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Le Maréchal des Logis Lescastreyres en 1945
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u 2 au 21 janvier l'escadron va se reformer à La Parièe, tout d'abord en
recevant un renfort en personnel pour combler les pertes consécutives aux
derniers combats de décembre, puis en renouvelant de fond en comble son
matériel chars. En effet, nous transférons aux autres escadrons du régiment
les quelques Sherman M4A4 qui
nous restent et percevons à la place 7 M4A4 neufs ainsi que 4 M4A2, neufs
également mais qui, eux, fonctionnent au gasoil ( ce qui va me poser
quelques problèmes quant à leur ravitaillement car il ne s'agira pas de
mélanger jerricans d'essence et de gasoil.) Les personnels qui nous sont
affectés viennent, pour la plupart, des dépots d'Afrique du Nord,
quelques autres viennent des FFI (Forces Françaises de l'Intérieur,
anciens “maquis”) Chacun y mettant beaucoup de bonne volonté,
l'amalgame se fait très vite. Le Lieutenant Bruneau, à peu près remis
des blessures reçues à Orbey après celles subies à Suarce un mois plus
tôt, rejoint l'escadron, ayant refusé de partir en convalescence. Par
ailleurs des spécialistes américains viennent nous initier à
l'utilisation et l'entretien des Sherman M4A2. Le 9 janvier l'escadron est alerté
et doit se tenir prêt à partir le lendemain matin. Le contre-ordre
arrive dans la nuit. Fausse alerte donc mais nous sentons bien que la période
dite “de repos” va bientôt prendre fin car, dès le 16 janvier, les
capitaines du Sous-Groupement C sont envoyés en reconnaissance aux
confins de la plaine d'Alsace, au nord-ouest de Colmar. Le 21 janvier, adieu La
Parièe. L'escadron, qui compte 11 chars, refait en sens
inverse ( et dans les mêmes conditions climatiques détestables, neige épaisse
et fort brouillard givrant) le chemin qu'il a parcouru le 31 décembre et,
par Saint-Die, le col du Bonhomme et Lapoutroie, arrive à Hachimette où
se trouvent toujours les Américains qui nous ont relevés en décembre. Le 24 janvier, par Kaysersberg (
la patrie du docteur Schweitzer ), Riquewihr et Hunawihr, nous bordons la
plaine d'Alsace, face à Ostheim (l2 kms au nord de Colmar ) Nous sommes
en plein vignoble alsacien mais il nous faudra attendre des jours
meilleurs pour déguster son vin car les caves ont été soit détruites,
soit pillées par les Allemands. Aux lisières sud de Hunawihr une
batterie de canons de 155 mm tire sans discontinuer en direction du
Rhin. Nous sommes sous la neige dont la couche atteint 50 cm et c'est pitié
de voir les vestiges de ces villages alsaciens, écrasés par les obus, réduits
à des monceaux de ruines recouverts de neige comme d'un linceul et sur
lesquels les rares habitants restés dans les caves ont à cœur de faire
flotter les couleurs de la France. Pauvres petits “drapeaux” faits de
bouts de tissus bleus, blancs et rouges assemblés à la hâte ou
pieusement conservés dans un endroit secret au nez et à la barbe de
l'allemand. Oui, vraiment, ces gens là sont restés Français de toutes
leurs fibres, envers et contre tout et quoi qu'il leur en ait coûté. Nous restons là trois jours et,
afin qu'ils se fondent mieux dans le paysage, nous peignons tous les véhicules
en blanc car la neige, qui continue à tomber, n' est pas à la veille de
fondre. Le 28 janvier, en début d'après-midi, l'escadron part vers le
sud-est en direction du pont sur l’Ill (Pont de Maison Rouge ) par
Zellenberg et Ostheim (grosse bourgade totalement anéantie par les
bombardements). Chemin faisant nous dépassons des fantassins américains
qui, jusqu'à ce jour, constituaient les “avant-postes” où ils ont
passé quelques jours et autant de nuits dans leurs trous recouverts
d'une toile de tente. A moitié ensevelis dans la neige! Ils ne sont pas
peu heureux de nous voir arriver. Le 29 janvier les choses sérieuses
recommencent pour nous et l'escadron, en étroite liaison avec
l'infanterie américaine, part en direction du sud, vers Colmar, alors que
le jour n'est pas encore levé. Premier objectif, Holtzwihr à 4 km au
sud, ainsi que le pont sur le canal de Colmar à 1500 mètres au sud de
Holtzwihr. Après
bien des difficultés, dues essentiellement à la nature du terrain où
nos chars s'embourbent parfois, les lisières d’Holtzwihr sont atteintes
au lever du jour et, vers 10 heures, le village est entre nos mains où
une cinquantaine de prisonniers sont faits. Tout le reste de la journée
et la nuit suivante l'escadron subit de violents tirs d'artillerie. Je me
souviens avoir vu, cet après-midi là, un GMC de l'armée US roulant dans
la rue et qui me précédait d'une centaine de mètres, recevoir un obus
de plein fouet dans la cabine, continuer sa course et venir percuter un de
nos chars. Ses occupants étaient morts, bien sûr; comme il ne
transportait ni essence ni munitions, le char n'en a pas souffert. Le 30
janvier, l'escadron, toujours avec la Légion et l'Infanterie US, part
vers Wihr en Plaine (3 km est de Colmar) où il est accueilli par un
violent tir d'artillerie. Une contre-attaque allemande venant de l'Est
tente de couper l'escadron de ses arrières. Le 1er peloton (Lt Berthelot)
est envoyé pour s'y opposer et le char Nemrod reçoit alors un coup de
88mm en pleine tourelle (1 tué, 3 blessés). Bien que blessé, le pilote,
cuirassier Beauchet, tente de ramener son char qui n'a pas pris feu mais,
touché une nouvelle fois, il doit l'évacuer. Un autre char, en panne de
terrain, touché à son tour, doit être évacué. Finalement, la
contre-attaque allemande échoue et Wihr en Plaine est occupé en partie. Le 31
janvier, après les pertes de la veille et quelques chars toujours
immobilisés suite à des pannes de terrain, l'escadron se trouve momentanément
réduit à 5 chars. Son objectif est aujourd'hui Horbourg (faubourg de
Colmar, séparé de la ville par L’Ill, à l'est de cette dernière).
