![]() |
| Liens | Contact | Cartes | Autres | Images | English | Boutique | Recherche |
|
|
|
vec
L'automne 1940, j'ai vu arriver au greffe du Tribunal un nouveau commis
greffier qui, après avoir participé aux combats de juin 1940, a eu la
chance de voir l'Armistice intervenir alors que son régiment se trouvait,
dans la Zone Libre. Démobilisé, il a pu rentrer chez lui, en Zone Occupée
(il est de la région de Dax.) Il se nomme Guy Dulau et a environ 25 ans
et, très vite, nous avons sympathisé. Il s’était, avant la guerre,
fiancé à une jeune Espagnole demeurant San Sebastian et pâtissait
beaucoup d'être sans nouvelles d'elle. Fin janvier, sachant que je dispose d'un Ausweiss me permettant d'aller en
Zone Libre, Dulau me demande si., à l'occasion, je ne pourrais pas poster
en Zone Libre une lettre destinée à sa fiancée et qui aurait donc
quelques chances de parvenir en Espagne, les relations entre Zone Libre et
l’Espagne n'étant pas
interrompues. Au début, je suis hésitant, mesurant bien le danger auquel
je m'expose si les Allemands découvrent la lettre, bien que, comme je
l'ai déjà dit, je sois à présent, bien connu au poste de garde et que
9 fois sur 10, lorsque je me présente pour passer, je ne sois même pas
fouillé. A la fin nous nous mettons tous deux d'accord sur une solution intermédiaire,
jugée plus facile à réaliser : Dulau me donne oralement l'adresse en
Espagne de sa fiancée et me remet, à elle destiné,
un petit bout de papier avec quelques mots. Je passe la ligne avec
ce bout de papier très anodin dans mes poches et je me charge en Zone
Libre, de faire une lettre à la dulcinée dans laquelle je lui explique
ce qui se passe en lui joignant le mot écrit par Dulau. Je lui donne mon
adresse en Zone Libre (en Poste Restante à Villeneuve de Marsan) pour
qu'elle puisse répondre, et
j'adresse le tout à la “senorita” dont j'ai à présent oublié le
nom mais retenu l'adresse : Funicular de Archanda à San Sebastian,
Guipuzcoa, , Espana Tout
se passe à la perfection. Cela n'a même paru très
facile. C’est ainsi
que je viens de devenir “passeur de courrier”. Pour la petite histoire, bien après la guerre j'apprendrai que Dulau a
finalement pu épouser sa “senorita” mais je n'ai jamais eu l'occasion
de rencontrer l'un ou l'autre, ainsi va la vie. Ce premier succès m'a donc enhardi et, par le bouche à oreille, je
commence à recevoir du courrier sous double enveloppe, la première à
mon nom, la seconde au nom d'un destinataire en Zone Libre dont je n'ai
bien souvent jamais entendu parler. Juste avant le début de la guerre, en 1938, une usine de traitement des dérivés
du bois (fabricant très exactement du charbon actif, utilisé dans
l'industrie chimique et pharmaceutique) la C.E.C.A. s'est montée à
Parentis en Born et les cadres chargés de son installation et de son
fonctionnement, viennent tous de la région d' Amberieu, dans l' Ain (en
Zone Libre désormais) où se trouve une usine similaire et où ils ont
tous une bonne partie de leur famille. Par mes cousines germaines habitant
Parentis, ces gens entendent dire que, par mon intermédiaire, ils
peuvent, peut-être faire parvenir à leurs familles des nouvelles un peu
plus étoffées que par
cartes inter zones, alors ils m'écrivent. Ma cousine Simone, coiffeuse à
Parentis, m'adresse aussi des lettres destinées à son mari, Pierre
Manciet qui, fait prisonnier de guerre en juin 40, a réussi à s'évader
et se trouve actuellement à Pellegrue (20 km au sud de Sainte Foy la
Grande) en Zone Libre où il travaille dans une propriété viticole chez
un camarade d’évasion. Au début, je ne passe que 2 ou 3 lettres à la fois, cachées soit sur moi
(dans mon entre jambes, entre mon slip et le fond de mon pantalon) soit
dans le guidon de mon vélo, soit dans la partie du cadre qui supporte la
selle.) Je profite de ce que je suis bien connu du sous officier de
service qui a tellement l'habitude de ne voir passer. Plus que de
l'amateurisme c'est de la pure inconscience, je m'en rends bien compte
aujourd'hui, mais à l'époque, j'ai 17 ans, je crois que la chance sera
toujours de mon coté. Je ne me prends pas pour autant pour un héros,
c'est ma façon, en somme, de résister (oh ! le bien grand mot) je fais
cela gratis pro deo et
certainement pas pour la gloire. Quand je reviens de Zone Libre, après être passé à la poste restante où
je reçois mon courrier (toujours sous double enveloppe), mêmes
