Souvenirs de Guerre de Raymond Lescastreyres

Acteurs

Liens Contact Cartes Autres Images English Boutique Recherche
Introduction
1939
1940
1941
1942
1943
1944
1945
Après la guerre…

 


 

Résumé.

C'est la bataille de Colmar, puis la traversée de la Foret noire et, de combats en combats, une épopée glorieuse jusqu'en Autriche ou l'escadron apprendra la signature de l'Armistice le 8 mai.



Marechal des Logis Lescastreyres en 1945
Le Maréchal des Logis Lescastreyres en 1945







 

 Le texte complet

  Téléchargez le récit complet en format PDF pour 3 Euros seulement.

Un texte de 116 pages richement illustrées que vous pourrez imprimer ou faire imprimer et lire plus confortablement que sur un écran d'ordinateur.



 Après avoir complété votre paiement, cliquez sur "retourner a Bodyscape" pour être diriger vers la page de téléchargement. Sinon contactez moi.



























































































































 

Citations du 1er CUIRS

Visitez le site d L' Amicale des Anciens et Amis du 1er Régiment de Cuirassiers.et lisez le compte rendu officiel. CETTE CITATION COMPORTE L'ATTRIBUTION DE LA CROIX DE GUERRE AVEC PALME











































































































































































Speyer
Le pont de bateau de Speyer (Spire) sur lequel j’ai franchi le Rhin le 3 avril 45.

















































































Combats à Neuenburg

Combats à Neuenburg
Combats à Neuenburg le 10 avril






















Jagdtiger
14 avril 1945. Le Jagdtiger (chasseur de char équipé d'un canon de 128mm) détruit par le MdL chef Larmagnac à Langenbrand.


en savoir plus....

Karlheinz Münch a écrit un livre sur l'unité Allemande qui a perdu ce Jagdtiger:

("Schwere Panzerjäger-Abteilung/~Heavy Tankdestroyer Unit 653").



























Vaihingen

Vaihingen
21 avril 1945. Vaihingen (faubourg de Stuttgart) photos prises du haut de la tourelle du char Nomade II
























































Bregenz
Bregenz 












































Zaeringer
Photos prise à Bregenz. Le Zaeringer était un des bateaux transportant des passagers sur la Bodensee (remarquez la belle croix gammée)

















































Ney bazooké
30 avril 1945. Le char Ney bazooké à la frontière austro-allemande. On voit nettement les deux trous causés par les panzerfausts , l’un sur le coté de la tourelle, l’autre sur le flanc du char.


























Juin 1945
Juin 1945




 


Année 1945.

  D

u 2 au 21 janvier l'escadron va se reformer à La Parièe, tout d'abord en recevant un renfort en personnel pour combler les pertes consécutives aux derniers combats de décembre, puis en renouvelant de fond en comble son matériel chars. En effet, nous transférons aux autres escadrons du régiment les quelques  Sherman M4A4 qui nous restent et percevons à la place 7 M4A4 neufs ainsi que 4 M4A2, neufs éga­lement mais qui, eux, fonctionnent au gasoil ( ce qui va me poser quelques problèmes quant à leur ravitaillement car il ne s'agira pas de mélanger jerricans d'essence et de gasoil.)

Les personnels qui nous sont affectés viennent, pour la plupart, des dépots d'Afrique du Nord, quelques autres viennent des FFI (Forces Françaises de l'Inté­rieur, anciens “maquis”) Chacun y mettant beaucoup de bonne volonté, l'amalgame se fait très vite. Le Lieutenant Bruneau, à peu près remis des blessures reçues à Orbey après celles subies à Suarce un mois plus tôt, rejoint l'escadron, ayant refusé de partir en convalescence. Par ailleurs des spécialistes américains viennent nous initier à l'utilisation et l'entretien des Sherman M4A2.

Le 9 janvier l'escadron est alerté et doit se tenir prêt à partir le lendemain matin. Le contre-ordre arrive dans la nuit. Fausse alerte donc mais nous sentons bien que la période dite “de repos” va bientôt prendre fin car, dès le 16 janvier, les capitaines du Sous-Groupement C sont envoyés en reconnaissance aux confins de la plaine d'Alsace, au nord-ouest de Colmar.

Le 21 janvier, adieu La Parièe. L'escadron, qui compte 11 chars, refait en sens inverse ( et dans les mêmes conditions climatiques détestables, neige épaisse et fort brouillard givrant) le chemin qu'il a parcouru le 31 décembre et, par Saint-Die, le col du Bonhomme et Lapoutroie, arrive à Hachimette où se trouvent toujours les Américains qui nous ont relevés en décembre.

Le 24 janvier, par Kaysersberg ( la patrie du docteur Schweitzer ), Riquewihr et Hunawihr, nous bordons la plaine d'Alsace, face à Ostheim (l2 kms au nord de Colmar ) Nous sommes en plein vignoble alsacien mais il nous faudra attendre des jours meilleurs pour déguster son vin car les caves ont été soit détruites, soit pillées par les Allemands.

