![]() |
| Liens | Contact | Cartes | Autres | Images | English | Boutique | Recherche |
|
|
|
e 6 janvier I944, le 4ème escadron, avec tout le 1er CUIRS, fait mouvement pour
se rendre au Maroc par Saint Denis du Sig, Marnia puis Berkane, au nord
d'Oujda, tout près du Marabout de Sidi Brahim (haut-lieu de la conquête
d'Algérie où, il y a un siècle, les Chasseurs à pied se sont illustrés
contre la smalah d'Abd El Kader). Nous nous installons dans les hangars et
locaux mis à notre disposition par les propriétaires de la ferme
Taylor. Nous sommes à quelques kilomètres de la Méditerranée, de la
frontière algérienne ainsi que de celle du Maroc espagnol. L'escadron poursuit son
instruction dans le cadre du Groupement Tactique, en coopération avec
l’Infanterie ( le RMLE -Régiment de Marche de la Légion Etrangère que
nous appelons “le Remeuleu”), 1'Artillerie et le Génie. Nous
apprenons à nous connaître les uns les autres, ainsi, lorsque nous nous
retrouverons en campagne nous serons déjà habitués à travailler
ensemble. Vers la mi-février je demande au
capitaine Guibert, afin de me sortir de la “paperasse”, à être muté
dans un peloton de chars. Il est très réticent car, me dit-t-il, je lui
donne toute satisfaction dans mes fonctions de comptable matières. Devant
mon insistance, il finit par accéder à ma demande et me mute au 1er
peloton de chars moyens, commandé par le Lieutenant H.....dont je ne
garde pas un souvenir ému. En effet, il m'accueille comme un chien dans
un jeu de quilles et me dit qu'il ne voit pas très bien à quel poste il
va bien pouvoir affecter le “scribouillard” que je suis à ses yeux.
Non, je ne suis pas le bienvenu, aussi, malgré mon ancienneté (je suis
le plus ancien des brigadiers-chef du peloton) il m'affecte comme tireur
sur le char Nevers dont le chef est un jeune brigadier-chef. Je suis néanmoins
décidé à prendre mon mal en patience et fais mon travail du mieux
possible. Je serai d'ailleurs appelé à exercer durant quelques jours les
fonctions de “chef de char par intérim” durant 1'indisponibilité du
titulaire. A longueur de journée le Lieutenant H.....nous vante les
“immenses mérites” de l'Armée Rouge qui, seule nous dit-il, fait
vraiment la guerre et porte aux nues ses chefs, les généraux Koniev et
Joukov. Pour ma part, je crois qu'il voudrait me mener à la schlague mais
regrette de ne pas en avoir la possibilité. C'est ainsi que nous nous préparons
à la venue du Général américain Kingman qui, à la tête d'une
imposante équipe de spécialistes, va venir nous inspecter sous toutes
les coutures. Entretien et connaissance des matériels, aptitude à
les servir dans n'importe quelles conditions ou circonstances,
qualification des personnels, etc. C'est lui qui, en définitive, décidera
si nous sommes prêts ou pas, à faire la guerre avec le matériel qui
nous est, depuis un an à présent, confié. Avec tout l'équipage du
« Nevers» je mets
toute mon ardeur à ce que tout soit parfait, je serre souvent les dents
car H.....ne peut décidément pas “me sentir” et ne rate pas une
occasion de me le montrer. Courant mars, la “revue
Kingman” se passe et, quelques jours plus tard, le Général de Lattre
de Tassigny, qui vient de se voir confier le commandement de la 1ère Armée
française, vient nous inspecter, signe, sans doute, que le rapport établi
par le Général Kingman nous a été favorable.
puis nous avons la visite du Général de Gaulle qui nous assure
que nous ne tarderons plus guère à fouler à nouveau le sol de France.
Fin mars, le Capitaine Guibert me convoque et me dit qu'il envisage de me
rappeler au poste de comptable matières car il est au courant du
traitement auquel le lieutenant H.....me soumet. Je n'hésite pas
longtemps car je sais que, si
je reste sous les ordres de ce monsieur je finirai par y perdre mes
galons. Aussi, du jour au
lendemain, le Capitaine me reprend comme comptable-matières et, comme
j'ai déjà fait mes preuves, suprême camouflet pour le lieutenant
H......, dès le 1er Avril je suis nommé Maréchal des Logis (sergent). Avec mon ami Jacques Lamotte qui vient d'être nommé
Brigadier-chef, nous posons une permission de 8 jours pour aller à Alger
où nous savons que le Foyer du soldat peut nous héberger. C'est bien là
la première permission de détente dont nous bénéficions depuis que
nous nous sommes engagés dans l'Armée. En “stop” depuis Oujda, un
GMC de l'Armée américaine nous amena jusqu’à Orleansville, puis, de là
jusqu'à Alger, ce sont deux charmantes WAAC's (Womens Army Auxillary
Corps) conduisant une camionnette d'une unité de Transmissions de l'armée
américaine (Signal Corps) qui nous prennent en charge et nous déposent
juste devant un de leurs mess. Comme Jacques parle couramment l'Anglais
(son père, parfumeur à Marseille, rue de Rome, l'a envoyé, avant la
guerre, faire des stages de plusieurs mois en Angleterre) nous n'avons éprouvé
aucune difficulté à nous faire comprendre et à nous faire admettre dans
les services d'accueil américain ou anglais. Dieu sait si nous avons pu
en boire des “cup of tea” des Guinness, manger
des “eggs and bacon” et grignoter des “cookies”! Ces 8 jours ont très vite passé.
