ouset,  Radio Andorre que l'on capte  plus facilement, nous sommes tenus au courant.

Le 11 novembre n'est pas fêté :Verboten ! (défendu). La radio et les journaux nous apprennent quand même qu'à Paris quelques étudiants qui, à l' Arc de Triomphe de L'étoile,  ont voulu passer outre à l'interdiction ont, été durement dispersés.

Noël approche. Le père Noël sera vraiment très pauvre et rare seront ceux qui feront réveillon.. D'ailleurs, because couvre feu, la « messe de  minuit » aura lieu à 18 heures le 23 décembre. Triste Noël, triste jour de l’an.

Une année catastrophe a pris fin. Que nous réserve 1941 ? Toujours aucune nouvelle des Schoettel,  partis depuis plus de 3 mois à présent.



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