Souvenirs de Guerre de Raymond Lescastreyres

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Introduction
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1945
Après la guerre…

 


Résumé.

L’escadron poursuit son entraînement au Maroc et en Algérie puis, le 16 septembre, s’embarque enfin vers la France où il participe à la libération de l’Alsace.






 

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l’inspection du général Kingman
A Berkane, ferme Taylor. Mon Escadron de Chars Sherman prêt pour le passage de ..































































































































































































































































































































































































28 Septembre 44
28 Septembre 44. Avec mes camarades sous officiers et les officiers de l’Escadron.
(cliquez sur l'Image pour une liste des noms.)




28 Septembre 44
28 Septembre 44. De  gauche à droite Sous Lieuteneant Bruneau, Brigadier Lasserre (mort au champ d’honneur à Suarce, le 22 Novembre 1944, Brigadier Flattot, Cuirassier Raphael (mort le même jour) , Cuirassier Limoges.
























 


Année 19
44.

  L

e 6 janvier I944, le  4ème escadron, avec tout le 1er CUIRS, fait mouvement pour se rendre au Maroc par Saint Denis du Sig, Marnia puis Berkane, au nord d'Oujda, tout près du Marabout de Sidi Brahim (haut-lieu de la conquête d'Algérie où, il y a un siècle, les Chasseurs à pied se sont illustrés contre la smalah d'Abd El Kader). Nous nous installons dans les hangars et locaux mis à notre dis­position par les propriétaires de la ferme Taylor. Nous sommes à quelques kilomètres de la Méditerranée, de la frontière algérienne ainsi que de celle du Maroc espagnol. 

L'escadron poursuit son instruction dans le cadre du Groupement Tactique, en coopération avec l’Infanterie ( le RMLE -Régiment de Marche de la Légion Etrangère que nous appelons “le Remeuleu”), 1'Artillerie et le Génie. Nous apprenons à nous connaître les uns les autres, ainsi, lorsque nous nous retrouverons en campagne nous serons déjà habitués à travailler ensemble. 

Vers la mi-février je demande au capitaine Guibert, afin de me sortir de la “paperasse”, à être muté dans un peloton de chars. Il est très réticent car, me dit-t-il, je lui donne toute satisfaction dans mes fonctions de comptable matières. Devant mon insistance, il finit par accéder à ma demande et me mute au 1er peloton de chars moyens, commandé par le Lieutenant H.....dont je ne garde pas un souvenir ému. En effet, il m'accueille comme un chien dans un jeu de quilles et me dit qu'il ne voit pas très bien à quel poste il va bien pouvoir affecter le “scribouillard” que je suis à ses yeux. Non, je ne suis pas le bienvenu, aussi, malgré mon ancienneté (je suis le plus ancien des brigadiers-chef du peloton) il m'affecte comme tireur sur le char Nevers dont le chef est un jeune brigadier-chef. Je suis néanmoins décidé à prendre mon mal en patience et fais mon travail du mieux possible. Je serai d'ailleurs appelé à exercer durant quelques jours les fonctions de “chef de char par intérim” durant 1'indisponibilité du titulaire. A longueur de journée le Lieutenant H.....nous vante les “immenses mérites” de l'Armée Rouge qui, seule nous dit-il, fait vraiment la guerre et porte aux nues ses chefs, les généraux Koniev et Joukov. Pour ma part, je crois qu'il voudrait me mener à la schlague mais regrette de ne pas en avoir la possibilité. 

C'est ainsi que nous nous préparons à la venue du Général américain Kingman qui, à la tête d'une imposante équipe de spécialistes, va venir nous inspecter sous toutes les coutures.  Entretien et connaissance des matériels, aptitude à les servir dans n'importe quelles conditions ou circonstances, qualification des personnels, etc. C'est lui qui, en définitive, décidera si nous sommes prêts ou pas, à faire la guerre avec le matériel qui nous est, depuis un an à présent, confié. Avec tout l'équipage du « Nevers»  je mets toute mon ardeur à ce que tout soit parfait, je serre souvent les dents car H.....ne peut décidément pas “me sentir” et ne rate pas une occasion de me le montrer.

Courant mars, la “revue Kingman” se passe et, quelques jours plus tard, le Général de Lattre de Tassigny, qui vient de se voir confier le commandement de la 1ère Armée française, vient nous inspecter, signe, sans doute, que le rapport établi par le Général Kingman nous a été favorable.  puis nous avons la visite du Général de Gaulle qui nous assure que nous ne tarderons plus guère à fouler à nouveau le sol de France. Fin mars, le Capitaine Guibert me convoque et me dit qu'il envisage de me rappeler au poste de comptable matières car il est au courant du traitement auquel le lieutenant H.....me soumet. Je n'hésite pas longtemps  car je sais que, si je reste sous les ordres de ce monsieur je finirai par y perdre mes galons.  Aussi, du jour au lendemain, le Capitaine me reprend comme comptable-matières et, comme j'ai déjà fait mes preuves, suprême camouflet pour le lieutenant H......, dès le 1er Avril je suis nommé Maréchal des Logis (sergent).