Nous n'étions certes pas très “argentés” mais, grâce à
l'entregent de Jacques, nous avons été très souvent invités par des
soldats anglais ou américains trop heureux de trouver des soldats français
pouvant s'exprimer aussi aisément dans leur langue et soutenir une
conversation comme Jacques savait le faire. De retour dès le 15 avril, après
plus de trois mois passés dans la région de Berkane, le 24 avril le 1er
CUIRS part pour le camp de Bedeau, en Algérie, au sud de Sidi Bel Abbes où
les manœuvres succèdent aux manœuvres. C'est là que nous apprenons, le
6 juin, le débarquement allié en Normandie, l'opération Overlord. Quand
viendra donc notre tour? Nous sommes de plus en plus impatients. Le 9 juin, finies les manœuvres
divisionnaires, nous quittons Bedeau pour nous rapprocher d'Oran; nous
nous installons en cantonnement dans le village de Bou Sfer à une
vingtaine de kilomètres à l'Ouest d'Oran. Pour ma part, je suis logé,
avec l'adjudant Chamousset, chez une famille très accueillante, les
Esclapez. Un mois plus tard, le 9 juillet, nous quittons Bou Sfer et
allons nous installer en cantonnement dans les villas de la plage du Cap
Falcon (l5 kms à l’ouest d'Oran), réquisitionnées car inoccupées.
Pour nous, ce sont des vacances, la plage, les baignades, le bronzage, la
pêche, le farniente et, de temps à autre, une permission de la journée
que l'on passe à Oran. Profitons-en tant qu'il est encore temps car cela
ne durera pas. C'est là que nous apprenons l'attentat manqué contre
Hitler. Le lieutenant H.....quitte le régiment, muté ailleurs. Sans
doute l'y a t-on un peu aidé car, manifestement, il avait fait l'unanimité
contre lui. Ouf Bon vent. Au service “essence et
munitions” dont je suis le chef, ont été affectés deux
“pieds-noirs” de confession Israélite, Benhamou et Soulam, vivant
auparavant à Oujda au Maroc. Bien sûr, ils ne sont jamais allés en
France mais ils considèrent comme tout à fait normal le fait d'être
mobilisés pour la libérer. Benhamou me montre des photos de lui, prises
dans son échoppe de petit tailleur, dans le “mellah” (quartier juif)
d'Oujda, en djellaba noire et kippa
noire également sur le sommet du crâne. Tous deux reçoivent fréquemment
des petits colis envoyés par leurs familles et, très gentiment,
m'invitent à les partager; c'est ainsi que je goûte à leurs viandes
“casher” (venant de bovins ou ovins tués selon le rite Israélite),
conservées dans l'huile d'olive où marinent de tous petits piments qui
mettent la bouche en feu. Le 15 août, nous apprenons que
nos camarades de la 1ère DB viennent de débarquer en Provence. Le 25 août
Paris est libérée et les Alliés foncent vers le Rhin. La guerre ne va
t'elle pas se terminer avant que nous ayons pu y participer ? Le temps
nous paraît de plus en plus long et nous sommes tous très impatients de
partir! Les jours et les semaines passent lorsque, enfin, dans la nuit du
10 au 11 septembre, l'escadron, avec tout le régiment, fait mouvement
pour se rendre dans la zone d'attente d'embarquement (areas) près de Assi
Ben Okba (l5 kms à l'est d'Oran), pour un bivouac dans des conditions peu
confortables mais qui ne saurait durer longtemps. Une “forêt” de
tentes US pouvant loger, chacune 10 hommes. Alignées le long de
“rues” qui se coupent à angle droit, très style “american town”.
Accroché à chaque “guitoune” un panneau noir et lettres blanches
nous rappelle que “Mosquitos bites cause malaria”, Avertissement dont,
avec l'esprit frondeur qui nous caractérise nous avons tôt fait de
donner une traduction beaucoup plus “leste” que celle prévue. Dans la nuit du 13 au 14 septembre
enfin, l'escadron fait mouvement avec tout le régiment pour s'embarquer
au port d'Oran où plusieurs
LST nous attendent. Le 14, nous embarquons avec tout
notre matériel, ainsi que le 3ème escadron et l'état-major d'un groupe
d'artillerie, sur le LST 502 dont l'équipage, qui n'en est pas à son
premier débarquement, est américain. Les véhicules à roues sont arrimés
sur le pont où sont également dressées des tentes pour loger les
personnels, Dans la vaste cale-hangar sont arrimés, côte à côte, les
34 chars des deux escadrons ainsi que les half-tracks de ces unités.