Toujours accompagnés des légionnaires et de l'infanterie américaine, le
débouché se fait rapidement mais, dès leur arrivée aux lisières
d'Horbourg, les chars se heurtent à une résistance acharnée des
Allemands retranchés dans les caves au milieu des civils et qui tirent
par les soupiraux, rendant la riposte particulièrement difficile. Malgré
un violent tir d'arrêt allemand, Horbourg reste, en partie, entre nos
mains et 80 prisonniers sont faits. Malheureusement cette action n'empêchera
pas les Allemands de faire sauter le pont sur l'ill. Quelques blessés
chez nous mais surtout parmi les légionnaires. La
nuit du 31 janvier au 1er février se passe sous les tirs de l'artillerie
et des mortiers ennemis. Pour ravitailler en carburant et munitions les
chars et les half-tracks de la Légion, il me faudra, avec mes équipages,
“slalomer” entre les obus et, au matin, je ne compterai pas les
impacts d'éclats de toutes sortes qui truffent mes GMC et la plupart de
mes jerrycans. Une chance inouïe qu'aucun obus ne soit jamais tombé sur
les caisses d'obus que je transportais. Quel feu d'artifice cela aurait
fait ! Sur le coup, heureusement, je n'y ai jamais pensé. Pas de citation
cette fois-ci. Seulement une “inscription” au Journal De Marche. La
citation à l'ordre de la Division c'est le Sous-lieutenant Ducanchez qui
l'a eue. Que
l'on me permette, à ce point de mon récit, une petite disgression. Je
viens de mentionner que, entre le 28 et le 31 janvier nous avons combattu
avec l'infanterie américaine. A mon avis, le Journal De Marche de mon
escadron (son rédacteur tout au moins) se montre très sévère avec
cette unité. Certes, les GI's ne sont pas des Légionnaires (ces
derniers, et c'est tout à leur honneur, ne sont pas habitués à “économiser”
leur sang) mais je veux préciser que la Division à laquelle appartenait
cette unité (la 3ème DIUS je crois et dont l'insigne est un carré strié
en biais de bandes blanches et bleues - j'en ai un exemplaire qui m'a été
donné en souvenir à Wihr en Plaine par un GI), après avoir débarqué
en Afrique en 1942, puis à Salerne en Italie en 1943, combattu en
Belgique puis avec nous en Alsace, a tout de même compté dans ses rangs
le soldat le plus décoré de l'US Army : Audie Murphy qui, engagé comme
simple soldat en 1941 a terminé la guerre comme Capitaine, a reçu, des
mains du Président Truman la plus haute distinction des Etats Unis,
La Médaille d'Honneur Du Congrès
puis après un court passage par Hollywood où il a été la
vedette de quelques films, a trouvé la mort en 1971 dans un accident
d'avion. Oui, ces GIs nous ont tout de même bougrement aidés à vaincre!
Le
pont sur L’Ill entre Horbourg et Colmar ayant donc sauté, il faut
trouver une autre solution pour prendre Colmar aussi, le 1er février,
nous quittons Horbourg pour revenir sur nos pas : Wirh en Plaine,
Holtzwirr, Pont de Maison Rouge et cap au sud sur Houssen (4 km au nord de
Colmar). Le 2 février vers 8 heures, après avoir récupéré quelques
chars qui ont été réparés, l'escadron se dirige vers l'entrée Nord de
Colmar qu'il commence à “nettoyer” sans trop de pertes pour nous. Il
n'en va pas de même pour les Légionnaires victimes de tirs des snipers.
Enfin nous sommes à Colmar. Cela n'aura pas été sans mal mais le
jour tant attendu est enfin arrivé. Le 3 février,
avec le Bataillon de Choc, nous participons au “nettoyage” de la ville
où de nombreux prisonniers sont faits, et, le 4 février, la ville étant
totalement libérée, nous nous installons en cantonnement confortable
chez l'habitant, au voisinage de la gare. Pour ma part, je partage une
vaste chambre avec mon camarade, le Maréchal des Logis Benazra chez un
avocat de la ville actuellement absent. Le 5 février,
hormis les prisonniers, il n'y a plus un seul soldat allemand sur la terre
de France. Enfin, presque car à Lorient, La Rochelle et Royan quelques
“poches” résiduelles subsisteront jusqu'en avril. Le 8 février
une prise d'armes est organisée sur la place Rapp (du nom d'un Général
de Napoléon originaire de Colmar) en l'honneur du Général de Lattre de
Tassigny et une autre le 10 en l'honneur du Général de Gaulle.
L'escadron va couler quelques jours heureux et prendre un repos bien mérité.
On parle même de permissions. Les premières pour la plupart d'entre
nous. En attendant, les 7 chars qui nous restent sont parqués au quartier
RAPP et on remet le matériel en état. Etant, d'une part, un de ceux qui
avaient quitté la France depuis le plus
longtemps ( près de 3 ans et demi ), et d'autre parte un de ceux
qui habitent le plus loin, je suis un des premiers à partir pour une
permission de 10 jours plus 4 jours de délais de route car il faut
compter avec les difficultés de transport, les voies ferrées n'étant
pas partout totalement remises en état. Le 13
février donc, en camion, nous sommes quelques-uns un à aller prendre le
train à Belfort puis, en train spécial de permissionnaires, direction
Paris. De là, par la gare d'Austerlitz, direction Bordeaux puis Ychoux et
Parentis en Born toujours par le train Car, à l'époque, la voie ferrée
des Landes avec son train antédiluvien de la ligne Ychoux - Biscarosse
Plage ( le “mâche-cul” comme nous l'appelions alors à cause de ses
banquettes en bois bien dur) fonctionnait encore. J'arrive
à destination le 15 en fin d'après-midi. Cela me fait tout drôle de
retrouver mes parents réunis. Lorsque ma mère est partie avec moi à
Mont de Marsan en février 1931, j'avais un peu plus de 7 ans puis, le
divorce prononcé en 1932, j'ai été confié à mon père avec lequel je
suis resté jusqu'à l'âge de 14 ans, élevé par ma grand-mère
paternelle qui, sans être vraiment méchante à mon égard, ne me portait
pas spécialement dans son cœur. Comme je réussissais tout de même bien
dans mes études, après avoir passé avec succès les épreuves du
concours des bourses 3ème série ( examen d'un niveau intermédiaire
entre le Brevet Elémentaire et le Baccalauréat), le directeur de l'école
de Parentis avait conseillé
à mon père de me laisser repartir à Mont de Marsan pour y poursuivre
mes études, ce à quoi il avait consenti. En
1937 donc j'étais retourné auprès de ma mère et étais entré à
l'Ecole Pigier pour y apprendre la sténographie, la dactylographie et la
teneur de livre, (autrement dit : la comptabilité). Un an après
j'obtenais un certificat dans chacune de ces 3 matières et l'année d'après,
toujours dans ces mêmes matières j'obtenais mes diplômes; j'étais donc
prêt à entrer dans la vie professionnelle à partir de la fin juin 1939.