Avec mon ami Jacques Lamotte qui vient d'être nommé Brigadier-chef, nous posons une permission de 8 jours pour aller à Alger où nous savons que le Foyer du soldat peut nous héberger. C'est bien là la première permission de détente dont nous bénéficions depuis que nous nous sommes engagés dans l'Armée. En “stop” depuis Oujda, un GMC de l'Armée américaine nous amena jusqu’à Orleansville, puis, de là jusqu'à Alger, ce sont deux charmantes WAAC's (Womens Army Auxillary Corps) conduisant une camionnette d'une unité de Transmissions de l'armée américaine (Signal Corps) qui nous prennent en charge et nous déposent juste devant un de leurs mess. Comme Jacques parle couramment l'Anglais (son père, parfumeur à Marseille, rue de Rome, l'a envoyé, avant la guerre, faire des stages de plusieurs mois en Angleterre) nous n'avons éprou­vé aucune difficulté à nous faire comprendre et à nous faire admettre dans les services d'accueil américain ou anglais. Dieu sait si nous avons pu en boire des “cup of tea” des Guinness, manger  des “eggs and bacon” et grignoter des “cookies”!

Ces 8 jours ont très vite passé. Nous n'étions certes pas très “argentés” mais, grâce à l'entregent de Jacques, nous avons été très souvent invités par des soldats anglais ou américains trop heureux de trouver des soldats français pouvant s'exprimer aussi aisément dans leur langue et soutenir une conversation comme Jacques savait le faire.

De retour dès le 15 avril, après plus de trois mois passés dans la région de Berkane, le 24 avril le 1er CUIRS part pour le camp de Bedeau, en Algérie, au sud de Sidi Bel Abbes où les manœuvres succèdent aux manœuvres. C'est là que nous apprenons, le 6 juin, le débarquement allié en Normandie, l'opération Overlord. Quand viendra donc notre tour? Nous sommes de plus en plus impatients.

Le 9 juin, finies les manœuvres divisionnaires, nous quittons Bedeau pour nous rapprocher d'Oran; nous nous installons en cantonnement dans le village de Bou Sfer à une vingtaine de kilomètres à l'Ouest d'Oran. Pour ma part, je suis logé, avec l'adjudant Chamousset, chez une famille très accueillante, les Esclapez. Un mois plus tard, le 9 juillet, nous quittons Bou Sfer et allons nous installer en canton­nement dans les villas de la plage du Cap Falcon (l5 kms à l’ouest d'Oran), réquisition­nées car inoccupées. Pour nous, ce sont des vacances, la plage, les baignades, le bronzage, la pêche, le farniente et, de temps à autre, une permission de la jour­née que l'on passe à Oran. Profitons-en tant qu'il est encore temps car cela ne durera pas. C'est là que nous apprenons l'attentat manqué contre Hitler. Le lieutenant H.....quitte le régiment, muté ailleurs. Sans doute l'y a t-on un peu aidé car, manifestement, il avait fait l'unanimité contre lui. Ouf Bon vent.

Au service “essence et munitions” dont je suis le chef, ont été affectés deux “pieds-noirs” de confession Israélite, Benhamou et Soulam, vivant auparavant à Oujda au Maroc. Bien sûr, ils ne sont jamais allés en France mais ils considèrent comme tout à fait normal le fait d'être mobilisés pour la libérer. Benhamou me montre des photos de lui, prises dans son échoppe de petit tailleur, dans le “mellah” (quartier juif) d'Oujda, en djellaba noire et  kippa noire également sur le sommet du crâne. Tous deux reçoivent fréquemment des petits colis envoyés par leurs familles et, très gentiment, m'invitent à les partager; c'est ainsi que je goûte à leurs viandes “casher” (venant de bovins ou ovins tués selon le rite Israélite), conservées dans l'huile d'olive où marinent de tous petits piments qui mettent la bouche en feu.

Le 15 août, nous apprenons que nos camarades de la 1ère DB viennent de débarquer en Provence. Le 25 août Paris est libérée et les Alliés foncent vers le Rhin. La guerre ne va t'elle pas se terminer avant que nous ayons pu y participer ? Le temps nous paraît de plus en plus long et nous sommes tous très impatients de partir! Les jours et les semaines passent lorsque, enfin, dans la nuit du 10 au 11 sep­tembre, l'escadron, avec tout le régiment, fait mouvement pour se rendre dans la zone d'attente d'embarquement (areas) près de Assi Ben Okba (l5 kms à l'est d'Oran), pour un bivouac dans des conditions peu confortables mais qui ne saurait durer longtemps. Une “forêt” de tentes US pouvant loger, chacune 10 hommes. Alignées le long de “rues” qui se coupent à angle droit, très style “american town”. Accroché à chaque “guitoune” un panneau noir et lettres blanches nous rappelle que “Mosquitos bites cause malaria”, Avertissement dont, avec l'esprit frondeur qui nous caractérise nous avons tôt fait de donner une traduction beaucoup plus “leste” que celle prévue. 

Dans la nuit du 13 au 14 septembre enfin, l'escadron fait mouvement avec tout le régiment pour s'embarquer au port d'Oran  où plusieurs LST nous attendent. 

Le 14, nous embarquons avec tout notre matériel, ainsi que le 3ème escadron et l'état-major d'un groupe d'artillerie, sur le LST 502 dont l'équipage, qui n'en est pas à son premier débarquement, est américain. Les véhicules à roues sont arri­més sur le pont où sont également dressées des tentes pour loger les personnels, Dans la vaste cale-hangar sont arrimés, côte à côte, les 34 chars des deux escadrons ainsi que les half-tracks de ces unités. 