Le LST est, à l'époque, le plus
gros des navires pouvant amener des chars presque jusqu'à la plage grâce
à son fond plat, ses deux portes d'étrave s'ouvrant largement et sa
rampe d'accès s'abattant, permettant ainsi un débarquement rapide de
toute la cargaison. Le 15 septembre, vers 16 heures,
nous appareillons !!! Je regarde s'éloigner cette côte d'Afrique où
je viens de passer près de 3 ans et, avec Lasserre et Lamotte, nous
pensons à ceux de nos camarades qui, eux aussi, rêvaient de cet instant
et qui reposent à jamais, là-bas, du côté de Temara . Je vais avoir 21 ans mais, comme
tous mes camarades du même âge, il y a longtemps que nous ne sommes
plus des adolescents mais bien des hommes qui ont déjà eu à se
“frotter” à bien des difficultés de la vie. Oui, nous avons déjà
“vécu” et nous sommes bien plus “vieux” que nos 21 ans Pour
l'instant nous avons tous hâte de retrouver le sol de France pour
participer à sa libération. Déjà Besançon et Dijon sont libérées,
les troupes débarquées en août en Provence ont fait leur jonction avec
celles débarquées en juin en Normandie. Allons-nous arriver trop tard ?
Première nuit à bord. Nous ne
sommes pas seuls sur la mer, d'autres LST venus d'Oran ou d'ailleurs nous
entourent ainsi que quelques navires d'escorte qui montent une garde
vigilante autour de notre convoi qui se forme : La première consigne
est donnée au mégaphone, en français, par le commandant de bord: Le
« fumage » est interdit, de nuit, sur le pont. Le convoi suit un itinéraire fait
de zigzags, aussi avance t-il lentement. Les jours passent, rien d'autre
à faire que penser et dormir. Manger aussi, du moins pour ceux qui le
peuvent car, avec son fond plat le LST supporte mal le tangage ou le
roulis et je me souviens que le pauvre Benhamou, entre autres, a fait
pratiquement toute la traversée sans manger, la simple vue d'une gamelle
lui donnant la nausée. Quant aux autres “pieds-noirs” qui avaient
le mal de mer, ils vouaient le 502 aux gémonies dans leur langage très
imagé : “La pu....rée du 502 qui nous arrache les tripes, dis !'.'..
Moi, ça va, j'ai le pied marin ! Le 18 septembre c'est mon
anniversaire. Comme à bord de LST il n'y a pas de cafétéria ( tout le
monde est aux rations) nous arrosons cela avec un quart de “Lemon
juice”. Le 19 la mer devient un peu grosse et, quand l'étrave du LST,
après être montée sur la
vague, retombe dans le creux, tout le bateau en frémit dans un vacarme épouvantable,
à croire qu'il va se casser en deux ! Le 20 septembre, on nous annonce que les cotes de France seront bientôt visibles mais le temps se gâte rapidement, l'horizon se bouche, le vent violent tourne à la tempête et le convoi est disloqué. Sur notre LST des chars se sont désarrimés et se “promènent” dans la cale, heurtant les parois du bateau; avec des madriers, les marins, au péril de leur vie, essayent de coincer les chars “baladeurs”. A la tombée de la nuit la situation est assez critique mais l'opération “madriers” réussit, le LST se met vent arrière et ne remet le cap sur la France que le lendemain. Le temps s'est remis au beau, nous apercevons enfin les roches rouges de la côte de France, cette France que nous avons bien failli ne jamais revoir. Nous sommes tous très émus. Le LST “beache” à quelques mètres de la plage du Dramont, à proximité de Saint-Raphaël, le 21 septembre, vers midi, ses portes d'étrave ouvertes, sa rampe abaissée, les chars déboulent sur la plage. Ils mouilleront à peine leurs chenilles et maintenant ils roulent, enfin, sur le sol de France !
ce stade de ma narration, je me dois de préciser que,
même si je pense avoir une très bonne mémoire, il m'a fallu me référer
au Journal de Marche du 4éme Escadron du 1er CUIRS pour retrouver les
dates exactes des faits relatés, des itinéraires précis de mes pérégrinations
ainsi que les détails des opérations menées tout comme les pertes en
hommes et matériels que je vais rapporter. Le 21
septembre 1944, quittant la plage au Dramont, par Saint-Raphaël, Fréjus,
Sainte-Maxime et Saint Tropez nous allons bivouaquer, avec le reste du Régiment
entre Cogolin et La Molle dans le sud du massif des Maures. Première nuit
sur le sol de France. Nous humons avec délices les senteurs de l'été
finissant. Le lendemain nous restons sur place et en profitons pour réparer
quelques chars qui ont un peu souffert de la tempête essuyée durant la
traversée et à reprendre quelques forces pour ceux que le mal de mer a
éprouvés. Tout près de notre bivouac, à Cogolin, il y a un
camp de prisonniers italiens tout heureux de clamer, hilares, que,
pour eux : “Finita la guerra!” Pour nous elle n’a pas encore commencé.