Aux lisières sud de Hunawihr une batterie de canons de 155 mm tire sans dis­continuer en direction du Rhin. Nous sommes sous la neige dont la couche atteint 50 cm et c'est pitié de voir les vestiges de ces villages alsaciens, écrasés par les obus, réduits à des monceaux de ruines recouverts de neige comme d'un linceul et sur lesquels les rares habitants restés dans les caves ont à cœur de faire flotter les couleurs de la France. Pauvres petits “drapeaux” faits de bouts de tissus bleus, blancs et rouges assemblés à la hâte ou pieusement conservés dans un endroit secret au nez et à la barbe de l'allemand. Oui, vraiment, ces gens là sont restés Français de toutes leurs fibres, envers et contre tout et quoi qu'il leur en ait coûté.

Nous restons là trois jours et, afin qu'ils se fondent mieux dans le paysage, nous peignons tous les véhicules en blanc car la neige, qui continue à tomber, n' est pas à la veille de fondre. Le 28 janvier, en début d'après-midi, l'escadron part vers le sud-est en direction du pont sur l’Ill (Pont de Maison Rouge ) par Zellenberg et Ostheim (grosse bourgade totalement anéantie par les bombardements). Chemin faisant nous dépassons des fantassins américains qui, jusqu'à ce jour, constituaient les “avant-postes” où ils ont passé quelques jours et autant de nuits dans leurs trous recou­verts d'une toile de tente. A moitié ensevelis dans la neige! Ils ne sont pas peu heureux de nous voir arriver.

Le 29 janvier les choses sérieuses recommencent pour nous et l'escadron, en étroite liaison avec l'infanterie américaine, part en direction du sud, vers Colmar, alors que le jour n'est pas encore levé. Premier objectif, Holtzwihr à 4 km au sud, ainsi que le pont sur le canal de Colmar à 1500 mètres au sud de Holtzwihr.

Après bien des difficultés, dues essentiellement à la nature du terrain où nos chars s'embourbent parfois, les lisières d’Holtzwihr sont atteintes au lever du jour et, vers 10 heures, le village est entre nos mains où une cinquantaine de pri­sonniers sont faits. Tout le reste de la journée et la nuit suivante l'escadron subit de violents tirs d'artillerie. Je me souviens avoir vu, cet après-midi là, un GMC de l'armée US roulant dans la rue et qui me précédait d'une centaine de mètres, recevoir un obus de plein fouet dans la cabine, continuer sa course et venir percuter un de nos chars. Ses occupants étaient morts, bien sûr; comme il ne transportait ni essence ni munitions, le char n'en a pas souffert.

Le 30 janvier, l'escadron, toujours avec la Légion et l'Infanterie US, part vers Wihr en Plaine (3 km est de Colmar) où il est accueilli par un violent tir d'artillerie. Une contre-attaque allemande venant de l'Est tente de couper l'escadron de ses arrières. Le 1er peloton (Lt Berthelot) est envoyé pour s'y opposer et le char Nemrod reçoit alors un coup de 88mm en pleine tourelle (1 tué, 3 blessés). Bien que blessé, le pilote, cuirassier Beauchet, tente de ramener son char qui n'a pas pris feu mais, touché une nouvelle fois, il doit l'évacuer. Un autre char, en panne de terrain, touché à son tour, doit être évacué. Finalement, la contre-attaque allemande échoue et Wihr en Plaine est occupé en partie.

Le 31 janvier, après les pertes de la veille et quelques chars toujours immobilisés suite à des pannes de terrain, l'escadron se trouve momentanément réduit à 5 chars. Son objectif est aujourd'hui Horbourg (faubourg de Colmar, séparé de la ville par L’Ill, à l'est de cette dernière). Toujours accompagnés des légionnaires et de l'infanterie américaine, le débouché se fait rapidement mais, dès leur arrivée aux lisières d'Horbourg, les chars se heurtent à une résistance acharnée des Allemands retranchés dans les caves au milieu des civils et qui tirent par les soupiraux, rendant la riposte particulièrement difficile. Malgré un violent tir d'arrêt allemand, Horbourg reste, en partie, entre nos mains et 80 prisonniers sont faits. Malheureusement cette action n'empêchera pas les Allemands de faire sauter le pont sur l'ill. Quelques blessés chez nous mais surtout parmi les légionnaires.

La nuit du 31 janvier au 1er février se passe sous les tirs de l'artillerie et des mortiers ennemis. Pour ravitailler en carburant et munitions les chars et les half-tracks de la Légion, il me faudra, avec mes équipages, “slalomer” entre les obus et, au matin, je ne compterai pas les impacts d'éclats de toutes sortes qui truffent mes GMC et la plupart de mes jerrycans. Une chance inouïe qu'aucun obus ne soit jamais tombé sur les caisses d'obus que je transportais. Quel feu d'artifice cela aurait fait ! Sur le coup, heureusement, je n'y ai jamais pensé. Pas de citation cette fois-ci. Seulement une “inscription” au Journal De Marche. La citation à l'ordre de la Division c'est le Sous-lieutenant Ducanchez qui l'a eue.