Le LST est, à l'époque, le plus gros des navires pouvant amener des chars presque jusqu'à la plage grâce à son fond plat, ses deux portes d'étrave s'ouvrant largement et sa rampe d'accès s'abattant, permettant ainsi un débarquement rapide de toute la cargaison. 

Le 15 septembre, vers 16 heures, nous appareillons !!! Je regarde s'éloigner cette côte d'Afrique où je viens de passer près de 3 ans et, avec Lasserre et Lamotte, nous pensons à ceux de nos camarades qui, eux aussi, rêvaient de cet instant et qui reposent à jamais, là-bas, du côté de Temara .

Je vais avoir 21 ans mais, comme tous mes camarades du même âge, il y a long­temps que nous ne sommes plus des adolescents mais bien des hommes qui ont déjà eu à se “frotter” à bien des difficultés de la vie. Oui, nous avons déjà “vécu” et nous sommes bien plus “vieux” que nos 21 ans Pour l'instant nous avons tous hâte de retrouver le sol de France pour participer à sa libération. Déjà Besançon et Dijon sont libérées, les troupes débarquées en août en Provence ont fait leur jonction avec celles débarquées en juin en Normandie. Allons-nous arriver trop tard ? 

Première nuit à bord. Nous ne sommes pas seuls sur la mer, d'autres LST venus d'Oran ou d'ailleurs nous entourent ainsi que quelques navires d'escorte qui montent une garde vigilante autour de notre convoi qui se forme : La première consigne est donnée au mégaphone, en français, par le commandant de bord: Le « fumage » est interdit, de nuit, sur le pont. 

Le convoi suit un itinéraire fait de zigzags, aussi avance t-il lentement. Les jours passent, rien d'autre à faire que penser et dormir. Manger aussi, du moins pour ceux qui le peuvent car, avec son fond plat le LST supporte mal le tan­gage ou le roulis et je me souviens que le pauvre Benhamou, entre autres, a fait pratiquement toute la traversée sans manger, la simple vue d'une gamelle lui don­nant la nausée. Quant aux autres “pieds-noirs” qui avaient le mal de mer, ils vouaient le 502 aux gémonies dans leur langage très imagé : “La pu....rée du 502 qui nous arrache les tripes, dis !'.'..    Moi, ça va, j'ai le pied marin ! 

Le 18 septembre c'est mon anniversaire. Comme à bord de LST il n'y a pas de cafétéria ( tout le monde est aux rations) nous arrosons cela avec un quart de “Lemon juice”. Le 19 la mer devient un peu grosse et, quand l'étrave du LST, après être montée  sur la vague, retombe dans le creux, tout le bateau en frémit dans un vacarme épouvantable, à croire qu'il va se casser en deux ! 

Le 20 septembre, on nous annonce que les cotes de France seront bientôt visi­bles mais le temps se gâte rapidement, l'horizon se bouche, le vent violent tourne à la tempête et le convoi est disloqué. Sur notre LST des chars se sont désarrimés et se “promènent” dans la cale, heurtant les parois du bateau; avec des madriers, les marins, au péril de leur vie, essayent de coincer les chars “baladeurs”. A la tombée de la nuit la situation est assez critique mais l'opération “madriers” réussit, le LST se met vent arrière et ne remet le cap sur la France que le lendemain. Le temps s'est remis au beau, nous apercevons enfin les roches rouges de la côte de France, cette France que nous avons bien failli ne jamais revoir. Nous sommes tous très émus. Le LST “beache” à quelques mètres de la plage du Dramont, à proximité de Saint-Raphaël, le 21 septembre, vers midi, ses portes d'étrave ouvertes, sa rampe abaissée, les chars déboulent sur la plage. Ils mouilleront à peine leurs chenilles et maintenant ils roulent, enfin, sur le sol de France ! 

 

  A

ce stade de ma narration, je me dois de préciser que, même si je pense avoir une très bonne mémoire, il m'a fallu me référer au Journal de Marche du 4éme Escadron du 1er CUIRS pour retrouver les dates exactes des faits relatés, des itinéraires précis de mes pérégrinations ainsi que les détails des opérations menées tout comme les pertes en hommes et matériels que je vais rapporter.

Le 21 septembre 1944, quittant la plage au Dramont, par Saint-Raphaël, Fréjus, Sainte-Maxime et Saint Tropez nous allons bivouaquer, avec le reste du Régiment entre Cogolin et La Molle dans le sud du massif des Maures. Première nuit sur le sol de France. Nous humons avec délices les senteurs de l'été finissant. Le lendemain nous restons sur place et en profitons pour réparer quelques chars qui ont un peu souffert de la tempête essuyée durant la traversée et à reprendre quelques forces pour ceux que le mal de mer a éprouvés. Tout près de notre bivouac, à Cogolin, il y a un  camp de prisonniers italiens tout heureux de clamer, hilares, que, pour eux : “Finita la guerra!” Pour nous elle n’a pas encore commencé. 

Le 23 septembre, le Régiment fait mouvement par Cogolin, Le Luc et Brignoles jusqu'à Saint-Maximin, une trentaine de kilomètres au Nord-Est de Marseille où nous bivouaquons à la sortie de la route qui mène à Aix en Provence. Les civils qui nous voient passer libérés depuis plus d'un mois à présent, ne font plus preuve d'un enthousiasme dé­bordant. Ils nous sourient, sans plus. Seuls, les gamins, nous prenant sans doute pour des Américains,  nous demandent toujours chewing-gum et chocolat. 