Le 23
septembre, le Régiment fait mouvement par Cogolin, Le Luc et Brignoles
jusqu'à Saint-Maximin, une trentaine de kilomètres au Nord-Est de
Marseille où nous bivouaquons à la sortie de la route qui mène à Aix
en Provence. Les civils qui nous voient passer libérés depuis plus d'un
mois à présent, ne font plus preuve d'un enthousiasme débordant. Ils
nous sourient, sans plus. Seuls, les gamins, nous prenant sans doute pour
des Américains, nous
demandent toujours chewing-gum et chocolat. Le 24
septembre, le régiment fait mouvement vers
Mallemort, à mi-chemin entre
Avignon et Aix en Provence, au bord de la Durance, village dans lequel
nous cantonnons avec le 2ème et le 3ème escadron. Nous restons là à
nous remettre complètement en état et, parmi nous, ceux qui sont
originaires de la région, c’est le cas de Jacques Lamotte,
sont autorisés à bénéficier d'une permission de 48 heures. Les
autres devront se contenter d'adresser une lettre à leurs parents en espérant
que ce courrier ne mettra pas trop longtemps à parvenir à destination
car les communications sont loin d'être rétablies partout. Nous en
profitons également pour faire prendre quelques photos de tout le
personnel de l'escadron, tant que la chose est encore possible, à titre
de souvenir que, par la suite, les survivants serons amenés à consulter
souvent pour nous remettre en mémoire les visages de ceux qui ne seront
plus, ou de constater que les autres, ceux qui s'en sont sortis ont plus
ou moins bien supporté le poids des ans. Le 30
septembre, l'escadron est alerté et doit être prêt à déménager le
lendemain. Le 1er octobre l'ordre de mouvement arrive à 11 heures. Les
chars doivent embarquer en gare de Miramas, entre Istres et Salon de
Provence. Lorsqu'ils arrivent, vers 14 heures, aucun train n'est formé
pour les recevoir. Après de nombreuses liaisons téléphoniques l'arrivée
des plates-formes nécessaires est prévue pour le 2 octobre vers 4 heures
du matin. En fait, le convoi chars ne démarrera que le 3 octobre à 1
heure du matin, direction Vesoul, au sud-ouest des Vosges, à 90 Km au
Nord-Est de Dijon. Le 2 octobre, à 5 heures du
matin, je pars avec les véhicules à roues, sous le commandement du
Lieutenant de Grasset. En trois jours nous rejoignons la région de Vesoul
en empruntant un itinéraire assez tourmenté à cause des destructions de
ponts faites par l'ennemi lors de sa retraite et passant entre la vallée
du Rhône et les contreforts des Alpes. Le 4 octobre nous voit
arriver au cantonnement à Noidans les Vesoul, à 3 km à l’ouest de
Vesoul. Nous sommes le détachement précurseur de l'escadron, c'est à
dire chargé, avant l'arrivée de ce dernier, de reconnaître, installer
et répartir entre les différents pelotons, le cantonnement. C’est
ainsi que nous passons la journée du 5 octobre. Le 6 octobre les chars
arrivent après avoir débarqué en gare de Vesoul. Noidans les Vesoul
est un tout petit village, un assemblage de vieilles fermes reliées
par des routes mal pavées qui, avec le passage de nos engins, vont très
vite se transformer en bourbiers et nous allons avoir tôt fait de
baptiser le village Noidans la Gadouille. Cette boue est tellement
envahissante que, pour éviter que nos chaussures soient trop vite abîmées,
le commandement envoie un camion à Gray, 30 kms de Vesoul, chercher un
chargement de sabots de bois (authentique!). Nous
ne sommes plus très loin de la ligne de front (à moins de quarante kms
à vol d'oiseau) qui semble, pour l'instant, stabilisée. La majeure
partie de la France est déjà libérée mais la Lorraine, l'Alsace et le
Massif des Vosges sont toujours sous la botte allemande. Les bases alliées
de ravitaillement sont encore trop éloignées du front pour qu'une
reprise de l'offensive puisse être envisagée,
aussi faut-il les rapprocher, ce qui est en cours. Pour le moment,
par exemple, il me faut aller chercher les jerricans d'essence
à plus de 100 kms de Vesoul. Les jours et les semaines passent
lentement dans ce village du bout du monde que ce début d'automne
particulièrement pluvieux rend encore plus triste. Enfin, le 27 octobre
nous le quittons pour aller cantonner un peu plus au Nord, à Bétancourt
( nous tombons de mal en pis, ce n’est qu'un misérable hameau dont les
maisons menacent ruine!) Puis,
le 9 novembre, un peu plus à l'Est, à Corbenay, gros village où nous
sommes, pour une fois, logés dans des conditions plus qu’honorables.
Cela ressemblerait-il à la cigarette que l'on donne au condamné avant
son exécution? Nous participons à la commémoration
du 11 novembre 1918, mais nous sentons que les choses s'accélèrent, les
Officiers sont de plus en plus souvent appelés au P.C. Poste de
Commandement du CC4, Combat Command, en français : Groupement Tactique,
dont le 1er CUIRS fait partie. Le CC4 est divisé en 3 sous-groupements
tactiques comprenant chacun un escadron de chars Sherman, une compagnie
d'infanterie portée sur half-track (du RMLE), une section du Génie et
une batterie d'Artillerie (canons de 105 mm.) Chacun de ces
sous-groupements se voit attribuer une lettre A,B,C. Mon escadron fait
partie du SG C. Le 14 novembre, après plusieurs
fausses alertes, nous faisons mouvement de nuit, en total “black-out”
en direction de l'est car l'offensive vient de reprendre et il semble que
Belfort soit notre prochain objectif. Comme le SG C est, pour l'instant,
en réserve du CC4, par étapes
successives, pendant deux jours nous nous contentons de suivre. Chaque
soir, avec mes camions, je vais de char en char compléter les pleins
puis, avec mes jerricans vides, je pars vers l'arrière, parfois à 30