Après
cette digression, j'en reviens au fait que, bien que sachant que ma mère
était depuis 1942, retournée, après le décès de ma grand-mère
paternelle vivre à Parentis avec mon père, je ne me suis pas senti très
à l'aise quand je les ai revus ensemble. J'ai très vite compris que,
entre eux ce n'était qu'un simple “rafistolage”. Une simple
“communauté d'intérêts” en somme dont je me sentais totalement
exclu. Certes, cela m'a fait plaisir de les revoir, de constater qu'ils
n'avaient pas trop souffert de la guerre. Mais j'ai aussi senti que, si je
voulais avoir une famille, une vraie famille, il faudrait que je la fonde
moi-même. Les
quelques jours que j'ai passés
à Parentis, je les ai surtout employés à aller voir mes autres parents
comme la cousine Simone, a qui, en 1941 nous avions fait, ma mère et moi
passer la ligne de démarcation pour qu'elle puisse aller revoir, en Zone
Libre, son mari Pierre Manciet. J'ai aussi vu pas mal de ces gens qui,
bien que ne me connaissant pas, savaient en 1941, m'écrire pour me
demander de faire passer des lettres en Zone Libre. Peu s'en souvenaient
encore et encore plus rares ceux qui m'en ont remercié. Il est vrai que,
les mauvais souvenirs de l'occupation, il fallait les oublier au plus
vite. Par
contre, mes “camarades” restés tranquillement chez eux pendant
l'occupation et qui, par “chance” ou par relations avaient échappé
au STO (Service Obligatoire du Travail), ne manquent pas de me narrer
leurs exploits de FFI . Oh!
Ils en ont fait des choses ! A tel point que, à côté de tout ce
qu'ils me disent avoir “enduré”, j'en arriverais presque à me dire
que, malgré ma Croix de Guerre 39-45 toute neuve, je ne serais qu'un
petit garçon. Ils me montrent des photos où, brassard FFI gros comme une
affiche autour du bras, une antique “pétoire” à la main on les voit
à quatre ou cinq tenir par le collet un minable “soldat” allemand qui
pourrait être leur père et qu'ils ont “cueilli”, je ne l'ai vu que
bien plus tard, sur le bord de la route, alors que, exténué, il n'avait
pu suivre ses camarades en retraite. Oh Le glorieux fait d'armes que voilà! J'ai
encore appris, plus tard, que la plupart (dans la région tout au moins)
ne sont devenus FFI que lorsque les derniers soldats allemands ont eu
quitté la région et que les “actes de guerre” de ces “résistants”
de la dernière heure, les
plus virulents, ont essentiellement consisté à s'ériger en justiciers,
faisant la chasse aux rares femmes qu'ils soupçonnaient,
parfois à tort d'ailleurs, d'avoir eu des “bontés” pour
l'occupant et s'acharnaient ensuite à les avilir en les dénudant, leur
peignant des croix gammées sur la poitrine, leur rasant la tête. Il se
dit même que certains se sont ainsi vengés d'avoir vu leurs
“avances” repoussées. Tout cela pour en arriver à voir, quelques années
plus tard, l'un de ces vaillants lieutenant épouser
une de celles à qui il avait rasé la tête en 1944. Je me suis beaucoup éloigné de mon sujet mais il fallait
que cela soit dit. Il me
reste encore 4 jours de permission à passer. Sans regrets je quitte
Parentis et pars à Bordeaux où habite une tante qui a beaucoup compté
dans ma vie. Tante Jeanne a épousé un frère de ma mère, tonton Louis,
qui est aussi mon parrain; comme ils ne pouvaient pas avoir d'enfants,
tante Jeanne s'est, dès mon plus jeune âge, beaucoup intéressée à moi
et je me souviens que, à Morcenx où elle habitait alors, je me plaisais
beaucoup quand elle m'y amenait pour quelques jours. Malheureusement, en
1931 parrain Louis décédait et je perdais de vue tante Jeanne pendant
quelques années. En
1935, à l'occasion d'un mariage je l'ai revue de façon très fugitive;
elle s'était remariée entre temps et habitait désormais Bordeaux mais,
dans mon coeur elle était restée tante Jeanne. Pendant la guerre comme
mes parents, habitant à la campagne, avaient quelques facilités de
ravitaillement, ils ont pu en faire profiter un peu la tante Jeanne ce qui
fait que les relations avec elle et son nouveau mari n'ont jamais été
interrompues. Me
voici donc à Bordeaux où je passe mes derniers jours de permission.
C'est là que je vais faire la connaissance d'une nièce de tante Jeanne,
fille d'une de ses sœurs, Louise et qui, à l'époque, est âgée de 16
ans 1/2. Je me souviens vaguement en avoir entendu parler. Nous avons
d'ailleurs un parrain commun, tonton Louis, et dans notre tout jeune âge,
alors que notre parrain était encore de ce monde nous nous serions à ce
que nous dit la tante, déjà rencontrés. J'ai vaguement souvenance en
effet, de son nom de famille que, à l'époque, je pense être
Marchandeau, alors qu'en fait c'est Marchadier, Andrée, mais que tout le
monde appelle Dédée . Elle est encore une gamine sautillante, enjouée et, déjà,
bien jolie. Dans un peu plus de quatre ans elle deviendra ma femme. Mais
nous n'en sommes pas encore là. Ces 4
jours à Bordeaux passent très vite; je visite la ville que je ne
connaissais absolument pas auparavant et le jour arrive où je dois
retourner dans mon régiment. A la gare de l'Est, à Paris, au Centre
d'Accueil des Permissionnaires, j'apprends que mon régiment a quitté
Colmar pour la banlieue ouest de Strasbourg, à Eckbolsheim où je le
rejoins le 27 février. Le 28
février, pas le temps de souffler, les choses sérieuses recommencent
pour moi. Tout d'abord comme je m'occupe toujours de la comptabilité du
matériel, je dois préparer le reversement à d'autres escadrons des
chars M4A4 et M4A2 qui nous restent car nous allons percevoir à la place
17 chars Sherman M4AI dotés d'un moteur d'avion (9 cylindres en étoile)
fonctionnant toujours à l’essence et dont deux
exemplaires (seulement) sont dotés d'un canon de 76mm long, muni d'un
frein de bouche. Enfin un véritable canon antichar. Mais hélas, il n'y
en a que deux! Le
Capitaine Guibert (Petit Louis) nous a quittés, muté comme instructeur
à Saumur. Le Lieutenant de Grasset prend le commandement de l'escadron.