Le 24 septembre, le régiment fait mouvement vers Mallemort, à mi-chemin entre Avignon et Aix en Provence, au bord de la Durance, village dans lequel nous cantonnons avec le 2ème et le 3ème escadron. Nous restons là à nous remettre complètement en état et, parmi nous, ceux qui sont originaires de la région, c’est le cas de Jacques Lamotte,  sont autorisés à bénéficier d'une permission de 48 heures. Les autres devront se contenter d'adresser une lettre à leurs parents en espérant que ce courrier ne mettra pas trop longtemps à parvenir à destination car les communications sont loin d'être rétablies partout. Nous en profitons également pour faire prendre quelques photos de tout le personnel de l'escadron, tant que la chose est encore possible, à titre de souvenir que, par la suite, les survivants serons amenés à consulter souvent pour nous remettre en mémoire les visages de ceux qui ne seront plus, ou de cons­tater que les autres, ceux qui s'en sont sortis ont plus ou moins bien supporté le poids des ans. 

Le 30 septembre, l'escadron est alerté et doit être prêt à déménager le lendemain. Le 1er octobre l'ordre de mouvement arrive à 11 heures. Les chars doivent embarquer en gare de Miramas, entre Istres et Salon de Provence. Lorsqu'ils arrivent, vers 14 heures, aucun train n'est formé pour les recevoir. Après de nombreuses liaisons télépho­niques l'arrivée des plates-formes nécessaires est prévue pour le 2 octobre vers 4 heures du matin. En fait, le convoi chars ne démarrera que le 3 octobre à 1 heure du matin, direction Vesoul, au sud-ouest des Vosges, à 90 Km au Nord-Est de Dijon. 

Le 2 octobre, à 5 heures du matin, je pars avec les véhicules à roues, sous le commandement du Lieutenant de Grasset. En trois jours nous rejoignons la région de Vesoul en empruntant un itinéraire assez tourmenté à cause des destructions de ponts faites par l'ennemi lors de sa retraite et passant entre la vallée du Rhône et les contreforts des Alpes.

Le 4 octobre nous voit arriver au cantonnement à Noidans les Vesoul, à 3 km à l’ouest de Vesoul. Nous sommes le détachement précurseur de l'escadron, c'est à dire chargé, avant l'arrivée de ce dernier, de reconnaître, installer et répartir entre les différents pelotons, le cantonnement. C’est ainsi que nous passons la journée du 5 octobre. Le 6 octobre les chars arrivent après avoir débarqué en gare de Vesoul. Noidans les Vesoul  est un tout petit village, un assemblage de vieilles fermes reliées par des routes mal pavées qui, avec le passage de nos engins, vont très vite se transformer en bourbiers et nous allons avoir tôt fait de baptiser le village Noidans la Gadouille. Cette boue est tellement envahissante que, pour éviter que nos chaussures soient trop vite abîmées, le commandement envoie un camion à Gray, 30 kms de Vesoul, chercher un chargement de sabots de bois (authentique!).

Nous ne sommes plus très loin de la ligne de front (à moins de quarante kms à vol d'oiseau) qui semble, pour l'instant, stabilisée. La majeure partie de la France est déjà libérée mais la Lorraine, l'Alsace et le Massif des Vosges sont toujours sous la botte allemande. Les bases alliées de ravitaillement sont encore trop éloignées du front pour qu'une reprise de l'offensive puisse être envisagée,  aussi faut-il les rapprocher, ce qui est en cours. Pour le moment, par exemple, il me faut aller cher­cher les jerricans d'essence  à plus de 100 kms de Vesoul.

Les jours et les semaines passent lentement dans ce village du bout du monde que ce début d'automne particulièrement pluvieux rend encore plus triste. Enfin, le 27 octobre nous le quittons pour aller cantonner un peu plus au Nord, à Bétancourt ( nous tombons de mal en pis, ce n’est qu'un misérable hameau dont les maisons menacent ruine!)  Puis, le 9 novembre, un peu plus à l'Est, à Corbenay, gros village où nous sommes, pour une fois, logés dans des conditions plus qu’honorables. Cela ressemblerait-il à la cigarette que l'on donne au condamné avant son exécution?

Nous participons à la commémoration du 11 novembre 1918, mais nous sentons que les choses s'accélèrent, les Officiers sont de plus en plus souvent appelés au P.C. Poste de Commandement du CC4, Combat Command, en français : Groupement Tactique, dont le 1er CUIRS fait partie. Le CC4 est divisé en 3 sous-groupements tactiques comprenant chacun un escadron de chars Sherman, une compagnie d'infanterie portée sur half-track (du RMLE), une section du Génie et une batterie d'Artillerie (canons de 105 mm.) Chacun de ces sous-groupements se voit attribuer une lettre A,B,C. Mon escadron fait partie du SG C.

Le 14 novembre, après plusieurs fausses alertes, nous faisons mouvement de nuit, en total “black-out” en direction de l'est car l'offensive vient de reprendre et il semble que Belfort soit notre prochain objectif. Comme le SG C est, pour l'instant, en réserve du CC4,  par étapes successives, pendant deux jours nous nous contentons de suivre. Chaque soir, avec mes camions, je vais de char en char compléter les pleins puis, avec mes jerricans vides, je pars vers l'arrière, parfois à 30 kms, les échanger contre des pleins avant de reve­nir à l'escadron. Mes nuits, désormais, je vais les passer plus souvent sur les routes qu'à dormir, d'autant plus que, mes déplacements s'effectuant toujours en “black-out” je ne rentrerai souvent que peu de temp avant l'aube.