kms, les échanger contre des pleins avant de revenir à l'escadron. Mes
nuits, désormais, je vais les passer plus souvent sur les routes qu'à
dormir, d'autant plus que, mes déplacements s'effectuant toujours en
“black-out” je ne rentrerai souvent que peu de temp avant l'aube. Le 16 novembre, le SG arrive à
Geney où nous dépassons des batteries de 105 et 155 mm qui sont en train
d'expédier leurs volées d'obus sur les positions allemandes à
quelques kilomètres en avant. Nous n'avons pas encore été engagés mais
cela ne saurait tarder car, continuant à progresser en direction du
Nord-Est, arrivés à Arcey (10 kms ouest de Montbeliard.), non seulement
les explosions d'obus ou de grenades, mais également les rafales
d'armes automatiques sont très proches et les premiers cadavres allemands
aperçus ça et là. Un peloton de chars reste à Arcey, un autre
va à Echenans et le troisième
à Reynans où quelques prisonniers allemands sont faits. Dans la nuit,
alors que je ravitaille les chars, quelques obus allemands tombent dans
les parages, sans bobos. Cela y est, nous sommes au contact, notre guerre
vient de commencer. Le 17 novembre nous continuons à
avancer vers Laire et Héricourt en direction de Belfort. En rase
campagne, pas de résistance vraiment organisée de la part des Allemands,
seulement quelques éléments “retardateurs” que, avec les légionnaires,
les chars ont tôt fait de mettre hors d'état de nuire. Alors que la nuit
est tombée le 1er Peloton, commandé par le sous-lieutenant Favre d'
Echallens, qui a succédé au lieutenant H.....lorsque ce dernier a été
muté, est en tête de colonne et reçoit l'ordre de pénétrer dans Héricourt,
grosse bourgade 12 kms au sud ouest de Belfort, qui, en principe, a été
libérée en fin d'après-midi. Alors qu'il a pénétré de
quelques centaines de mètres dans la rue principale, le char Nemesis,
celui du sous-lieutenant est détruit d'un coup de “panzerfaust” (arme
anti-chars individuelle et portative, à charge creuse, utilisable à
courte distance - 50 mètres maximum - et ne pouvant servir qu'une fois)
actionné sans doute par un “panzergrenadiere” qui aura échappé au
“nettoyage” de l'après-midi. Le char flambe, les cinq membres de l'équipage
sont tous grièvement blessés; le tireur, Philippe, décédera dans la
nuit et le chargeur, Desmases, quelques jours plus tard. Nos premiers
“Mort pour la France” et nos premiers blessés. Les l8 et 19 novembre le CC 4
essaie vainement de s'approcher de Belfort par le sud mais les positions
dominantes des forts du Mont Vaudois et de Salbert, solidement tenues par
les batteries allemandes d’une part, la nature marécageuse du terrain
d'autre part, font que le Commandement décide d'investir Belfort en
passant, avec le CC6 par le nord de la ville qui sera libérée le 20
novembre. Ce même jour, au matin, nous
sommes à Montbéliard, à l5
kms au sud de Belfort, et nous partons plein Est en direction de Delle et
la frontière suisse mais la route est très embouteillée, la circulation
ralentie à l'extrême et nous faisons étape, à la nuit, à Montbouton.
Nous n'avons fait, dans la journée, qu'une dizaine de kilomètres. Le 21 novembre, longeant au plus
près la frontière suisse, par Saint Dizier, L’Evêque, Lebetain, Delle
et Faverois, l'escadron
pousse vers Courtelevant, situé bien à l'Est de Belfort, sur le seul itinéraire
permettant le passage du ravitaillement destiné à la 1ère Division
Blindée qui, après nous avoir précédés à Montbéliard, à foncé
vers le Rhin en direction de Mulhouse qu'elle a libérée et à atteint le
Rhin à Chalampe. Une contre-attaque allemande a réussi
à couper momentanément cet axe de ravitaillement en s'emparant d'un
important carrefour situé 2 kms à l'Est de Courtelevant. Il est impératif
que ce carrefour soit repris et que le ravitaillement puisse passer. Toute
heure qui passe est cruciale, aussi une opération éclair va être menée,
de nuit, en dehors de toute logique d'emploi normal d'une unité de chars,
par le 2ème Peloton de chars, commandé par 1'Adjudant-chef Harmand et où
Lamotte, brigadier-chef, est tireur à bord du char Nantes, accompagné
par la section du Lieutenant Hallo de la 7ème compagnie du RMLE. Tous phares allumés, crachant de
toutes leurs armes, les chars et les légionnaires foncent, en bataille
de part et d'autre de la route, sur le carrefour, détruisant au passage
un char Panther, culbutent les Allemands, sidérés. L’effet de surprise
a été total, le carrefour est libéré et la noria des camions de
ravitaillement peut reprendre. Cette opération, pour risquée qu'elle ait
été, n'a pas coûté un seul homme à l'escadron, la Légion y perdra un
half-track bazooké et 5 blessés. Comme à l'habitude, je vais
ravitailler tout ce monde sur place car le carrefour continuera à être
tenu toute la nuit. A maintes reprises, guidés par le bruit des jerricans
vides que, malgré les précautions, on cogne de temps à autres, les déplacements
de mes camions seront salués par des rafales de mitrailleuses et j'avoue
que le claquement sec et rageur des balles qui passent tout près me font
rentrer la tête dans les épaules. Ce qui me fait rager, c'est de penser
que, avec mes camions, je serai toujours “la cible” sans avoir la possibilité
de riposter. A la suite de ce
“fait d'armes” je ferai l'objet de ma première citation à l'ordre du
Régiment. Le 22 novembre le S/G C repart vers Lepuix-Delle, petite bourgade au nord de Courtelevant, puis vers Suarce (3 km encore plus au nord.) L'Alsace est toute proche et je pense aux Schoettel dont je n'ai plus eu de nouvelles depuis 1941. Que sont-ils devenus?