Que l'on me permette, à ce point de mon récit, une petite disgression. Je viens de mentionner que, entre le 28 et le 31 janvier nous avons combattu avec l'infanterie américaine. A mon avis, le Journal De Marche de mon escadron (son rédacteur tout au moins) se montre très sévère avec cette unité. Certes, les GI's ne sont pas des Légionnaires (ces derniers, et c'est tout à leur honneur, ne sont pas habitués à “économiser” leur sang) mais je veux préciser que la Division à laquelle appartenait cette unité (la 3ème DIUS je crois et dont l'insigne est un carré strié en biais de bandes blanches et bleues - j'en ai un exemplaire qui m'a été donné en souvenir à Wihr en Plaine par un GI), après avoir débarqué en Afrique en 1942, puis à Salerne en Italie en 1943, combattu en Belgique puis avec nous en Alsace, a tout de même compté dans ses rangs le soldat le plus décoré de l'US Army : Audie Murphy qui, engagé comme simple soldat en 1941 a terminé la guerre comme Capitaine, a reçu, des mains du Président Truman la plus haute distinction des Etats Unis,  La Médaille d'Honneur Du Congrès  puis après un court passage par Hollywood où il a été la vedette de quelques films, a trouvé la mort en 1971 dans un accident d'avion. Oui, ces GIs nous ont tout de même bougrement aidés à vaincre!

Le pont sur L’Ill entre Horbourg et Colmar ayant donc sauté, il faut trouver une autre solution pour prendre Colmar aussi, le 1er février, nous quittons Horbourg pour revenir sur nos pas : Wirh en Plaine, Holtzwirr, Pont de Maison Rouge et cap au sud sur Houssen (4 km au nord de Colmar). Le 2 février vers 8 heures, après avoir récupéré quelques chars qui ont été réparés, l'escadron se dirige vers l'entrée Nord de Colmar qu'il commence à “nettoyer” sans trop de pertes pour nous. Il n'en va pas de même pour les Légionnaires victimes de tirs des snipers.  Enfin nous sommes à Colmar. Cela n'aura pas été sans mal mais le jour tant attendu est enfin arrivé.

Le 3 février, avec le Bataillon de Choc, nous participons au “nettoyage” de la ville où de nombreux prisonniers sont faits, et, le 4 février, la ville étant totalement libérée, nous nous installons en cantonnement confortable chez l'habitant, au voisinage de la gare. Pour ma part, je partage une vaste chambre avec mon camarade, le Maréchal des Logis Benazra chez un avocat de la ville actuellement absent.

Le 5 février, hormis les prisonniers, il n'y a plus un seul soldat allemand sur la terre de France. Enfin, presque car à Lorient, La Rochelle et Royan quelques “poches” résiduelles subsisteront jusqu'en avril.

Le 8 février une prise d'armes est organisée sur la place Rapp (du nom d'un Général de Napoléon originaire de Colmar) en l'honneur du Général de Lattre de Tassigny et une autre le 10 en l'honneur du Général de Gaulle. L'escadron va couler quelques jours heureux et prendre un repos bien mérité. On parle même de permissions. Les premières pour la plupart d'entre nous. En attendant, les 7 chars qui nous restent sont parqués au quartier RAPP et on remet le matériel en état. Etant, d'une part, un de ceux qui avaient quitté la France depuis le plus  longtemps ( près de 3 ans et demi ), et d'autre parte un de ceux qui habitent le plus loin, je suis un des premiers à partir pour une permission de 10 jours plus 4 jours de délais de route car il faut compter avec les difficultés de transport, les voies ferrées n'étant pas partout totalement remises en état.

Le 13 février donc, en camion, nous sommes quelques-uns un à aller prendre le train à Belfort puis, en train spécial de permissionnaires, direction Paris. De là, par la gare d'Austerlitz, direction Bordeaux puis Ychoux et Parentis en Born toujours par le train Car, à l'époque, la voie ferrée des Landes avec son train antédiluvien de la ligne Ychoux - Biscarosse Plage ( le “mâche-cul” comme nous l'appelions alors à cause de ses banquettes en bois bien dur) fonctionnait encore.

J'arrive à destination le 15 en fin d'après-midi. Cela me fait tout drôle de retrouver mes parents réunis. Lorsque ma mère est partie avec moi à Mont de Marsan en février 1931, j'avais un peu plus de 7 ans puis, le divorce prononcé en 1932, j'ai été confié à mon père avec lequel je suis resté jusqu'à l'âge de 14 ans, élevé par ma grand-mère paternelle qui, sans être vraiment méchante à mon égard, ne me portait pas spécialement dans son cœur. Comme je réussissais tout de même bien dans mes études, après avoir passé avec succès les épreuves du concours des bourses 3ème série ( examen d'un niveau intermédiaire entre le Brevet Elémentaire et le Baccalauréat), le directeur de l'école de Parentis  avait conseillé à mon père de me laisser repartir à Mont de Marsan pour y poursuivre mes études, ce à quoi il avait consenti.