Le 16 novembre, le SG arrive à Geney où nous dépassons des batteries de 105 et 155 mm qui sont en train d'expédier leurs volées d'obus sur les positions alle­mandes à quelques kilomètres en avant. Nous n'avons pas encore été engagés mais cela ne saurait tarder car, continuant à progresser en direction du Nord-Est, arrivés à Arcey (10 kms ouest de Montbeliard.), non seulement les explosions d'obus ou de gre­nades, mais également les rafales d'armes automatiques sont très proches et les premiers cadavres allemands  aperçus ça et là. Un peloton de chars reste à Arcey, un autre va à Echenans et le  troisième à Reynans où quelques prisonniers allemands sont faits. Dans la nuit, alors que je ravitaille les chars, quelques obus allemands tombent dans les parages, sans bobos. Cela y est, nous sommes au contact, notre guerre vient de commencer.

Le 17 novembre nous continuons à avancer vers Laire et Héricourt en direction de Belfort. En rase campagne, pas de résistance vraiment organisée de la part des Allemands, seulement quelques éléments “retardateurs” que, avec les légionnaires, les chars ont tôt fait de mettre hors d'état de nuire. Alors que la nuit est tombée le 1er Peloton, commandé par le sous-lieutenant Favre d' Echallens, qui a succédé au lieutenant H.....lorsque ce dernier a été muté, est en tête de colonne et reçoit l'ordre de pénétrer dans Héricourt, grosse bourgade 12 kms au sud ouest de Belfort, qui, en principe, a été libérée en fin d'après-midi.

Alors qu'il a pénétré de quelques centaines de mètres dans la rue principale, le char Nemesis, celui du sous-lieutenant est détruit d'un coup de “panzerfaust” (arme anti-chars individuelle et portative, à charge creuse, utilisable à courte distance - 50 mètres maximum - et ne pouvant servir qu'une fois) actionné sans doute par un “panzergrenadiere” qui aura échappé au “nettoyage” de l'après-midi. Le char flambe, les cinq membres de l'équipage sont tous grièvement blessés; le tireur, Philippe, décédera dans la nuit et le chargeur, Desmases, quelques jours plus tard. Nos premiers “Mort pour la France” et nos premiers blessés.

Les l8 et 19 novembre le CC 4 essaie vainement de s'approcher de Belfort par le sud mais les positions dominantes des forts du Mont Vaudois et de Salbert, solidement tenues par les batteries allemandes d’une part, la nature marécageuse du terrain d'autre part, font que le Commandement décide d'investir Belfort en passant, avec le CC6 par le nord de la ville qui sera libérée le 20 novembre.

Ce même jour, au matin, nous sommes à Montbéliard,  à l5 kms au sud de Belfort, et nous partons plein Est en direction de Delle et la frontière suisse mais la route est très embouteillée, la circulation ralentie à l'extrême et nous faisons étape, à la nuit, à Montbouton. Nous n'avons fait, dans la journée, qu'une dizaine de kilomètres.

Le 21 novembre, longeant au plus près la frontière suisse, par Saint Dizier, L’Evêque, Lebetain, Delle et  Faverois, l'escadron pousse vers Courtelevant, situé bien à l'Est de Belfort, sur le seul itinéraire permettant le passage du ravitail­lement destiné à la 1ère Division Blindée qui, après nous avoir précédés à Montbéliard, à foncé vers le Rhin en direction de Mulhouse qu'elle a libérée et à atteint le Rhin à Chalampe.

Une contre-attaque allemande a réussi à couper momentanément cet axe de ra­vitaillement en s'emparant d'un important carrefour situé 2 kms à l'Est de Courtelevant. Il est impératif que ce carrefour soit repris et que le ravitaillement puisse passer. Toute heure qui passe est cruciale, aussi une opération éclair va être menée, de nuit, en dehors de toute logique d'emploi normal d'une unité de chars, par le 2ème Peloton de chars, commandé par 1'Adjudant-chef Harmand et où Lamotte, brigadier-chef, est tireur à bord du char Nantes, accompagné par la section du Lieutenant Hallo de la 7ème compagnie du RMLE.

Tous phares allumés, crachant de toutes leurs armes, les chars et les légion­naires foncent, en bataille de part et d'autre de la route, sur le carrefour, détruisant au passage un char Panther, culbutent les Allemands, sidérés. L’effet de surprise a été total, le carrefour est libéré et la noria des camions de ravitaillement peut reprendre. Cette opération, pour risquée qu'elle ait été, n'a pas coûté un seul homme à l'escadron, la Légion y perdra un half-track bazooké et 5 blessés. Comme à l'habitude, je vais ravitailler tout ce monde sur place car le carrefour continuera à être tenu toute la nuit. A maintes reprises, guidés par le bruit des jerricans vides que, malgré les précautions, on cogne de temps à autres, les déplacements de mes camions seront salués par des rafales de mitrailleuses et j'avoue que le claquement sec et rageur des balles qui passent tout près me font rentrer la tête dans les épaules. Ce qui me fait rager, c'est de penser que, avec mes camions, je serai toujours “la cible” sans avoir la pos­sibilité de riposter.  A la suite de ce “fait d'armes” je ferai l'objet de ma première citation à l'ordre du Régiment.