l fait un temps
épouvantable, pluie et vent, lorsque le 3ème Peloton (Lieutenant
Bruneau) est en vue du village; avec mes camions je suis la colonne à
environ un kilomètre derrière. Des obus allemands explosent de ci, de là,
et notre artillerie répond en bombardant les lisières du village. Dans
une ferme isolée où avec mes équipages je me suis momentanément abrité,
se trouvent quelques habitants du village qui ont fuit les combats et,
parmi eux, le curé de Suarce qui se lamente en voyant un obus frapper le
clocher de son église qui, manifestement, sert d'observatoire à
l'artillerie allemande... « Oh! mon Dieu, dit-il, un. si beau
clocher que nous devons à l'ingénieur Kléber avant qu'il ne devienne,
avec Napoléon Bonaparte le vainqueur de la bataille des Pyramides lors de
l'expédition d'Egypte en 1798. » L'entrée de Suarce est difficile
d'accès car la route est encaissée; le char Nomade (celui du S/Lt
Bruneau et que pilote mon ami, le Brigadier François Lasserre) pénètre
le premier, suivi par le char Noailles, tous deux entourés et précédés
de légionnaires combattant à pied. Ils n'ont pas vu un Jagdpanther en
arrière du village, bien camouflé dans un bosquet en léger surplomb,
qui les a dans la ligne de mire de son canon de 88mm anti-chars qui,
malheureusement, est nettement supérieur au canon de 75mIn
dont nos Sherman sont équipés. C'est le drame ! Les coups du
Jagdpanther font de suite “mouche”; le Nomade, le Noailles puis le
Nemrod du 1er Peloton qui tente de déborder, percés par les obus,
flambent comme des allumettes. Cinq tués, dont Lasserre. Pauvre François,
mon ami, mon frère, compagnon depuis 3 ans de tous mes bons et mauvais
moments! Mort au Champ d'Honneur et dont on ne retrouvera rien, brûlé
dans son char, déchiqueté par l'explosion des obus qu'il contenait,
tout comme son co-pilote Raphael premier “pied-noir” de l'escadron
mort pour la France qu'il n'avait, auparavant, jamais vue. Les autres
membres des trois équipages sont tous blessés plus ou moins grièvement.
Un gros “coup dur” pour l'escadron. Du 23 au 26, après un temps de réorganisation,
l'escadron, réduit à 11 chars en état de combattre, pénètre en Alsace
à Seppois puis, par Hirsingue et Altkirch, se rabat vers l'Ouest en
direction de Ballersdorf. Je me souviens de ce que, dans ce dernier
village, près d'une grange qui brûlait, il y avait un unteroffiziere
(sous-officier) allemand tué par un obus tombé tout près de lui. Son
casque d'acier était à quelques mètres mais il avait encore sur la tête
la coiffe intérieure du casque, maintenue par la jugulaire bouclée sous
son menton, lui donnant ainsi un air grotesque, frisant le ridicule. Des
habitants du village venaient voir, s'assurant ainsi qu'il était bien
mort et personne ne semblait le regretter, bien au contraire car, selon
leurs dires, il leur avait fait beaucoup de mal. II avait fait partie de
la Kommandantur locale, arrêtant les jeunes pour les faire incorporer
dans la Wehrmacht et faisant déporter, voire même fusiller, ceux qui
avaient résisté ou tenté de déserter. Non, personne ne semblait désireux
de se charger de sa mise en terre. Pendant cette journée, dans un beau
ciel redevenu bleu mais très froid, j'admirais, avec une certaine
jubilation, les longues traînées de condensation des flottes de
bombardiers anglais ou US passant, haut dans le ciel, en direction de
l'Est. Le 27 novembre nous quittons
Ballersdorf, toujours vers l'Ouest, en direction de Dannemarie
(Dammerkirch disent encore les pancartes routières allemandes) grosse
bourgade alsacienne, important point de passage pour les troupes
allemandes qui se replient de la région de Belfort et du sud des Vosges.