En 1937 donc j'étais retourné auprès de ma mère et étais entré à l'Ecole Pigier pour y apprendre la sténographie, la dactylographie et la teneur de livre, (autrement dit : la comptabilité). Un an après j'obtenais un certificat dans chacune de ces 3 matières et l'année d'après, toujours dans ces mêmes matières j'obtenais mes diplômes; j'étais donc prêt à entrer dans la vie professionnelle à partir de la fin juin 1939.

Après cette digression, j'en reviens au fait que, bien que sachant que ma mère était depuis 1942, retournée, après le décès de ma grand-mère paternelle vivre à Parentis avec mon père, je ne me suis pas senti très à l'aise quand je les ai revus ensemble. J'ai très vite compris que, entre eux ce n'était qu'un simple “rafistolage”. Une simple “communauté d'intérêts” en somme dont je me sentais totalement exclu. Certes, cela m'a fait plaisir de les revoir, de constater qu'ils n'avaient pas trop souffert de la guerre. Mais j'ai aussi senti que, si je voulais avoir une famille, une vraie famille, il faudrait que je la fonde moi-même.

Les quelques jours que j'ai  passés à Parentis, je les ai surtout employés à aller voir mes autres parents comme la cousine Simone, a qui, en 1941 nous avions fait, ma mère et moi passer la ligne de démarcation pour qu'elle puisse aller revoir, en Zone Libre, son mari Pierre Manciet. J'ai aussi vu pas mal de ces gens qui, bien que ne me connaissant pas, savaient en 1941, m'écrire pour me demander de faire passer des lettres en Zone Libre. Peu s'en souvenaient encore et encore plus rares ceux qui m'en ont remercié. Il est vrai que, les mauvais souvenirs de l'occupation, il fallait les oublier au plus vite.

Par contre, mes “camarades” restés tranquillement chez eux pendant l'occupation et qui, par “chance” ou par relations avaient échappé au STO (Service Obligatoire du Travail), ne manquent pas de me narrer leurs exploits de FFI .  Oh! Ils en ont fait des choses ! A tel point que, à côté de tout ce qu'ils me disent avoir “enduré”, j'en arriverais presque à me dire que, malgré ma Croix de Guerre 39-45 toute neuve, je ne serais qu'un petit garçon. Ils me montrent des photos où, brassard FFI gros comme une affiche autour du bras, une antique “pétoire” à la main on les voit à quatre ou cinq tenir par le collet un minable “soldat” allemand qui pourrait être leur père et qu'ils ont “cueilli”, je ne l'ai vu que bien plus tard, sur le bord de la route, alors que, exténué, il n'avait pu suivre ses camarades en retraite. Oh Le glorieux fait d'armes que voilà!

J'ai encore appris, plus tard, que la plupart (dans la région tout au moins) ne sont devenus FFI que lorsque les derniers soldats allemands ont eu quitté la région et que les “actes de guerre” de ces “résistants” de la dernière heure,  les plus virulents, ont essentiellement consisté à s'ériger en justiciers,  faisant la chasse aux rares femmes qu'ils soupçonnaient,  parfois à tort d'ailleurs, d'avoir eu des “bontés” pour l'occupant et s'acharnaient ensuite à les avilir en les dénudant, leur peignant des croix gammées sur la poitrine, leur rasant la tête. Il se dit même que certains se sont ainsi vengés d'avoir vu leurs “avances” repoussées. Tout cela pour en arriver à voir, quelques années plus tard, l'un de ces vaillants lieutenant  épouser une de celles à qui il avait rasé la tête en 1944. Je me suis beaucoup éloigné de mon sujet mais il fallait que cela soit dit. A l'époque pas besoin d'être promu. On se décernait soi-même le grade désiré. Ainsi a t’on vu des lieutenants-colonels à 7 galons : 2 pour lieutenant et 5 pour colonel. Authentique !

Il me reste encore 4 jours de permission à passer. Sans regrets je quitte Parentis et pars à Bordeaux où habite une tante qui a beaucoup compté dans ma vie. Tante Jeanne a épousé un frère de ma mère, tonton Louis, qui est aussi mon parrain; comme ils ne pouvaient pas avoir d'enfants, tante Jeanne s'est, dès mon plus jeune âge, beaucoup intéressée à moi et je me souviens que, à Morcenx où elle habitait alors, je me plaisais beaucoup quand elle m'y amenait pour quelques jours. Malheureusement, en 1931 parrain Louis décédait et je perdais de vue tante Jeanne pendant quelques années.