Le mois de mars se passe à remettre sur pied un escadron à nouveau apte
à reprendre le combat. Mais cette fois ce sera en Allemagne, de l'autre
coté du Rhin, que nous allons le mener. Le 27
mars, alertés dans la matinée, nous partons vers le Nord est par
Haguenau allons cantonner à Oberseebach, toujours en Alsace, à moins de
10km de la frontière
allemande où nous allons rester quelques jours en attendant que des
moyens soient réunis pour que nos chars puissent franchir le Rhin dont
les Allemands tiennent toujours la rive droite, mais plus pour bien
longtemps. Du 1er
avril au 23 avril 1945
partir de maintenant, mon récit va s'inspirer largement du
“carnet de route” que j'ai tenu à partir du 1er avril et jusqu'à la
fin de la guerre (petit carnet jaune où, au crayon, chaque soir, je
rapportais les itinéraires suivis, mes faits et gestes, mes états d’âme.)
J'y ajouterai quelques commentaires qui, sur le champ ne me sont pas
venus, ainsi que quelques oublis sur des évènements dont je n'ai eu
connaissance qu'après coup. Le 1er
avril, en milieu d'après-midi, par Wissembourg nous pénétrons en
Allemagne et traversons la ligne Siegfried (prise depuis quelques jours déjà
par les Américains) à 16 heures 30 et arrivons à Oberlustadt à la
nuit. Nous sommes à une trentaine de kms de Wissembourg, donc bien à
l'intérieur de l'Allemagne. Aux fenêtres de toutes les maisons flottent
des bouts de tissus blancs en signe de reddition, qui contrastent singulièrement
avec ces affiches placardées à profusion et qui affirment de façon péremptoire
: Wir kapitulieiren nie. (Nous ne capitulerons jamais!). Personne
dehors, les habitants restent calfeutrés. Le village n'a, apparemment pas
souffert. Les Allemands chez qui, avec mes équipages, je dois loger
semblent terrifiés, surtout en voyant les Marocains car, nous disent-ils
après que nous les ayons rassurés, la propagande nazi leur a affirmé
que les noirs allaient les violer et les tuer. Nous ne verrons que des
vieillards et des enfants, les jeunes hommes, et même les moins jeunes,
sont à la guerre, les femmes claquemurées au fin fond des caves. Le 2
avril nous restons à Oberlustadt en attendant de pouvoir passer le Rhin.
Le 3 avril, les chars de l'escadron franchissent le Rhin à Germersheim (
15 kms à l'Est de Landau), sur des bacs réalisés par le Génie. Avec
les véhicules à roues et les half-tracks de la Légion, je franchis le
Rhin sur un pont de bateaux à Speyer (Spire), 10 kms au nord de l'endroit
où les chars l'ont franchi. Le soir, tout l'escadron est rassemblé et
passe la nuit à Uttenheim (15 kms au nord de Karlsruhe) je vais, à la
nuit, me ravitailler en essence au bord du Rhin en face de Germersheim.
Nous ne sommes pas encore engagés, mais cela ne saurait tarder. Le 4,
nous partons à l'aube vers Karlsruhe et prenons contact avec l'ennemi à
10 kms au Nord de la ville. Quelques escarmouches et l'Allemand décroche.
Il ne défendra pas la ville qui sera prise dans l'après-midi vers
15 heures. Les chars sont parqués sur la Adolf Hitler Platz et inspectés
par le Général de Lattre de Tassigny arrivé à l'improviste. Nous
passons la nuit à Karlsruhe. Le 5
nous quittons Karlsruhe et partons en direction du sud-est, vers
Pforzheim, avec le village de Wössingen comme premier objectif. Vers
midi, le contact est pris. L'escadron est très étalé sur le terrain,
chaque peloton de chars, toujours accompagné d'une section de la Légion,
se voyant attribuer un objectif différent. En début de soirée, le char
Nantes est détruit par un coup d'anti-chars mais, par chance, personne
n'est blessé. A son actif, l'escadron compte une centaine de prisonniers
et la capture de trois canons anti-chars. Notre axe d'attaque se situe désormais
plein sud, le nettoyage de la Schwarzwald (Foret Noire) étant confié à
notre ouest, à une autre Division française. Le 6
et le 7 nous nous approchons de Pforzheim,
petite ville qui semble avoir beaucoup souffert des bombardements aériens
à en juger par la vue que nous en avons depuis les hauteurs nord qui la
dominent. Il est vrai qu'elle abritait une importante industrie
d'instruments de très haute précision. Le 8,
alors que les chars étalés sur le terrain s'approchent de la ville, la
colonne des véhicules qui suivent à environ 2 kms derrière et dans
laquelle je me trouve avec mes deux camions et le half-track du groupe de
dépannage, est sérieusement prise à partie par l'artillerie allemande.
Chaque équipage cherche, comme il le peut, à se mettre à l'abri avec
son véhicule et à utiliser au mieux les fossés bordant la route! .