cachettes, quelques Vizirs laissées au passage et le tour est joué. Cela
durera quelques mois mais en septembre, je devrais y mettre un terme comme
on le verra plus tard. En mars 41, 1es unités SS sont relevées et, remplacées
par des unités de la Werhmacht, les soldats semblent plus âgés, ce
n'est pas le fer de lance de l'armée Allemande. S'ils ne donnent pas
l'impression de faire partie de l'élite, ils ne sont tout de même pas de
la territoriale. Il me faut à nouveau me faire admettre par les nouveaux
gradés et soldats du check point. Certes la relève n'a pas été brutale
et les anciens sont restés 3 ou 4 jours avec les nouveaux pour les mettre
au courant et j'ai été, en somme, passé « en consigne » ce
qui fait que je ne rencontre pas de difficulté majeure pour passer la
ligne, tout, au moins au début. En effet, très rapidement, une petite
baraque est édifiée au point de passage. C'est un poste de douane et
c'est désormais un douanier allemand qui procédera à la fouille, tant
des personnes que des véhicules qui se présentent pour passer en Zone
Libre, les soldats assurant la garde du point de passage et, surtout, les
patrouilles le long de la voie ferrée, ligne de
démarcation. Aussi, au début, je m'abstiens de passer avec des
lettres afin de “prendre le vent,” de voir comment cela se passe avec
les douaniers. Avec les premiers jours au printemps je reçois enfin une courte lettre de
Jackie. C'est, une carte Inter zones, avec un timbre allemand à l'effigie
de Hitler, vu de profil. Grâce au code dont nous avions convenu avant
leur départ, je comprends qu'ils n'apprécient pas du tout leur nouvelle
vie. Le code consistait, simplement dans l'emploi de l'adverbe très. Exemple : « Nous sommes bien logés »
signifie que, dans
l'ensemble, le logement convient. « Nous sommes très bien logés »
qu'il y a de sérieuses lacunes. « Nous sommes très, très bien logés »
signifie que le logement, est infect. A
en juger par le nombre de très, très utilisés, j'en déduis que
mes pauvres amis éprouvent de sérieuses difficultés à s'adapter à
leur nouvelle vie. La lettre, envoyée depuis 2 mois, est passée par la censure allemande qui
l'a laissée passer, sans doute rassurée par le nombre de « très,
très bien » ou « très, très bon »
qui a du rassurer les censeurs. Moi, j'ai bien compris que Jackie
et Marcelle, obligés de faire partie de La Hitler Jugend ( Jeunesse
Hitlerienne) pour Jackie, des Bund Deutscher
Madchen (Association des jeunes filles allemande) pour Marcelle, ne
les satisfait absolument pas. Ils me donnent leur nouvelle adresse dans la
Adolf Hitler Strasse d'un village de la banlieue de Mulhausen. Je leur réponds
par une lettre aussi anodine que possible,
il ne semble pas qu'elle leur soit, parvenue. A cette même époque, ma cousine Simone Manciet arrive un jour à la maison
et demande à ma mère si
elle ne pourrait pas la faire passer en Zone Libre pour qu'elle puisse aller voir son mari à Pellegrue. Ma mère,
qui travaille toujours à l'usine Tamboury, connait bien tous les points
de passage sous le remblai de
la voie ferrée qui longe l'usine à environ 400 mètres du poste de
garde. Ces passages, busés, permettent de se déplacer assez facilement,
car hauts d'environ 1 mètre
et d'une quinzaine de mètres de long. Le meilleur moment pour passer se
situe en fin de nuit, après le passage de la patrouille qu'il est facile
de repérer depuis les tas de planches de l'usine qui permettent aisément
de se cacher. La cousine Simone est donc la première personne que ma mère
fera passer. Une heure plus
tard je me présente au point de passage de
la barrière et vais en Zone Libre récupérer la cousine que j'amène
au poste de garde français qui la prend en charge et
assurera son acheminement vers Pellegrue. D'autres personnes envoyées
par des amis ou des gens nous connaissant bien, viennent nous trouver pour
passer, cela se passera toujours sans anicroche, Ouf !. Et nous voici en plein printemps. Avril a vu la Wermacht déferler sur les
Balkans, occuper la Yougoslavie, la Grèce, prendre pied en Méditerranée
en s'emparant de l'île de Crète. Les Italiens, en très mauvaise posture
en Libye, reçoivent le renfort de l'Afrika Korps de Rommel qui va rétablir
une situation bien compromise. Autre événement surprenant, le dauphin du
moment d'Hitler, Rudolf Hess, s'envole d'Allemagne et se rend en
Angleterre. Les Allemands
diront qu'il est devenu subitement fou.