En 1935, à l'occasion d'un mariage je l'ai revue de façon très fugitive; elle s'était remariée entre temps et habitait désormais Bordeaux mais, dans mon coeur elle était restée tante Jeanne. Pendant la guerre comme mes parents, habitant à la campagne, avaient quelques facilités de ravitaillement, ils ont pu en faire profiter un peu la tante Jeanne ce qui fait que les relations avec elle et son nouveau mari n'ont jamais été interrompues.

Me voici donc à Bordeaux où je passe mes derniers jours de permission. C'est là que je vais faire la connaissance d'une nièce de tante Jeanne, fille d'une de ses sœurs, Louise et qui, à l'époque, est âgée de 16 ans 1/2. Je me souviens vaguement en avoir entendu parler. Nous avons d'ailleurs un parrain commun, tonton Louis, et dans notre tout jeune âge, alors que notre parrain était encore de ce monde nous nous serions à ce que nous dit la tante, déjà rencontrés. J'ai vaguement souvenance en effet, de son nom de famille que, à l'époque, je pense être Marchandeau, alors qu'en fait c'est Marchadier, Andrée, mais que tout le monde appelle Dédée . Elle est encore une gamine sautillante, enjouée et, déjà, bien jolie. Dans un peu plus de quatre ans elle deviendra ma femme. Mais nous n'en sommes pas encore là.

Ces 4 jours à Bordeaux passent très vite; je visite la ville que je ne connaissais absolument pas auparavant et le jour arrive où je dois retourner dans mon régiment. A la gare de l'Est, à Paris, au Centre d'Accueil des Permissionnaires, j'apprends que mon régiment a quitté Colmar pour la banlieue ouest de Strasbourg, à Eckbolsheim où je le rejoins le 27 février.

Le 28 février, pas le temps de souffler, les choses sérieuses recommencent pour moi. Tout d'abord comme je m'occupe toujours de la comptabilité du matériel, je dois préparer le reversement à d'autres escadrons des chars M4A4 et M4A2 qui nous restent car nous allons percevoir à la place 17 chars Sherman M4AI dotés d'un moteur d'avion (9 cylindres en étoile) fonctionnant toujours à l’essence et dont deux  exemplaires (seulement) sont dotés d'un canon de 76mm long, muni d'un frein de bouche. Enfin un véritable canon antichar. Mais hélas, il n'y en a que deux!

Le Capitaine Guibert (Petit Louis) nous a quittés, muté comme instructeur à Saumur. Le Lieutenant de Grasset prend le commandement de l'escadron. Le mois de mars se passe à remettre sur pied un escadron à nouveau apte à reprendre le combat. Mais cette fois ce sera en Allemagne, de l'autre coté du Rhin, que nous allons le mener.

Le 27 mars, alertés dans la matinée, nous partons vers le Nord est par Haguenau allons cantonner à Oberseebach, toujours en Alsace, à moins de 10km  de la frontière allemande où nous allons rester quelques jours en attendant que des moyens soient réunis pour que nos chars puissent franchir le Rhin dont les Allemands tiennent toujours la rive droite, mais plus pour bien longtemps.  

Du 1er avril au 23 avril 1945

  A

 partir de maintenant, mon récit va s'inspirer largement du “carnet de route” que j'ai tenu à partir du 1er avril et jusqu'à la fin de la guerre (petit carnet jaune où, au crayon, chaque soir, je rapportais les itinéraires suivis, mes faits et gestes, mes états d’âme.) J'y ajouterai quelques commentaires qui, sur le champ ne me sont pas venus, ainsi que quelques oublis sur des évènements dont je n'ai eu connaissance qu'après coup.

Le 1er avril, en milieu d'après-midi, par Wissembourg nous pénétrons en Allemagne et traversons la ligne Siegfried (prise depuis quelques jours déjà par les Américains) à 16 heures 30 et arrivons à Oberlustadt à la nuit. Nous sommes à une trentaine de kms de Wissembourg, donc bien à l'intérieur de l'Allemagne. Aux fenêtres de toutes les maisons flottent des bouts de tissus blancs en signe de reddition, qui contrastent singulièrement avec ces affiches placardées à profusion et qui affirment de façon péremptoire : Wir kapitulieiren nie. (Nous ne capitulerons jamais!).

Personne dehors, les habitants restent calfeutrés. Le village n'a, apparemment pas souffert. Les Allemands chez qui, avec mes équipages, je dois loger semblent terrifiés, surtout en voyant les Marocains car, nous disent-ils après que nous les ayons rassurés, la propagande nazi leur a affirmé que les noirs allaient les violer et les tuer. Nous ne verrons que des vieillards et des enfants, les jeunes hommes, et même les moins jeunes, sont à la guerre, les femmes claquemurées au fin fond des caves.