Le 22 novembre le S/G C repart vers Lepuix-Delle, petite bourgade au nord de Courtelevant, puis vers Suarce (3 km encore plus au nord.) L'Alsace est toute proche et je pense aux Schoettel dont je n'ai plus eu de nouvelles depuis 1941. Que sont-ils devenus?

 

  I

l fait un temps épouvantable, pluie et vent, lorsque le 3ème Peloton (Lieu­tenant Bruneau) est en vue du village; avec mes camions je suis la colonne à environ un kilomètre derrière. Des obus allemands explosent de ci, de là, et notre artillerie répond en bombardant les lisières du village. Dans une ferme isolée où avec mes équipages je me suis momentanément abrité, se trouvent quelques habitants du village qui ont fuit les combats et, parmi eux, le curé de Suarce qui se lamente en voyant un obus frapper le clocher de son église qui, manifestement, sert d'ob­servatoire à l'artillerie allemande... « Oh! mon Dieu, dit-il, un. si beau clocher que nous devons à l'ingénieur Kléber avant qu'il ne devienne, avec Napoléon Bonaparte le vainqueur de la bataille des Pyramides lors de l'expédition d'Egypte en 1798. »

L'entrée de Suarce est difficile d'accès car la route est encaissée; le char Nomade (celui du S/Lt Bruneau et que pilote mon ami, le Brigadier François Lasserre) pénètre le premier, suivi par le char Noailles, tous deux entourés et précédés de légionnaires combattant à pied. Ils n'ont pas vu un Jagdpanther en arrière du village, bien camouflé dans un bosquet en léger surplomb, qui les a dans la ligne de mire de son canon de 88mm anti-chars qui, malheureusement, est nettement supé­rieur au canon de 75mIn dont nos Sherman sont équipés.

C'est le drame ! Les coups du Jagdpanther font de suite “mouche”; le Nomade, le Noailles puis le Nemrod du 1er Peloton qui tente de déborder, percés par les obus, flambent comme des allumettes. Cinq tués, dont Lasserre. Pauvre François, mon ami, mon frère, compagnon depuis 3 ans de tous mes bons et mauvais moments! Mort au Champ d'Honneur et dont on ne retrouvera rien, brûlé dans son char, déchi­queté par l'explosion des obus qu'il contenait, tout comme son co-pilote Raphael premier “pied-noir” de l'escadron mort pour la France qu'il n'avait, auparavant, jamais vue. Les autres membres des trois équipages sont tous blessés plus ou moins grièvement. Un gros “coup dur” pour l'escadron.

Du 23 au 26, après un temps de réorganisation, l'escadron, réduit à 11 chars en état de combattre, pénètre en Alsace à Seppois puis, par Hirsingue et Altkirch, se rabat vers l'Ouest en direction de Ballersdorf. Je me souviens de ce que, dans ce dernier village, près d'une grange qui brûlait, il y avait un unteroffiziere (sous-officier) allemand tué par un obus tombé tout près de lui. Son casque d'acier était à quelques mètres mais il avait encore sur la tête la coiffe intérieure du casque, maintenue par la jugulaire bouclée sous son menton, lui donnant ainsi un air gro­tesque, frisant le ridicule. Des habitants du village venaient voir, s'assurant ainsi qu'il était bien mort et personne ne semblait le regretter, bien au contraire car, selon leurs dires, il leur avait fait beaucoup de mal. II avait fait partie de la Kommandantur locale, arrêtant les jeunes pour les faire incorporer dans la Wehrmacht et faisant déporter, voire même fusiller, ceux qui avaient résisté ou tenté de déserter. Non, personne ne semblait désireux de se charger de sa mise en terre. Pendant cette journée, dans un beau ciel redevenu bleu mais très froid, j'admirais, avec une certaine jubilation, les longues traînées de condensation des flottes de bombardiers anglais ou US passant, haut dans le ciel, en direction de l'Est. 

Le 27 novembre nous quittons Ballersdorf, toujours vers l'Ouest, en direction de Dannemarie (Dammerkirch disent encore les pancartes routières allemandes) grosse bourgade alsacienne, important point de passage pour les troupes allemandes qui se replient de la région de Belfort et du sud des Vosges. A ce que l'on sait, la bour­gade serait assez fortement tenue, aussi une intervention de l'aviation a t'elle été demandée avant que les chars attaquent. Vers le milieu de la matinée, le “bombing” aérien demandé n'ayant toujours pas eu lieu, l'ordre d'attaquer quand même parvient au sous-groupement dont l'escadron est réduit à 7 chars, le 2ème Peloton (Harmand) ayant été détaché un peu plus au Nord, en direction de Gommersdorf. 