Enfin, mai voit la fin du cuirassé allemand Bismark qui,
malheureusement, a fait exploser le cuirassé Hood de la Royal Navy
quelques jours auparavant. Bientôt, l'été, depuis longtemps nous ne mangeons plus à notre faim. Le
pain est devenu infect, le maïs a petit à petit, remplacé le blé ou le
seigle, les pommes de terre sont devenues extrêmement rares, les
Allemands en ayant réquisitionné la majeure partie de la production pour
l'expédier dans leur pays ce qui leur vaut, de la part des Français, un
nouveau sobriquet venant, s'ajouter à ceux déjà connus (les
“Boches”, “Fritz”, “Frises”, "Fridolins”, “Chleus”, “Verts de
gris”) celui de “doryphores”' du nom de cet insecte ravageur des
champs de pommes de terre. J'ai repris, mais avec plus d'espacement, mon trafic postal, ayant remarqué
que les fouilles douanières portaient neuf fois sur dix sur les véhicules
franchissant la ligne de démarcation
et puis, comme la “source” des Gitanes Vizir est désormais tarie (on
n'en trouve plus en Zone Libre) mes déplacements se justifient de
moins en moins et ne portent plus que sur quelques oeufs, rares poulets et
haricots que je peux encore me procurer à Villeneuve. Quand je dis
“haricots”, eux aussi se font de plus en plus rares et sont désormais
remplacés par le soja (inconnu dans la région avant la guerre et qui
nous vient, paraît il, de Bulgarie.) Des affiches, placardées par l'autorité allemande, incitent les ouvriers
français à partir, volontairement, travailler en Allemagne. La
propagande insiste sur le fait que, pour un ouvrier volontaire, un
prisonnier de guerre sera libéré. Début juin, la nouvelle nous parvient que les troupes anglaises ainsi que
les FFL (Forces Françaises Libres) du Général de Gaulle, à la suite de
l'autorisation donnée par L'Etat Français de Vichy à l'Allemagne de
faire utiliser par la Luftwaffe les aérodromes de Syrie et du Liban pour
aider l'Irak qui vient de se rebeller contre la présence anglaise,
viennent d'attaquer les troupes françaises du Levant (Syrie) qui, vers la
mi juillet, cesseront le combat. Un certain nombre de soldats se rallieront
aux FFL, les autres auront la possibilité de regagner la France. Le 22 juin, coup de tonnerre, et d'importance. Déclenchant le plan Barbarossa,
Hitler attaque l'Union soviétique et, d'emblée, l'avance de la
Wehrmacht est fulgurante. C'est la répétition de la Blitzkrieg (
milliers de prisonniers, armée soviétique en déroute) Hitler va t'il réussir
là où Napoléon et sa Grande Armée ont échoué ? Au cinéma, les actualités s'ouvrent désormais aux accents de la 5eme
Symphonie de Beethoven, un immense V couvrant toute la hauteur de l'écran,
apparaissant en même temps que les notes fa-fa-fa-ré,
mi-mi-mi-do diese. Ces notes sont, en alphabet morse, le
V (…-) comme victoire et
que la BBC anglaise a, depuis longtemps déjà, adopté comme indicatif
de ses émissions. Musique tonitruante bien sur, puis, sur une carte de
l'Europe, on voit une petite croix gammée (svastika) partir de Berlin et
grandir, grandir jusqu'à couvrir toute L'Europe, y compris l'Union Soviétique
avec, en surimpression, chars et avions allemands crachant le feu et lâchant
des bombes, le tout, accompagné d'un commentaire redondant, “Avec la
valeureuse armée allemande, l'Europe nouvelle est en marche.'' L'été passe comme cela. Les queues devant les magasins s'allongent de plus
en en plus et les vitrines n'ont plus grand chose à exposer. La laine et
le coton ont disparu, remplacées par la fibranne, de la fibre de bois.