Le 2 avril nous restons à Oberlustadt en attendant de pouvoir passer le Rhin. Le 3 avril, les chars de l'escadron franchissent le Rhin à Germersheim ( 15 kms à l'Est de Landau), sur des bacs réalisés par le Génie. Avec les véhicules à roues et les half-tracks de la Légion, je franchis le Rhin sur un pont de bateaux à Speyer (Spire), 10 kms au nord de l'endroit où les chars l'ont franchi. Le soir, tout l'escadron est rassemblé et passe la nuit à Uttenheim (15 kms au nord de Karlsruhe) je vais, à la nuit, me ravitailler en essence au bord du Rhin en face de Germersheim. Nous ne sommes pas encore engagés, mais cela ne saurait tarder.

Le 4, nous partons à l'aube vers Karlsruhe et prenons contact avec l'ennemi à 10 kms au Nord de la ville. Quelques escarmouches et l'Allemand décroche.  Il ne défendra pas la ville qui sera prise dans l'après-midi vers 15 heures. Les chars sont parqués sur la Adolf Hitler Platz et inspectés par le Général de Lattre de Tassigny arrivé à l'improviste. Nous passons la nuit à Karlsruhe.

Le 5 nous quittons Karlsruhe et partons en direction du sud-est, vers Pforzheim, avec le village de Wössingen comme premier objectif. Vers midi, le contact est pris. L'escadron est très étalé sur le terrain, chaque peloton de chars, toujours accompagné d'une section de la Légion, se voyant attribuer un objectif différent. En début de soirée, le char Nantes est détruit par un coup d'anti-chars mais, par chance, personne n'est blessé. A son actif, l'escadron compte une centaine de prisonniers et la capture de trois canons anti-chars. Notre axe d'attaque se situe désormais plein sud, le nettoyage de la Schwarzwald (Foret Noire) étant confié à notre ouest, à une autre Division française.

Le 6 et le 7 nous nous approchons de Pforzheim,  petite ville qui semble avoir beaucoup souffert des bombardements aériens à en juger par la vue que nous en avons depuis les hauteurs nord qui la dominent. Il est vrai qu'elle abritait une importante industrie d'instruments de très haute précision.

Le 8, alors que les chars étalés sur le terrain s'approchent de la ville, la colonne des véhicules qui suivent à environ 2 kms derrière et dans laquelle je me trouve avec mes deux camions et le half-track du groupe de dépannage, est sérieusement prise à partie par l'artillerie allemande. Chaque équipage cherche, comme il le peut, à se mettre à l'abri avec son véhicule et à utiliser au mieux les fossés bordant la route! . Autour de moi il y a cinq blessés parmi l'équipage du half-track et mon camion, criblé d'éclats, est inutilisable. Personne, parmi mes équipages, n'a été touché. La “baraka” continue à être avec nous. Ayant reçu l'ordre de rester sur place en attendant que l'on vienne me récupérer nous entrons dans une ferme toute proche, absolument intacte et assez opulente, où nous trouvons deux “prisonniers” français l'un René, originaire de Bordeaux, l'autre, Léon de Limoges, tous deux dans la force de l'âge (un peu plus de 30 ans.)  Ils vivent là depuis près de 5 ans, envoyés par le camp de prisonniers ( le stalag ) auquel ils appartiennent pour aider aux travaux des champs. Seul Léon travaille dans cette ferme, René, lui, appartient à une ferme voisine. Tous deux sont en pleine forme! Et nous avons tôt fait de lier connaissance.

Dans la ferme où travaille Léon il y a trois femmes : la mère, une femme très accorte qui doit avoir à peine 40 ans, et ses deux filles qui ne doivent pas encore avoir 20 ans. Elles n'ont pas l'air trop craintives et parlent quelques mots de français, Léon leur ayant sans doute servi de professeur. Ce dernier est le seul homme de la ferme, le mari de la fermière a été tué en Russie en 1942 et le fils, qui combattait aussi sur le front de l'est, est depuis quelques mois, porté disparu..

A son comportement, je ne suis pas long à comprendre que, depuis longtemps sans doute, Léon ne couche plus dans le petit local prévu dans chaque ferme employant des prisonniers, où il devrait normalement passer ses nuits enfermé à double tour. Il est, en fait, devenu à présent, et dans tous les sens du terme, le “patron” de la ferme et ne semble pas du tout décidé à rentrer en France, au contraire. Je me souviendrai toujours de l'avoir entendu dire : “Je n'ai aucune attache en France où, avant la guerre j'ai toujours travaillé comme valet de ferme. Qu’est-ce que j'irais bien f .. e à Limoges. Je suis très bien ici!.” Tous ces gens ne semblaient pas avoir beaucoup souffert physiquement de la guerre et je me souviens que les femmes nous ont fait manger de délicieuses tartes recouvertes d'une épaisse couche de crème de lait qui n'avait rien d'un “ersatz” car nous avons pu voir plusieurs vaches dans l'étable.

Après cet intermède, le soir, un half-track vient me chercher et un nouveau GMC m'est attribué avec son plein de jerrican, avec lequel, le 9 au matin, je vais compléter les chars. Pforzheim étant tombé la veille, l'escadron poursuit sa route vers Neuenburg, à une dizaine de kms au sud, les chars sont arrêtés par des abattis qui barrent la route très encaissée mais, néanmoins, une cinquantaine de prisonniers sont faits et deux canons anti-chars capturés.