Autour de moi il y a cinq blessés parmi l'équipage du half-track et mon
camion, criblé d'éclats, est inutilisable. Personne, parmi mes équipages,
n'a été touché. La “baraka” continue à être avec nous. Ayant reçu
l'ordre de rester sur place en attendant que l'on vienne me récupérer
nous entrons dans une ferme toute proche, absolument intacte et assez
opulente, où nous trouvons deux “prisonniers” français l'un René,
originaire de Bordeaux, l'autre, Léon de Limoges, tous deux dans la force
de l'âge (un peu plus de 30 ans.) Ils
vivent là depuis près de 5 ans, envoyés par le camp de prisonniers ( le
stalag ) auquel ils appartiennent pour aider aux travaux des champs. Seul
Léon travaille dans cette ferme, René, lui, appartient à une ferme
voisine. Tous deux sont en pleine forme! Et nous avons tôt fait de lier
connaissance. Dans
la ferme où travaille Léon il y a trois femmes : la mère, une femme très
accorte qui doit avoir à peine 40 ans, et ses deux filles qui ne doivent
pas encore avoir 20 ans. Elles n'ont pas l'air trop craintives et parlent
quelques mots de français, Léon leur ayant sans doute servi de
professeur. Ce dernier est le seul homme de la ferme, le mari de la fermière
a été tué en Russie en 1942 et le fils, qui combattait aussi sur le
front de l'est, est depuis quelques mois, porté disparu.. A son
comportement, je ne suis pas long à comprendre que, depuis longtemps sans
doute, Léon ne couche plus dans le petit local prévu dans chaque ferme
employant des prisonniers, où il devrait normalement passer ses nuits
enfermé à double tour. Il est, en fait, devenu à présent, et dans tous
les sens du terme, le “patron” de la ferme et ne semble pas du tout décidé
à rentrer en France, au contraire. Je me souviendrai toujours de l'avoir
entendu dire : “Je n'ai aucune attache en France où, avant la guerre
j'ai toujours travaillé comme valet de ferme. Qu’est-ce que j'irais
bien f .. e à Limoges. Je suis très bien ici!.” Tous ces gens ne
semblaient pas avoir beaucoup souffert physiquement de la guerre et je me
souviens que les femmes nous ont fait manger de délicieuses tartes
recouvertes d'une épaisse couche de crème de lait qui n'avait rien d'un
“ersatz” car nous avons pu voir plusieurs vaches dans l'étable. Après
cet intermède, le soir, un half-track vient me chercher et un nouveau GMC
m'est attribué avec son plein de jerrican, avec lequel, le 9 au matin, je
vais compléter les chars. Pforzheim étant tombé la veille, l'escadron
poursuit sa route vers Neuenburg, à une dizaine de kms au sud, les chars
sont arrêtés par des abattis qui barrent la route très encaissée mais,
néanmoins, une cinquantaine de prisonniers sont faits et deux canons
anti-chars capturés. Le 10,
l'Allemand s'accroche à Neuenburg qu'il défend âprement, soutenu par de
violente tirs d'artillerie; un de nos équipages de chars est durement
“sonné” ( 3 tués, 2 blessés ) . Je vais ravitailler en plein jour
et en plein bombardement. Encore une fois sans casse. Ce qui me vaudra ma
deuxième citation, à l'ordre de la Brigade cette fois. Neuenburg est
pris dans la soirée. Le 11,
le sous-groupement C se regroupe au sud de Neuenburg, à Schwann. Le 12,
toujours à Schwann, nous avons la “visite” de six avions de chasse
allemands qui, sans doute à court de munitions, après avoir décrit
quelques cercles autour du village., ne font que passer, nous ignorant
superbement. Le 13,
action de l’escadron, toujours avec sa compagnie de Légion, en
direction du sud-est, sur Waldrennach et Feldrennach qui tombent sans
grands combats. Le 14,
attaque dès 7 heures 30 en direction de Langenbrand qui paraît fortement
tenu. Le char Noyon repère un Panther ennemi mais ne peut le mettre hors
de combat car ses obus de 75 ricochent sur son épais blindage; c'est le
Maréchal des Logis Chef Larmagnac, avec le char Nomade II qui le détruit
avec son canon de 76 anti-chars. Langenbrand tombe et l'escadron poursuit
son action jusqu'à Schomberg qui est atteint en fin d'après midi. A la
nuit, alors que les canons ennemis se mettent de la partie, j'entreprends
le ravitaillement des chars très éparpillés. Ce qui m'amène à en
terminer vers 3 heures du matin. Depuis Pforzheim, nous étions entrés
dans une zone assez montagneuse des contreforts nord-est du massif de la
Foret Noire (Schwarzwald) et nous nous en dégageons pour aborder, plus à
l'est, la vallée du Neckar. Le 15,
départ en début de matinée vers le sud-est en direction de Zavelstein
puis Calw (petite ville à environ 30 kms à l'ouest de Stuttgart.)
L'avance est rapide, le terrain se prêtant moins à la mise en place d'un
système défensif des Allemands que nos chars prennent de vitesse. C'est
ainsi que Calw est pris avant que les ponts ne sautent et de nombreux
prisonniers - dont un Major (Commandant) - sont faits. Je récupère, à
cette occasion, une paire de jumelles (que j'ai toujours d'ailleurs.) Le 16,
l'escadron se “donne un peu d'air” en élargissant sa conquête autour
de Calw. Après avoir ravitaillé, je dois retourner à une bonne
vingtaine de kms en arrière pour compléter mes jerricans et embarquer de
nouvelles munitions. Les routes ne sont pas toujours sures, mais il faut
faire avec. Le 17.
Le temps est magnifique, la vallée du Neckar s'offre à nous, plein sud.
Successivement les villages (apparemment intacts mais dont toutes les fenêtres
arborent une multitude de drapeaux blancs) de Waldorf,
Oberschwandorf, Haiterbach et Tailheim tombent entre nos mains . Enfin, les ponts de Horb
sur le Neckar, tombent intacts, l'ennemi n'a pas eu le temps de les détruire.
Dans la journée nous avons réalisé une avance de plus de 30 kms!. La
nuit se passe sous un fort bombardement de mortiers allemands. Le 18,
l'escadron est toujours à Horb et une compagnie de Commandos nous est
attribuée en renfort, en plus de la Légion, pour assurer le
“nettoyage” de la petite ville où se trouvent encore de nombreux
fantassins ennemis. Dans l'après-midi, l'infanterie allemande restée
dans quelques maisons à l'est de la ville, tente une contre-attaque qui
est repoussée. Des prisonniers sont fait, et je récupère un appareil
photo ainsi qu'un poignard des Hitlerjugend (jeunesses Hitlériennes) que
portait un gamin d'environ 15 ou 16 ans qui, armé d'un
panzerfaust s’apprêtait à bazooker un de nos chars avant d'être
fait prisonnier. J'ai toujours ce poignard, marqué de la croix gammée,
et sur la lame duquel (un peu rouillée depuis le temps) On lit toujours
la devise des H.J. : Blut Und Ehre (Sang et Honneur.) Dans la soirée,
nouveau et très violent bombing de l'artillerie et des mortiers ennemis.