Plus de cuir pour ressemeler les chaussures, aussi les semelles sont-elles
de bois à présent. Le “marché noir” est
devenu une institution mais seuls les nantis, les trafiquants, les
“collabos” au service des Allemands peuvent, en profiter. Le petit
peuple commence à souffrir, surtout dans les villes. Mi-septembre, j'ai une grosse frayeur. Un samedi, je me présente à la
barrière de la ligne de démarcation, j'ai deux lettres destinées à la
Zone Libre, que j'ai dissimulées entre mon slip et le fond de mon
pantalon. J'ai l'habitude d'avoir affaire avec toujours le mène douanier
mais, ce jour là, je vois sortir de la baraque un douanier assez âgé
(50 ans je présume), pas très net, l’œil torve et qui me semble avoir
forcé sur la bouteille. Il s'avance vers moi d'un pas hésitant, me prend
par le bras et me dit « Kom » en m'entraînant dans la
baraque. Là, il me dit « alles weg » (déshabille toi.)
Comme il ne fait pas très chaud ce jour là, lentement j'enlève
mon pull, ma chemise, mon tricot de peau. Le peu d'empressement que je
mets me vaut plusieurs “Schnell mench!” (plus vite, gars!)
J’ôte mes chaussures, mes chaussettes, il ne me reste plus que
mon pantalon et mon slip et je commence à me demander comment cela va se
terminer. Mais le ciel est avec moi. Voilà qu'une camionnette arrive pour
passer, mon douanier se précipite à la porte pour aller à sa rencontre
et le faire se garer après m'avoir fait comprendre qu'il fallait que je
me déshabille entièrement. Son absence durera moins d'une minute mais
cela ne permettra de mettre mes deux lettres sous le tapis vert (je ne
souviendrai toujours de sa couleur) qui recouvre une table et, lorsque le
douanier revient, il me trouve nu comme un ver. Il palpe mes vêtements
et, satisfait, me dit « Gut » (c'est bon!) et sort,
tandis que, tout, tremblant encore, je
me rhabille et reprends mes lettres. Inutile de dire que je n’ai
plus recommencé car j'avais déjà entendu dire qu'il était de plus en
plus question que les Allemands instaurent le Service du Travail
Obligatoire (STO) qui verra, un peu plus tard, des milliers de jeunes français
contraints d'aller travailler en Allemagne. Si j'avais été pincé sans
doute aurais je été un des premiers à bénéficier de la mesure, car je
viens d'avoir 18 ans. Au greffe du Tribunal j'ai été amené à rencontrer un Lorrain, nommé
Thomassin, qui est interprète auprès de
la Kommandantur, il travaille, certes, avec les Allemands mais son
cœur est profondément français. La preuve, c'est que quelques jours après
l'aventure que je viens de relater, il vient me trouver
et me dit que la Kommandantur a un oeil sur moi, suite à certaines
dénonciations, anonymes bien sûr, concernant mes activités de passeur.
Il me faut prendre une décision, elle sera vite prise : plutôt que
d'attendre sagement que les Allemands viennent me cueillir, je prépare un
petit baluchon de quelques vêtements mis dans une housse de polochon et,
muni d'un viatique de 250 francs (environ 2.500 francs actuels), après
avoir dit au revoir à ma mère, je passe en Zone Libre le 28 octobre
1941, décidé à m'engager dans l'armée française, dans un régiment le
plus loin possible de la métropole.