Le 10, l'Allemand s'accroche à Neuenburg qu'il défend âprement, soutenu par de violente tirs d'artillerie; un de nos équipages de chars est durement “sonné” ( 3 tués, 2 blessés ) . Je vais ravitailler en plein jour et en plein bombardement. Encore une fois sans casse. Ce qui me vaudra ma deuxième citation, à l'ordre de la Brigade cette fois. Neuenburg est pris dans la soirée.

Le 11, le sous-groupement C se regroupe au sud de Neuenburg,  à Schwann.

Le 12, toujours à Schwann, nous avons la “visite” de six avions de chasse allemands qui, sans doute à court de munitions, après avoir décrit quelques cercles autour du village., ne font que passer, nous ignorant superbement.

Le 13, action de l’escadron, toujours avec sa compagnie de Légion, en direction du sud-est, sur Waldrennach et Feldrennach qui tombent sans grands combats.

Le 14, attaque dès 7 heures 30 en direction de Langenbrand qui paraît fortement tenu. Le char Noyon repère un Panther ennemi mais ne peut le mettre hors de combat car ses obus de 75 ricochent sur son épais blindage; c'est le Maréchal des Logis Chef Larmagnac, avec le char Nomade II qui le détruit avec son canon de 76 anti-chars. Langenbrand tombe et l'escadron poursuit son action jusqu'à Schomberg qui est atteint en fin d'après midi. A la nuit, alors que les canons ennemis se mettent de la partie, j'entreprends le ravitaillement des chars très éparpillés. Ce qui m'amène à en terminer vers 3 heures du matin. Depuis Pforzheim, nous étions entrés dans une zone assez montagneuse des contreforts nord-est du massif de la Foret Noire (Schwarzwald) et nous nous en dégageons pour aborder, plus à l'est, la vallée du Neckar.

Le 15, départ en début de matinée vers le sud-est en direction de Zavelstein puis Calw (petite ville à environ 30 kms à l'ouest de Stuttgart.) L'avance est rapide, le terrain se prêtant moins à la mise en place d'un système défensif des Allemands que nos chars prennent de vitesse. C'est ainsi que Calw est pris avant que les ponts ne sautent et de nombreux prisonniers - dont un Major (Commandant) - sont faits. Je récupère, à cette occasion, une paire de jumelles (que j'ai toujours d'ailleurs.)

Le 16, l'escadron se “donne un peu d'air” en élargissant sa conquête autour de Calw. Après avoir ravitaillé, je dois retourner à une bonne vingtaine de kms en arrière pour compléter mes jerricans et embarquer de nouvelles munitions. Les routes ne sont pas toujours sures, mais il faut faire avec.

Le 17. Le temps est magnifique, la vallée du Neckar s'offre à nous, plein sud. Successivement les villages (apparemment intacts mais dont toutes les fenêtres arborent une multitude de drapeaux blancs) de Waldorf, Oberschwandorf,  Haiterbach et Tailheim tombent entre nos mains . Enfin, les ponts de Horb sur le Neckar, tombent intacts, l'ennemi n'a pas eu le temps de les détruire. Dans la journée nous avons réalisé une avance de plus de 30 kms!. La nuit se passe sous un fort bombardement de mortiers allemands.

Le 18, l'escadron est toujours à Horb et une compagnie de Commandos nous est attribuée en renfort, en plus de la Légion, pour assurer le “nettoyage” de la petite ville où se trouvent encore de nombreux fantassins ennemis. Dans l'après-midi, l'infanterie allemande restée dans quelques maisons à l'est de la ville, tente une contre-attaque qui est repoussée. Des prisonniers sont fait, et je récupère un appareil photo ainsi qu'un poignard des Hitlerjugend (jeunesses Hitlériennes) que portait un gamin d'environ 15 ou 16 ans qui, armé d'un  panzerfaust s’apprêtait à bazooker un de nos chars avant d'être fait prisonnier. J'ai toujours ce poignard, marqué de la croix gammée, et sur la lame duquel (un peu rouillée depuis le temps) On lit toujours la devise des H.J. : Blut Und Ehre (Sang et Honneur.) Dans la soirée, nouveau et très violent bombing de l'artillerie et des mortiers ennemis. Un obus de mortier tombe “pile” sur le canon d'un des deux chars armés d'un canon de 76 anti-chars qui, de ce faite devient inutilisable. Une vraie déveine.