Un obus de mortier tombe “pile” sur le canon d'un des deux chars armés
d'un canon de 76 anti-chars qui, de ce faite devient inutilisable. Une
vraie déveine. Le 19,
toujours à Horb, le Combat
Command n0 I de la 1ère Division Blindee (celle qui a pris Mulhouse en
novembre dernier) traverse le pont du Neckar pour attaquer en direction du
nord-est, vers Reutlingen. Sa progression est très sérieusement ralentie
par une très violente réaction de l'artillerie et des “minens”
(mortiers) allemands qui s'acharnent à empêcher le franchissement sur le
pont. Avec mes équipages je suis installé dans une maison située à
moins de 100 mètres du pont; dans la maison située en face de la mienne
et dont elle est séparée par un petit chemin en escalier d'environ 2 mètres
de large menant à la rue située en contrebas, sont logés l'Adjudant
Chamousset et le Maréchal des Logis Chef Citerne. Le hasard fait qu'un
obus de mortier, tombe sur l'entablement d'une fenêtre de la pièce dans
laquelle se trouvent les deux camarades. Fauchés par les éclats ils sont
tués net. Le convoi ayant enfin réussi à passer en entier, les tirs se
calment dans l'après-midi et la nuit est relativement sereine. Le 20,
nous quittons Horb et partons vers le nord, direction Stuttgart, par
Nagold, charmante petite bourgade intacte et déjà libérée, célèbre
par ses joailliers (comme son nom l'indique !), Metzingen, Tailfingen
et Dietenhausen où nous passons la nuit, sans avoir pris vraiment contact
avec l'ennemi. Le 21,
l'escadron part pour Waldenbuch, à une quinzaine de kms au sud de
Stuttgart à la prise de laquelle il va participer; au passage, cela
accroche un peu dans le village de Weil in Schonburg où je prends, au
balcon de la Rathaus (Mairie) où il flotte encore, le drapeau rouge à
croix gammée noire dans un cercle blanc, symbole du “Gross Deutsche
Reich”. Je l'ai toujours, il fait partie de mes trophées.. En début
d'après-midi, l'escadron pousse vers le nord, prend Steinfelden et Möhringen, entre dans Vaihingen, faubourg sud de Stuttgart que l'Allemand
défend âprement, maison après maison, rue après rue. Précédés par
les Légionnaires, les chars avancent quand même mais l'ennemi tire
depuis les étages et s'enfuie par les jardins. Le char Nemours II de
mon ami, le Maréchal des Logis Jacques Lamotte est frappé en pleine
tourelle par un “panzerfaust”. Jacques meurt sur le coup, tout comme
le tireur du char, le Brigadier Brousse, le corps criblé d'éclats de
blindage. Après
François Lasserre, je viens de perdre celui avec lequel j'avais aussi
partagé tant de peines et de joies. Je le revois toujours quand on
l'a sorti de son char (qui n'avait pas pris feu) et qu'on l'a amené dans
une maison, allongé sur un lit. Son visage, intact, est calme. Il n'a pas
vu la mort venir, on lui a fermé les yeux. Son blouson est tout rouge de
son sang! Adieu Jacky! . Repose maintenant en paix, avec François, au
Paradis des braves. Vaihingen est pris. Plus de 150 prisonniers sont
faits. Pourtant, parce qu'il le faut bien, la vie continue. Il ne faut pas
trop penser. Le 22
avril Stuttgart tombe également, l'escadron repart vers le sud et, par
Tubingen, revient à Horb où nous passons la nuit. Dès le 23 avril va commencer une mémorable “chevauchée” qui en deux
jours va nous amener, après un raid d'environ 150 km, à quitter le pays
de Bade, nous enfoncer en plein cœur de la province agricole du
Wurtemberg pour arriver, le 24 au soir à Aulendorf (à une trentaine de
kms au nord de Friedrichshafen, la “patrie” des fameux dirigeables
Zeppelin, située sur le Bodensee (le lac de Constance, la côte d’azur
des Allemands). Nous allons effacer la honte de la débâcle de 1940 et
cette fois c'est nous qui allons mener la blitzkrieg, la “guerre éclair”.
En effet, partout les Allemands lâchent prise, à l'exception de quelques
unités de fanatiques, SS pour la plupart qui, avec l'aide de gamins de 14
à 16 ans issus des Hitler Jugend, préfèrent se sacrifier plutôt que
d'assister à l'écroulement de leurs rêves et de leur pays. Hitler leur
avait promis un Reich qui devait régner sur le monde pendant au moins
mille ans. Les autorités nazies encore en place tentent de mettre sur pied des unités
de “combattants” en équipant tant bien que mal des vieillards des réformées
des éclopés, des enfants! . Ces nouvelles unités (le Volkstrum -
l'assaut du peuple-) ne seront pas, du moins dans la région où nous
sommes, d'une bien grande utilité malgré les nombreux panzerfaust
dont elles sont dotées. Elles n'ont plus (les vieux surtout ) le moral et
ne résisteront guère à nos assauts. On parle également de groupes de
soldats laissés volontairement en arrière pour semer la pagaille sur nos
itinéraires de ravitaillement. Ce sont les fameux Wehrwolf (loups-garous)
qui, bien qu'ayant réellement existé, n'ont pas eu, heureusement pour
nous, le résultat escompté. Du 23 Avril au 8 Mai 1945
our cette période je vais, d'une parte recopier ce qu'en dit de façon très
succincte, le “journal de marche” de mon escadron puis ensuite
recopier mon carnet de route, assez succinct lui aussi mais assorti de
souvenirs personnels. Extrait du “journal de marche”de l'escadron. Le 23 avril, l'escadron quitte Horb vers 8 heures et, par Sultz,
Rottweil, Trossingen, Tuttlingen (où il traverse le Danube), Neuhausen
et Wondorf arrive à Mühlingen vers 16 heures et s'installe pour la nuit.
L'ennemi ne nous a opposé, tout au long du trajet, que des résistances
sporadiques dont nous sommes facilement venus à bout. Le 24 avril, départ de Mühlingen vers 11 heures et, en fin de journée
l'escadron est à Aulendorf avec un peloton et Reute avec les deux autres.
Les 25, 26 et 27 avril l'escadron est au repos forcé à Reute et Aulendorf,
les ravitaillements en essence et munitions n'arrivant plus; en effet, de
nombreux groupes d'ennemis se trouvent encore sur nos arrières. Il faut
attendre que le “nettoyage” soit fait. Et à présent mon “carnet de route.” 23 avril. Décollons à 8 heures pour une destination inconnue. Passons par Sultz,
Oberndorf, Rottweill, Bülhingen, Lauffen, Trössingen; à chaque maison toujours ces mêmes bouts
de tissus blancs. Nous stationnons un moment dans ce dernier village.
Faisons une centaine de kms aujourd'hui. Devons nous trouver ce soir à Mühlingen
(30 kms au nord de Constance) . Avance formidable. Repartons par Tüttlingen
où nous franchissons le pont sur le Danube qui n'est pas spécialement
bleu aujourd'hui. Stationnons un moment près de la fabrique d'accordéons
Hohner. Notre camarade Pamies, accordéoniste confirmé, qui s'est déjà
maintes fois produit à Radio Alger avant d'être mobilisé, en profite
pour faire l’acquisition de deux spécimens dont un accordéon piano de toute beauté.