Un char obusier M6, de la 7ème Cie du RMLE allant se mettre en batterie est atteint d'un coup de 88mm anti-char dès qu'il a été en vue des lisières de Dannemarie et flambe immédiatement. Le 1er Peloton (Lieutenant de Grasset qui a succédé au S/Lt d'Echallens) prend la tête et le char Ney, qui se trouve encore à environ 1 km de Dannemarie, est atteint d'un obus de 88mm et flambe à son tour. Sur les 5 membres de l'équipage, 4 sont tués et le 5ème très grièvement blessé. La progression con­tinue quand même, aussi vite que possible, en zigzagant et tirant, d'autant plus que, jusqu'aux lisières  du village c'est un “vrai billard”. Le Panther qui vient de tirer, astucieusement camouflé sur la place centrale de Dannemarie, tout contre une fontaine genre Wallace, bat en retraite. Les coups de 75mm de nos chars l'atteignent bien mais son épais blindage, parfaitement profilé, fait que nos obus ne pénè­trent pas et ricochent. Le 3ème  Peloton (MdL Chef Boucaud, qui a succédé au S/Lt Bruneau), réduit à un char, le Noroit, a réussi à s'emparer du pont sur le canal du Rhône au Rhin, l'empêchant ainsi de sauter, mais à perdu le Normandie et le Noyon sur les bords du canal. Ces deux chars sont en flammes, atteints par les obus de deux Panthers qui ont pu, eux aussi, se replier. Là encore, deux des nôtres tués et quatre blessés. Ainsi se termine une autre dure journée pour l'escadron qui dix jours après son “baptême du feu”, se trouve réduit à moins de 10 chars. 

Du 28 novembre au 2 décembre, ce qui reste de l'escadron se rapproche de Mulhouse, va stationner le 1er décembre à Spechbach le Haut où, à ce que l'on dit, il    doit se reformer et, en principe, rester au repos durant quelques jours. J'envisage déjà, grâce à mes fonctions, la possibilité de me rendre à Mulhouse pour retrouver la  trace de mes amis Schoettel Hélas! il est bien vrai qu'à la guerre, encore moins qu'ailleurs, on ne sait jamais de quoi demain sera fait et, le 2 décembre au soir, nous sommes mis en alerte. En fait de repos, le lendemain nous repartons plein Ouest, direction Belfort. 

Le 4 décembre, de Belfort, direction Nord, nous contournons les Vosges par l'Ouest et, par Luxeuil, Plombieres, Remiremont, arrivons à Bruyeres (10 km est d'Epinal) en pleine nuit. En deux jours nous venons de faire plus de 150 kms aussi, avec ses dernières pertes plus quelques chars en panne, l'escadron se trouve t'il réduit à 5 chars, soit un peloton.  

Le 5 décembre se passe à “retaper” le matériel, à récupérer les chars tombés en panne et un renfort en personnel nous parvient.  Le 6, départ de Bruyères pour Sainte Marie  aux Mines, par Saint Die. Encore une étape de 60 kms qui nous ramène en Alsace, en plein coeur des Vosges, à une trentaine de kilomètres à vol d'oiseau au Nord-Ouest de Colmar. 

Le 7, trois nouveaux chars (les premiers que nous recevons): Nemesis II, Nomade II et Noailles II, nous sont affectés et l'escadron, par une toute petite route de montagne, part vers le sud, vers Aubure à 10 kms de Sainte Marie  aux Mines. 

Le 8, encore un petit “saut de puce” de 6 kms jusqu’à Freland, village situé dans une vallée très encaissée. Le front est tout près, le long de la vallée de la Weiss, rivière orientée ouest-est. L'escadron est à nouveau à 10 chars; le froid se fait à présent bien sentir mais il n'y a pas encore de neige. 

Le 9 décembre, à la queue leu leu  (aucun débordement n'est possible au milieu de toutes ces montagnes. Il y a la route, seulement la route,) les chars quittent Freland, abordent Hachimette mais ne peuvent continuer vers Orbey (8 kms plus au sud) en raison de la difficulté qu'éprouve le Génie à rétablir le passage sur la Weiss dont le pont à sauté. En effet, les Allemands occupent toutes les crêtes dominant l'unique point de passage et soumettent à des tirs violents tous les véhicules qui tentent de s'en approcher. Le char Namur est atteint par un obus, sans dommage heureusement pour le personnel. Une vigoureuse action, menée par les goumiers du 2ème groupement de Tabors permettra le dégagement des crêtes les plus rapprochées et le Génie pourra, enfin, mettre en place un pont provisoire. 

Je viens de parler de Goumiers; ce sont des Marocains de l'Atlas, rudes combattants d'origine Chleuh, aussi habitués à la montagne que les mouflons ou bouquetins, se déplaçant sans bruit, experts à l'arme blanche et d'une frugalité remarquable. Toujours vêtus de leur épaisse djellaba de laine couleur de roche, coiffés du gros chèche de même couleur, chaussés, été comme hiver, de “naïls” (sandales à lanières de cuir avec semelles de caoutchouc) qu'ils portent sur de grosses chaussettes de laine. Ils sont résolument rebelles au port des “brodequins et j’avoue que, lorsque plus tard, je les verrai patauger dans la neige avec leurs “naïls” cela me donnera le frisson. Mais cela ne semblera pas beaucoup les affecter. Il paraît qu'ils en ont l'habitude, là-bas, dans leurs djebels. 

Du 10 au 30 décembre l'escadron va vainement tenter, avec sa compagnie de légion­naires et l'appui épisodique de tirailleurs et de goumiers, de s'approcher du dernier obstacle qui le sépare encore de Colmar : la crête des Trois épis. Les vallées très encaissées dans lesquelles il va avoir à s'avancer sont peu propices à la manœuvre des chars, les routes étant partout surplombées par des crêtes tenues par l'ennemi. 