A ce que l'on sait, la bourgade serait assez fortement tenue, aussi une
intervention de l'aviation a t'elle été demandée avant que les chars
attaquent. Vers le milieu de la matinée, le “bombing” aérien demandé
n'ayant toujours pas eu lieu, l'ordre d'attaquer quand même parvient au
sous-groupement dont l'escadron est réduit à 7 chars, le 2ème Peloton
(Harmand) ayant été détaché un peu plus au Nord, en direction de
Gommersdorf. Un char obusier M6, de la 7ème
Cie du RMLE allant se mettre en batterie est atteint d'un coup de 88mm
anti-char dès qu'il a été en vue des lisières de Dannemarie et flambe
immédiatement. Le 1er Peloton (Lieutenant de Grasset qui a succédé au
S/Lt d'Echallens) prend la tête et le char Ney, qui se trouve encore à
environ 1 km de Dannemarie, est atteint d'un obus de 88mm et flambe à son
tour. Sur les 5 membres de l'équipage, 4 sont tués et le 5ème très grièvement
blessé. La progression continue quand même, aussi vite que possible,
en zigzagant et tirant, d'autant plus que, jusqu'aux lisières
du village c'est un “vrai billard”. Le Panther qui vient de
tirer, astucieusement camouflé sur la place centrale de Dannemarie, tout
contre une fontaine genre Wallace, bat en retraite. Les coups de 75mm de
nos chars l'atteignent bien mais son épais blindage, parfaitement profilé,
fait que nos obus ne pénètrent pas et ricochent. Le 3ème
Peloton (MdL Chef Boucaud, qui a succédé au S/Lt Bruneau), réduit
à un char, le Noroit, a réussi à s'emparer du pont sur le canal du Rhône
au Rhin, l'empêchant ainsi de sauter, mais à perdu le Normandie et le
Noyon sur les bords du canal. Ces deux chars sont en flammes, atteints par
les obus de deux Panthers qui ont pu, eux aussi, se replier. Là encore,
deux des nôtres tués et quatre blessés. Ainsi se termine une autre dure
journée pour l'escadron qui dix jours après son “baptême du feu”,
se trouve réduit à moins de 10 chars. Du 28 novembre au 2 décembre, ce
qui reste de l'escadron se rapproche de Mulhouse, va stationner le 1er décembre
à Spechbach le Haut où, à ce que l'on dit, il doit se reformer et, en principe, rester au repos
durant quelques jours. J'envisage déjà, grâce à mes fonctions, la
possibilité de me rendre à Mulhouse pour retrouver la
trace de mes amis Schoettel Hélas! il est bien vrai qu'à la
guerre, encore moins qu'ailleurs, on ne sait jamais de quoi demain sera
fait et, le 2 décembre au soir, nous sommes mis en alerte. En fait de
repos, le lendemain nous repartons plein Ouest, direction Belfort. Le 4 décembre, de Belfort,
direction Nord, nous contournons les Vosges par l'Ouest et, par Luxeuil,
Plombieres, Remiremont, arrivons à Bruyeres (10 km est d'Epinal) en
pleine nuit. En deux jours nous venons de faire plus de 150 kms aussi,
avec ses dernières pertes plus quelques chars en panne, l'escadron se
trouve t'il réduit à 5 chars, soit un peloton. Le 5 décembre se passe à
“retaper” le matériel, à récupérer les chars tombés en panne et
un renfort en personnel nous parvient.
Le 6, départ de Bruyères pour Sainte Marie
aux Mines, par Saint Die. Encore une étape de 60 kms qui nous ramène
en Alsace, en plein coeur des Vosges, à une trentaine de kilomètres à
vol d'oiseau au Nord-Ouest de Colmar. Le 7, trois nouveaux chars (les
premiers que nous recevons): Nemesis II, Nomade II et Noailles II, nous
sont affectés et l'escadron, par une toute petite route de montagne, part
vers le sud, vers Aubure à 10 kms de Sainte Marie
aux Mines. Le 8, encore un petit “saut de
puce” de 6 kms jusqu’à Freland, village situé dans une vallée très
encaissée. Le front est tout près, le long de la vallée de la Weiss,
rivière orientée ouest-est. L'escadron est à nouveau à 10 chars; le
froid se fait à présent bien sentir mais il n'y a pas encore de neige.
Le 9 décembre, à la queue leu
leu (aucun débordement n'est
possible au milieu de toutes ces montagnes. Il y a la route, seulement la
route,) les chars quittent Freland, abordent Hachimette mais ne peuvent
continuer vers Orbey (8 kms plus au sud) en raison de la difficulté qu'éprouve
le Génie à rétablir le passage sur la Weiss dont le pont à sauté. En
effet, les Allemands occupent toutes les crêtes dominant l'unique point
de passage et soumettent à des tirs violents tous les véhicules qui
tentent de s'en approcher. Le char Namur est atteint par un obus, sans
dommage heureusement pour le personnel. Une vigoureuse action, menée par
les goumiers du 2ème groupement de Tabors permettra le dégagement des crêtes
les plus rapprochées et le Génie pourra, enfin, mettre en place un pont
provisoire. Je viens de parler de Goumiers; ce
sont des Marocains de l'Atlas, rudes combattants d'origine Chleuh, aussi
habitués à la montagne que les mouflons ou bouquetins, se déplaçant
sans bruit, experts à l'arme blanche et d'une frugalité remarquable.
Toujours vêtus de leur épaisse djellaba de laine couleur de roche, coiffés
du gros chèche de même couleur, chaussés, été comme hiver, de “naïls”
(sandales à lanières de cuir avec semelles de caoutchouc) qu'ils portent
sur de grosses chaussettes de laine. Ils sont résolument rebelles au port
des “brodequins et j’avoue que, lorsque plus tard, je les verrai
patauger dans la neige avec leurs “naïls” cela me donnera le frisson.