Nous continuons par Neuhausen et Schwandorf et arrivons à Mühlingen.
Recomplètement des pleins et je repars dans la nuit, tous mes
jerricans étant vides chercher de l'essence à Horb où nous étions ce
matin. 24 avril. Pas dormi de la nuit; avec Tognet nous conduisons à tour de rôle et
prenons le risque de rouler “pleins phares”. Pas de mauvaises
rencontres; il fait encore nuit lorsque j'arrive à Horb où je cherche désespérément
le dépôt de carburant où je dois m'approvisionner. Je finis par le
trouver mais il n'a plus d'essence et un responsable me dit qu'il est en
cours de déménagement vers Tüttlingen . Je réussis quand même à
avoir 3 jerricans pour mon GMC et je reviens à Neuhausen . Je repars dans
l'après-midi pour Tüttlingen, pensant
que le dépôt de carburant est enfin installé.. Il est bien en cours
d'installation mais il n'a pas d'essence, il me faut repartir à Horb où
il y en a à nouveau parait-il. J'ai fait plus de la moitié du chemin
quand après Oberndorf, je dois faire demi-tour la route étant coupée
par une incursion ennemie. Pour tout arranger mon GMC tombe en panne de
freins (tuyauterie d'huile de freins sectionnée) Nous retournons à Mühlingen comme nous le pouvons,
uniquement au frein moteur . Durant environ 100 kms. Et toujours pas
d'essence! 25 avril. Après une courte nuit de repos, tuyauterie de freins réparée, je repars
pour Tüttlingen (où il n'y a toujours pas d'essence) et, pour la troisième
fois, je prends la direction d'Horb. 10 kms environ avant d'arriver nous
crevons trois pneus après avoir roulé sur des pièges à pointes de métal
posés par quelque élément ennemi. Après réparation par moyens du bord
( en ne laissant qu'une roue sur deux aux jumelages arrières du GMC ),
nous arrivons au dépôt qui n'a toujours pas déménagé mais qui, enfin,
peut remplacer mes jerricans vides par des pleins et m'échanger les trois
roues crevées. Je repars dare-dare vers mon escadron dont je ne sais
absolument pas où il peut se trouver car je l'ai quitté à Mühlingen et
je doute qu'il y soit encore . Pas de téléphone, bien sûr, et pas de
radio non plus, les GMC n'en sont pas dotés. Le soir, je vais coucher à
Oberflatch où je trouve un détachement de la Legion de mon sous
groupement et qui doit, demain, rejoindre mon escadron qui se trouve
encore plus à l'est. 26 avril. Je pars à 5 heures du matin avec la Legion et, par Messkirch, Walde
Efullendorf, Ostrach et Altshausen ( que les Allemands ont incendié parce
que les habitants avaient arboré, un peu trop à l'avance le drapeau
blanc ) j'arrive à Aulendorf, accueilli comme un revenant car, depuis 48
heures sans nouvelles de son ravitailleur, mon escadron se demandait s'il
me reverrait jamais. J'ai, en trois jours, parcouru environ 800 kms dans
une région encore infestée d'ennemis et sur des routes fréquemment coupées.
J'ai, encore une fois, eu beaucoup de chance. Je vais dormir comme un ange
à Reute ce soir. Voilà donc ce qu'en a retenu mon “carnet de route”. Le 27 avril, toujours à Reute, une assez forte unité SS vient nous
accrocher dans la nuit mais, après avoir subi quelques pertes suite à
notre réaction “musclée” n'insiste pas et décroche. Le 28 nous quittons Reut en direction du lac de Constance en passant par
Staig et la petite ville de Ravensburg que nous contournons car elle est
encore tenue par quelques éléments ennemis dont le sous-groupement B est
chargé de s'occuper et, après quelques escarmouches, occupons Bavendorf
où nous passons la nuit. Nous apprenons que les troupes américaines et
russes ont fait leur jonction, plus au nord-est, sur l'Elbe, à Torgau au
sud-ouest de Berlin totalement encerclée et où la bataille fait rage. Il
se dit aussi que Himmler aurait demandé l'Armistice. Nous sentons bien
que la fin de cette guerre ne saurait tarder, les prisonniers que nous
faisons de plus en plus nombreux n'hésitent plus à nous dire leur
lassitude. Le 29, en tout début d'après midi nous quittons Bavendorf, direction sud.
Le village d'Oberzell est pris au passage, puis Meckenbeuren où une
cinquantaine de prisonniers sont faits. L'avance continue parmi les
pommiers en fleurs. Je note d'ailleurs ce jour-là dans mon carnet :
“Comme il est joli ce coin d'Allemagne! . L'air sent bon. On ne se
croirait pas en guerre!..” Dans la foulée, l'escadron s'empare de
Tettnang où nous cantonnons. Nous sommes à 5 kms du Bodensee et de
Friedrichshafen. Dans tous les villages traversés, peu ou pas de dégâts.
Région essentiellement agricole, le Wurtemberg ne possédant que très
peu d'industries n'a pratiquement pas subi de bombardements aériens, à
l'exception de Friedrichshafen, complètement “aplatie” du fait de la
présence d'une très importante industrie aéronautique. Des hauteurs où nous sommes nous voyons miroiter le lac tout proche et,
dans la nuit, quel n'est pas notre étonnement de voir, à une vingtaine
de kms plus au sud, la ville suisse de Romanshorn toute illuminée. Ici c'est
encore la guerre. Là-bas c'est toujours la paix et les habitants s'y
endorment tous les soirs sans craintes. Quel heureux pays que la Suisse. Le 30 nous franchissons, sans rencontrer la moindre résistance, les
derniers kilomètres qui nous séparent du lac de Constance et atteignons,
en fin de matinée, la ville de Lindau, tout au bord du lac et qui est la
dernière ville allemande avant la frontière autrichienne. Il fait un
temps splendide et le spectacle offert par les Alpes suisses et
autrichiennes encore enneigées est féerique. Dans l'après-midi un peloton de chars est envoyé en reconnaissance sur la
route qui mène à Bregenz (première ville autrichienne à 1 ' extrémité
est du lac) jusqu'au pont sur la Baumle qui sert de frontière. Alors
qu'il arrive à moins de 100 mètres du pont, le char Ney II (Maréchal de
Logis Chef d' Harembure) voit l'ouvrage sauter et, avant qu'il ait pu se
replier, il prend un coup de panzerfaustl et prend feu. Les légionnaires
qui accompagnent les chars mettent hors de combat le panzergrenadiere
auteur du coup mais l'équipage du char compte un tué (le brigadier
Christen) - qui sera notre dernier tué de la guerre - deux blessés et
deux autres qui s'en sortent indemnes. L'escadron passe la nuit à Lindau.