Le soldat.
rrivé
à Agen, au 5ème Régiment d’Infanterie, je passe une visite médicale
à l'hôpital Saint Jacques où on me déclare apte au service militaire, mais comme j'ai les pieds plats, inapte à servir dans
l'infanterie. J'ai, par contre, le choix entre la cavalerie et
l'artillerie, aussi je choisis la cavalerie et souscris un engagement pour
3 ans au titre du 3ème Régiment de Spahis marocains stationné au Maroc,
à Meknès. Le hic, c'est que les commissions d'Armistice
germano-italiennes qui contrôlent tous les ports de la Zone Libre, ne
laissent partir qu'au compte goutte les engagés à destination de
L'Afrique du Nord aussi, en attendant, je suis mis en subsistance au 3ème
Régiment de Hussards (Estherazy Houzard) à Montauban, au Quartier
Doumer, où J'arrive en même temps qu'un basque de la région de
Biarritz, François Lasserre. Nous deviendrons très vite des amis,
vivrons les mêmes aventures dans les mêmes régiments, mêmes escadrons
jusqu'à ce que, en novembre 1944, il tombe au champ d'honneur, mais
j'aurai l’occasion d'y revenir. Pour le moment, nous sommes donc plusieurs subsistants en attente de départ
pour l'Afrique au 3ème Hussard qui n'a pas beaucoup d'engagés qui lui
appartiennent en propre, aussi essaie t'on de nous décourager en nous
disant que les Allemands ne nous autoriseront jamais à partir en Afrique,
en nous faisant miroiter que, si nous décidons de rester au 3ème
Hussards nous mangerons mieux, nous aurons moins de corvées à effectuer,
moins de gardes d'écurie à assurer etc.
Rares sont ceux qui changent d'avis. Certes, ce n'est pas le bagne,
loin s'en faut, mais enfin, les chevaux les plus rétifs nous sont réservés,
les tours de garde d'écurie ( rondes permanentes derrière les chevaux
pour ramasser leur crottin ou changer leur litière, veiller à ce qu'ils
ne se battent pas, essayer de dormir entre deux rondes dans le coffre à
avoine) pleuvent sur nous, nourriture du plus strict “régime jockey”
ration de soi-disant viande format petite boite d'allumettes de
moins d'un centimètre d'épaisseur 1/4 de rutabagas ou navets, ou
topinambours, parfois carottes vichy, pas de pates. Où est-il le
temps où le soldat se plaignait de ne manger que des “patates” ou des
“fayots”. Cela ferait pourtant notre régal. Heureusement cette situation ne dure guère. En effet, à Montauban, dans le
Quartier Andreossi, voisin du notre, se trouve le ler Régiment de Spahis
Marocains qui vient de rentrer de Syrie, il n'est plus au complet, une
partie de ses unités ayant
rallié les FFL du Général de GAULLE. Vers la mi novembre, il est
autorisé par la commission d'armistice à regagner l'Afrique du Nord dont
sont originaires la plupart de ses spahis. L'occasion se présente donc de
nous envoyer en Afrique en nous faisant passer pour des anciens
combattants de Syrie aux yeux de la commission d'Armistice. C'est donc
avec les écussons du ler RSM que nous embarquons le 20 novembre à
Marseille sur L'Athos II après avoir été passés en revue dans la gare
maritime par la commission d'Armistice qui a bien voulu nous féliciter
pour notre résistance à l'agression anglaise en Syrie. Je crois que si
notre sort n'avait pas été en jeu, nous aurions éclaté de rire. Nous,
jeunes blancs becs de 18 ans à peine, anciens combattants de Syrie. Escortés par le contre torpilleur Tartu, nous débarquons
sans encombre le lendemain à Alger où nous sommes hébergés à la
caserne du 13ème de Tirailleurs Sénégalais, juste sur le front de mer,
en attendant de prendre le train en direction du Maroc. Aux grilles de la
caserne, une vingtaine de gamins algériens, que l'on appelle ici
yaouleds, viennent nous proposer des dattes, des bananes, des oranges, des
oeufs durs, tout cela est bien tentant. Il nous semble être arrivés au
pays de cocagne. J'achète deux oeufs durs à l'un des gamins et tends un
billet de 20 Frs à un autre pour qu'il me donne deux oranges, non
seulement il ne me donne pas d'oranges mais il détale avec mon billet.