Mais cela ne semblera pas beaucoup les affecter. Il paraît qu'ils en ont
l'habitude, là-bas, dans leurs djebels. Du 10 au 30 décembre l'escadron
va vainement tenter, avec sa compagnie de légionnaires et l'appui épisodique
de tirailleurs et de goumiers, de s'approcher du dernier obstacle qui le sépare
encore de Colmar : la crête des Trois épis. Les vallées très
encaissées dans lesquelles il va avoir à s'avancer sont peu propices à
la manœuvre des chars, les routes étant partout surplombées par des crêtes
tenues par l'ennemi. C’est ainsi
que, le 11 décembre, alors que quelques chars ont réussi à aborder les
premières maisons d'Orbey, le char Narvick, après avoir réussi à détruire
un Jagdpanther, presque à bout portant, avec un obus incendiaire au
phosphore, est à son tour détruit, ainsi que le char Noroit (3 tués et
6 blessés). Plus tard dans le temps, quelques
chars arriveront à grimper jusqu'au hameau de La Chapelle puis certains
pousseront, avec bien des difficultés car la défense allemande est
toujours aussi opiniâtre, jusqu’à Labaroche, mais les intenses
bombardements, la neige et le froid ( le thermomètre descend souvent
jusqu'à -20° ) les empêcheront d'aller plus loin. Pour ce qui me
concerne, le jour je suis à Hachimette qui, dominé au sud et à l'est
par les Troisépis et le Sommerberg est toujours soumis à des
bombardements d'artillerie et de “minenwerfers” (mortiers.) La nuit,
toujours sans lumières, avec mon camarade Michel Serves, mes fidèles
conducteurs Tognet et Navarro ( tous “pieds-noirs” ) et six Marocains
très courageux ( mes manutentionnaires ) je pars pour Orbey puis La
Chapelle et Labaroche, à la
grâce de Dieu car la route n'est jamais très sûre, ravitailler en
essence, mais surtout en munitions, “mes” chars, qu'il ne m'est pas
toujours facile de trouver car, eux aussi, savent utiliser l'art du
camouflage. Ce n'est pas le moment d'avoir oublié le “mot de passe” où
de se tromper d'itinéraire. Les mortiers allemands nous suivent à la
trace, au bruit plutôt et rares sont les nuits où nous ne rentrons pas
avec quelques pneus crevés aux jumelages de nos GMC ou des jerricans percés
par des éclats. Mais Dieu est avec nous et, avec mes équipages, nous
passerons toujours “entre les gouttes”. Les nuits de pleine lune, pour
revenir, nous roulons presque aussi vite qu'en plein jour car mes conducteurs,
habitués qu'ils sont à présent à rouler en black-out, sont d'une
adresse remarquable. Ainsi passent les nuits, qui sont toujours très
courtes. A la mi-décembre nous apprenons
que les Allemands ont lancé une vigoureuse contre offensive à travers le
massif des Ardennes mais, après quelques jours critiques qui avaient amené le Haut Commandement allié à envisager une
retraite partielle qui aurait permis aux Allemands de réoccuper
Strasbourg (ce qui, heureusement, n'a pas été le cas), les choses sont
rapidement rentrées dans l'ordre avec une résistance héroïque des
troupes américaines encerclées à Bastogne en Belgique. Noël passe comme un jour
ordinaire avec son lot d'obus de mortier et d'artillerie. Il fait très
froid, le sol est gelé, les chars n'ont pratiquement pas bougé depuis
quelques jours déjà mais, comme il leur faut tout de même faire tourner
leurs moteurs afin d'éviter que ces derniers gèlent, je dois quand même
leur apporter carburant et munitions. Qu'elle est sinistre cette nuit de
Noël où, en guise de sapins illuminés il n'y a que la “guirlande”
des maisons bombardées qui, de ci de là, sont en train de brûler et où
je trouve, sur chaque char que j'aborde, les membres de l'équipage qui ne
sont pas de veille qui tentent de se reposer et d'emmagasiner un peu de
chaleur, enroulés dans une couverture, allongés sur les plaques moteurs
encore tièdes du char qui vient de tourner. Maigre confort! La résistance des Allemands se
raidit de plus en plus; ils se cramponnent à ce lambeau d'Alsace qu'ils
s’acharnent à vouloir conserver au “Gross Reich” et d'ailleurs
Hitler vient de confier le commandement des troupes de cette “poche de
Colmar” à Himmler, son âme damnée, qui dispose encore de quelques
troupes d'élite très fanatisées comme ce qui reste de la Panzerdivizion
Hitlerjugend, déjà sévèrement étrillée en Normandie, mais qui
“en veulent” encore. Le 30 décembre, une unité américaine
vient nous relever et, le 31 décembre l'escadron, avec tout le régiment,
part au repos, au nord-ouest des Vosges, par Lapoutroie, le col du
Bonhomme, Fraize et Provenchères sur Fave (11 kms au nord-ouest de Sainte
Marie aux Mines). Le trajet est rendu très pénible à cause de la neige,
notamment dans 1'ascension puis la descente du col du Bonhomme où les
chars patinent et glissent et c'est miracle qu'aucun d'eux ne se soit
retrouvé au fond d'un ravin! Got
mit uns auraient dit les Allemands. L'escadron est en cantonnement à
La Pariée, petit hameau à 3 kms de Provenchères. Nous sommes déjà en
1945 quand, après avoir complété les pleins, je puis, enfin, aller me
coucher sans penser un instant à fêter l'an nouveau. De quoi sera faite l'année 1945 ? Je ne me pose même pas la question; je suis fatigué et, comme tous mes camarades, après ce que nous avons vécu, nous sommes “vaccinés”, non contre la peur mais contre le danger. Nous savons que ce sera, jusqu'à la fin de cette guerre, notre lot, et nous faisons notre le Mektoub de nos camarades marocains : Quoi que tu fasses, ce qui doit arriver arrivera. C’est déjà écrit..
Année 1945 Retour en haut de la page.
|
|
| Copyright ©
Raymond Lescastreyres, Olivier Duhamel, 2001, 20109 |