C’est ainsi que, le 11 décembre, alors que quelques chars ont réussi à aborder les premières maisons d'Orbey, le char Narvick, après avoir réussi à détruire un Jagdpanther, presque à bout portant, avec un obus incendiaire au phosphore, est à son tour détruit, ainsi que le char Noroit (3 tués et 6 blessés). 

Plus tard dans le temps, quelques chars arriveront à grimper jusqu'au hameau de La Chapelle puis certains pousseront, avec bien des difficultés car la défense allemande est toujours aussi opiniâtre, jusqu’à Labaroche, mais les intenses bombardements, la neige et le froid ( le thermomètre descend souvent jusqu'à -20° ) les empêcheront d'aller plus loin. Pour ce qui me concerne, le jour je suis à Hachimette qui, dominé au sud et à l'est par les Troisépis et le Sommerberg est toujours soumis à des bombardements d'ar­tillerie et de “minenwerfers” (mortiers.) La nuit, toujours sans lumières, avec mon camarade Michel Serves, mes fidèles conducteurs Tognet et Navarro ( tous “pieds-noirs” ) et six Marocains très courageux ( mes manutentionnaires ) je pars pour Orbey puis La Chapelle et Labaroche, à la grâce de Dieu car la route n'est jamais très sûre, ravitailler en essence, mais surtout en munitions, “mes” chars, qu'il ne m'est pas toujours facile de trouver car, eux aussi, savent utiliser l'art du camouflage. Ce n'est pas le moment d'avoir oublié le “mot de passe” où de se tromper d'itiné­raire. Les mortiers allemands nous suivent à la trace, au bruit plutôt et rares sont les nuits où nous ne rentrons pas avec quelques pneus crevés aux jumelages de nos GMC ou des jerricans percés par des éclats. Mais Dieu est avec nous et, avec mes équipages, nous passerons toujours “entre les gouttes”. Les nuits de pleine lune, pour revenir, nous roulons presque aussi vite qu'en plein jour car mes conduc­teurs, habitués qu'ils sont à présent à rouler en black-out, sont d'une adresse remarquable. Ainsi passent les nuits, qui sont toujours très courtes. 

A la mi-décembre nous apprenons que les Allemands ont lancé une vigoureuse contre offensive à travers le massif des Ardennes mais, après quelques jours critiques qui  avaient amené le Haut Commandement allié à envisager une retraite partielle qui aurait permis aux Allemands de réoccuper Strasbourg (ce qui, heureu­sement, n'a pas été le cas), les choses sont rapidement rentrées dans l'ordre avec une résistance héroïque des troupes américaines encerclées à Bastogne en Belgique. 

Noël passe comme un jour ordinaire avec son lot d'obus de mortier et d'artil­lerie. Il fait très froid, le sol est gelé, les chars n'ont pratiquement pas bougé depuis quelques jours déjà mais, comme il leur faut tout de même faire tourner leurs moteurs afin d'éviter que ces derniers gèlent, je dois quand même leur ap­porter carburant et munitions. 

Qu'elle est sinistre cette nuit de Noël où, en guise de sapins illuminés il n'y a que la “guirlande” des maisons bombardées qui, de ci de là, sont en train de brûler et où je trouve, sur chaque char que j'aborde, les membres de l'équipage qui ne sont pas de veille qui tentent de se reposer et d'emmagasiner un peu de chaleur, enroulés dans une couverture, allongés sur les plaques moteurs encore tièdes du char qui vient de tourner. Maigre confort! 

La résistance des Allemands se raidit de plus en plus; ils se cramponnent à ce lambeau d'Alsace qu'ils s’acharnent à vouloir conserver au “Gross Reich” et d'ailleurs Hitler vient de confier le commandement des troupes de cette “poche de Colmar” à Himmler, son âme damnée, qui dispose encore de quelques troupes d'élite très fanatisées comme ce qui reste de la Panzerdivizion Hitlerjugend, déjà sévère­ment étrillée en Normandie, mais qui “en veulent” encore.

Le 30 décembre, une unité américaine vient nous relever et, le 31 décembre l'escadron, avec tout le régiment, part au repos, au nord-ouest des Vosges, par Lapoutroie, le col du Bonhomme, Fraize et Provenchères sur Fave (11 kms au nord-ouest de Sainte Marie aux Mines). Le trajet est rendu très pénible à cause de la neige, notamment dans 1'ascension puis la descente du col du Bonhomme où les chars patinent et glissent et c'est miracle qu'aucun d'eux ne se soit retrouvé au fond d'un ravin!  Got mit uns auraient dit les Allemands.

L'escadron est en cantonnement à La Pariée, petit hameau à 3 kms de Provenchères. Nous sommes déjà en 1945 quand, après avoir complété les pleins, je puis, enfin, aller me coucher sans penser un instant à fêter l'an nouveau.

De quoi sera faite l'année 1945 ? Je ne me pose même pas la question; je suis fatigué et, comme tous mes camarades, après ce que nous avons vécu, nous sommes “vaccinés”, non contre la peur mais contre le danger. Nous savons que ce sera, jusqu'à la fin de cette guerre, notre lot, et nous faisons notre le Mektoub de nos camarades marocains : Quoi que tu fasses, ce qui doit arriver arrivera. C’est déjà écrit..


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La seconde guerre mondiale en Europe
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