Je viens de parler du Brigadier Christen. Curieux destin que le sien. En
effet, il n'est pas tout jeune, il a participé comme tireur de char, déjà,
à la campagne de France de 1940 où, dans la région de Dunkerque, son
char détruit et lui-même blessé, il a été fait prisonnier et envoyé
en Allemagne où il est resté jusqu'en août ou septembre 1944. Ayant réussi
à s'évader, il est passé en Suisse et est revenu en France vers la fin
de l'année 1944 où il s'est, sur le champ, rengagé dans notre régiment
pour reprendre le combat. Brave Christen. Quel bon camarade nous venons de
perdre si près de la fin!. Le 1er mai nous quittons Lindau pour pénétrer en Autriche, dans les
premiers contreforts des Alpes tyroliennes, juste au nord de Bregenz, à
Burgstall (nous sommes en effet en Autriche, mais seulement à quelques mètres
de la frontière) Nous cantonnons dans une scierie tenue par la famille
Schultz, dont la fille Ruth (une rouquine assez quelconque d'environ 16 à
17 ans) comme je l’ai remarqué dans mon carnet,
était assez délurée et pas du tout craintive) Chemin faisant
nous avons fait une soixantaine de prisonniers qui, en fait, en ont
“plein les bottes” et ne cherchaient qu'à se rendre. Dans la soirée
la neige se met à tomber et il fait très froid. Les 2 et 3 mai, après avoir recomplété les pleins et être retourné à
Tettnang pour me réapprovisionner, je reviens à Burgstall où la neige
se transforme en pluie mais où il fait toujours aussi froid. Le 4 mais nous quittons Burgstall pour Bregenz que d'autres unités ont libérées
le 1er mai et où déjà de nombreuses pancartes mises en place par le
Haut Commandement Français nous indiquent : “Ici l'Autriche - Pays
ami” afin d'éviter d’éventuelles exactions vis-à-vis de la
population qui, il faut bien le reconnaître, nous accueille plutôt en
“libérateurs” bien que tous les hommes valides, depuis L’Anschluss
en 1937 (l'annexion de l'Autriche par l’Allemagne) combattent toujours
sous l'uniforme allemand. Sur mon petit carnet j'ai mentionné que, avec mon fidèle conducteur
Tognet, je suis logé chez Madame Alfred Draxl veuve d'un âge déjà
respectable (la cinquantaine environ) et dont la fille Heddy, qui a
environ 25 ans, est mariée à l’ Unteroffiziere Krepelka dont elle n'a
plus de nouvelles depuis plusieurs mois nous dit-elle. Il était donc
sous-officier dans une unité de “fallschirmjàgers” - chasseurs
parachutistes - quelque part en Hollande en septembre 1944 et n'a plus
donné de nouvelles depuis. “Krieg gross malheur” nous disent ces deux
femmes qui nous accueillent pourtant de façon très gentille et que nous
faisons largement profiter de nos rations, car, depuis longtemps, elles
ont perdu le goût du vrai café (même soluble) et du chocolat. C'est
donc à Bregenz, avec le beau temps revenu, que nous passons les journées
des 5, 6 et 7 mai . Je me promène dans les rues à peu près intactes et
prends quelques photos. Notre départ direction l'Arlberg et Innsbruck est
prévu pour le 8 mai. L'escadron a reçu deux chars de remplacement et se
trouve actuellement à 8 chars. Bien loin quand même des 17 qu'il devrait
normalement compter, mais il est dit que nous ne partirons pas. Le 7 mai 1945, vers 19 heures, nous apprenons la nouvelle
de l'Armistice. C'est la joie, oui, bien sûr, mais pas pour autant
l'euphorie car trop de nos camarades ne sont plus et leur souvenir est
encore trop frais pour que l'on puisse ne pas en tenir compte. Une unité
de DCA se trouve avec nous à Bregenz. De toutes leurs armes : affûts
quadruples de mitrailleuses de DCA, canons Bofors de 40 mm, ils envoient
leurs gerbes de balles et d'obus traçants vers le ciel. C'est notre feu
d'artifice de la Victoire. Chez les Draxl - Krepelka, Madame Draxl se met
au piano et, après nous avoir dit, avec un sourire un peu triste : “Fur
sie” - pour vous - interprète le “Beau Danube Bleu” tandis que des
larmes coulent le long des joues de sa fille Heddy à qui je ne puis m'empêcher
de dire, dans le peu d'allemand que je connaisse : “Her kommt zuruck!”
- il reviendra! . Car je sais qu'en ce moment c'est à son mari qu'elle
pense. Le 8 mai, adieu Bregenz. Nous quittons L'Autriche revenons en Allemagne et,
par Lindau, Friedrichshofen et Markdorf, allons nous installer dans le tout
petit village de Ahausen. Une autre vie, moins trépidante, moins
dangereuse, va commencer. Ainsi donc c'est fini. J'éprouve tout d'un coup une sensation de vide et
l'impression de me trouver face au néant. C'est pour moi la fin brutale
d'une exaltation qui m'a en permanence habitée durant tous ces mois, ces
années d'espérance afin que son honneur soit rendu à ma patrie et à
son armée. Et maintenant ? Que vais-je devenir ? Je n'y pense pas. Pour
l'instant je veux surtout vivre. Je m'en sors physiquement intact; pas une
égratignure, pas une goutte de sang versée pour mon pays. Comme je
l’ai souvent dit à ceux qui m'appelaient le “petit”, ça sert quand
même d'être petit à la guerre. La cible est plus réduite pour les
balles et les éclats d'obus. Moralement, par contre, il en va autrement.
Passé directement de l'enfance à l'âge adulte, j'ai à peine 21 ans
(donc tout juste majeur à l'époque aux yeux de la loi) mais je crois
avoir, déjà, “beaucoup vécu”. Je me sens déjà vieux. Le “pain
noir”, c'est celui que j'ai mangé en premier, depuis ma naissance ou
presque. Je n'ai pas eu d'adolescence car c'est depuis l'âge de 16 ans
qu’il a fallu que je me prenne en charge. Maintenant j'aspire à
“manger un peu de pain blanc”. Je fais confiance à l'avenir pour y
parvenir car, si j'ai vieilli, je me suis aussi forgé un moral de
“battant” et compte bien faire mienne la devise de Cyrano de Bergerac
: « Ne pas monter bien haut
peut-être, mais tout seul. » ----------------======0000 Fin 0000======----------------- |
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