Je ne le reverrai plus. Je viens d’apprendre à mes dépens que, outre Méditerranée
il vaut mieux être prudent et se montrer méfiant. Je suis d'ailleurs
roulé sur toute la ligne car les deux oeufs durs, que j'ai mangés, m'ont
rendu malade comme un chien durant tout le voyage en chemin de fer. Ils n'étaient
sûrement pas de la première fraîcheur. Et me voici à Meknès où je quitte mes écussons du 1er RSM et ma qualité
d'ancien combattant de Syrie pour ceux du 3eme RSM toujours avec mon ami
Lasserre. Aussitôt, pas le
temps de respirer, nous sommes pris dans le moule. Nous commençons à
faire ce que l’on appelle “nos classes”, et cela ne rigole pas.
Marches, (à pied et à cheval) école du soldat,
tirs, revues, service en campagne, équitation, entretien des
chevaux et du matériel, gardes, bref, nous n’avons pas le temps de
souffler. Comme je ne suis pas très grand et que tous les déplacements
se font en rangs, les grands devant, les petits derrière, quand nous
arrivons aux écuries pour monter à cheval, les grands, premiers
arrivés, prennent les meilleurs chevaux qu'ils ont repérés dés les
premiers jours. Les plus petits (dont moi), se contentent des carnes, les
chevaux rétifs qui bottent, qui mordent, qui n'en font qu'a leur tête et
vous font vider les étriers sans prévenir.
Aussi, très vite, Je sens que la cavalerie à cheval ne sera pas
ma tasse de thé. Mais je ne vois pas comment je pourrais m'en sortir. Nous sommes au tout début décembre
et au 3eme RSM depuis
seulement dix jours, quand nous sommes prévenus qu’on cherche des
volontaires pour servir dans la cavalerie motorisée au 1er RCA (Régiment
des Chasseurs d'Afrique) à Rabat. L'occasion est trop belle d'en finir
avec les chevaux et, avec Lasserre, nous nous portons volontaires. Les
choses ne traînent pas et le lendemain, par le train, direction Rabat. Le 1er RCA est un régiment
composé d'européens et dont les escadrons sont stationnés en partie à
Rabat au camp Garnier et en partie
à Casablanca au camp de la Jonquière. Lasserre et moi sommes affectés
au 5eme escadron posté à Casablanca où nous arrivons avec une quinzaine
d'autres engagés. Ici, plus de
chevaux et c'est déjà un avantage. Sous les ordres du brigadier
(caporal) Mercier, nous reprenons nos classes à zéro et
apprenons à conduire les motos. Pour les voitures et camions on
verra plus tard car tous les véhicules sont réglés pour utiliser
l'alcool comme carburant, l'essence étant conservée précieusement pour
être utilisée en cas d'événement grave. Quelques jours après notre
arrivée, nous apprenons l'attaque japonaise sur Pearl Harbour et l'entrée en guerre des Etats Unis. De plus, comme les
Allemands sont stoppés devant Moscou, je suis de ceux qui pensent que
rien n'est encore définitivement joué quant à l'issue de la guerre. La vie, au Maroc, est totalement différente de celle que je menais avant de m'engager. Rien ne manque ou presque, pas de cartes de rationnement, nous mangeons à notre faim, pas de couvre-feu, il y a bien une commission d'Armistice allemande à Anfa (le quartier chic de Casablanca mais elle est très discrète. Dès que nous sommes suffisamment dégrossis sur le plan de l'instruction militaire, nous sommes autorisés à sortir en permission de minuit pour aller à Casablanca où nous devenons vite des habitués de la Place de France, la plus grande place de la ville, des cinémas (où l'on projette encore des films US) et d'un bar où nous pouvons nous procurer aussi bien à boire qu'à manger, L’Automatic. Par contre, pour aller en ville et en revenir, c'est à pied qu'il nous faut faire le trajet (8 km aller-retour.) Il nous est néanmoins recommandé de ne pas nous aventurer dans la ville arabe (la Médina) réputée peu sure de nuit. 1941 se termine, et devinez ou je passe la nuit du Nouvel An 1942 ? De garde aux garages! ----------------======0000O0000======----------------- Année 1942 Retour en haut de la page.
|
La France de Vichy, 1940-1944 de Robert O. Paxton
Le Journal d'Anne Franck Les notes d'une adolescente d'Amsterdam. un grand classique.
Jean Moulin. La République des catacombes de Daniel Cordier
Stalingrad 1942-1943 : Le chaudron infernal de Stephen Walsh |
| Copyright © Raymond Lescastreyres, Olivier Duhamel, 2001, 2010 |