Le 19, toujours à Horb,  le Combat Command  n0 I de la 1ère Division Blindee (celle qui a pris Mulhouse en novembre dernier) traverse le pont du Neckar pour attaquer en direction du nord-est, vers Reutlingen. Sa progression est très sérieusement ralentie par une très violente réaction de l'artillerie et des “minens” (mortiers) allemands qui s'acharnent à empêcher le franchissement sur le pont. Avec mes équipages je suis installé dans une maison située à moins de 100 mètres du pont; dans la maison située en face de la mienne et dont elle est séparée par un petit chemin en escalier d'environ 2 mètres de large menant à la rue située en contrebas, sont logés l'Adjudant Chamousset et le Maréchal des Logis Chef Citerne. Le hasard fait qu'un obus de mortier, tombe sur l'entablement d'une fenêtre de la pièce dans laquelle se trouvent les deux camarades. Fauchés par les éclats ils sont tués net. Le convoi ayant enfin réussi à passer en entier, les tirs se calment dans l'après-midi et la nuit est relativement sereine.

Le 20, nous quittons Horb et partons vers le nord, direction Stuttgart, par Nagold, charmante petite bourgade intacte et déjà libérée, célèbre par ses joailliers (comme son nom l'indique !), Metzingen, Tailfingen et Dietenhausen où nous passons la nuit, sans avoir pris vraiment contact avec l'ennemi.

Le 21, l'escadron part pour Waldenbuch, à une quinzaine de kms au sud de Stuttgart à la prise de laquelle il va participer; au passage, cela accroche un peu dans le village de Weil in Schonburg où je prends, au balcon de la Rathaus (Mairie) où il flotte encore, le drapeau rouge à croix gammée noire dans un cercle blanc, symbole du “Gross Deutsche Reich”. Je l'ai toujours, il fait partie de mes trophées..

En début d'après-midi, l'escadron pousse vers le nord, prend Steinfelden et Möhringen, entre dans Vaihingen, faubourg sud de Stuttgart que l'Allemand défend âprement, maison après maison, rue après rue. Précédés par les Légionnaires, les chars avancent quand même mais l'ennemi tire depuis les étages et s'enfuie par les jardins. Le char Nemours II de mon ami, le Maréchal des Logis Jacques Lamotte est frappé en pleine tourelle par un “panzerfaust”. Jacques meurt sur le coup, tout comme le tireur du char, le Brigadier Brousse, le corps criblé d'éclats de blindage.

Après François Lasserre, je viens de perdre celui avec lequel j'avais aussi partagé tant de peines et de joies. Je le revois toujours quand on l'a sorti de son char (qui n'avait pas pris feu) et qu'on l'a amené dans une maison, allongé sur un lit. Son visage, intact, est calme. Il n'a pas vu la mort venir, on lui a fermé les yeux. Son blouson est tout rouge de son sang!  Adieu Jacky! . Repose maintenant en paix, avec François, au Paradis des braves. Vaihingen est pris. Plus de 150 prisonniers sont faits. Pourtant, parce qu'il le faut bien, la vie continue. Il ne faut pas trop penser.

Le 22 avril Stuttgart tombe également, l'escadron repart vers le sud et, par Tubingen, revient à Horb où nous passons la nuit.

Dès le 23 avril va commencer une mémorable “chevauchée” qui en deux jours va nous amener, après un raid d'environ 150 km, à quitter le pays de Bade, nous enfoncer en plein cœur de la province agricole du Wurtemberg pour arriver, le 24 au soir à Aulendorf (à une trentaine de kms au nord de Friedrichshafen, la “patrie” des fameux dirigeables Zeppelin, située sur le Bodensee (le lac de Constance, la côte d’azur des Allemands). Nous allons effacer la honte de la débâcle de 1940 et cette fois c'est nous qui allons mener la blitzkrieg, la “guerre éclair”. En effet, partout les Allemands lâchent prise, à l'exception de quelques unités de fanatiques, SS pour la plupart qui, avec l'aide de gamins de 14 à 16 ans issus des Hitler Jugend, préfèrent se sacrifier plutôt que d'assister à l'écroulement de leurs rêves et de leur pays. Hitler leur avait promis un Reich qui devait régner sur le monde pendant au moins mille ans.

Les autorités nazies encore en place tentent de mettre sur pied des unités de “combattants” en équipant tant bien que mal des vieillards des réformées des éclopés, des enfants! . Ces nouvelles unités (le Volkstrum - l'assaut du peuple-) ne seront pas, du moins dans la région où nous sommes, d'une bien grande utilité malgré les nombreux panzerfaust  dont elles sont dotées. Elles n'ont plus (les vieux surtout ) le moral et ne résisteront guère à nos assauts. On parle également de groupes de soldats laissés volontairement en arrière pour semer la pagaille sur nos itinéraires de ravitaillement. Ce sont les fameux Wehrwolf (loups-garous) qui, bien qu'ayant réellement existé,  n'ont pas eu, heureusement pour nous, le résultat escompté.

Du 23 Avril au 8 Mai 1945

  P

our cette période je vais, d'une parte recopier ce qu'en dit de façon très succincte, le “journal de marche” de mon escadron puis ensuite recopier mon carnet de route, assez succinct lui aussi mais assorti de souvenirs personnels.   

Extrait du “journal de marche”de l'escadron.

 Le 23 avril, l'escadron quitte Horb vers 8 heures et, par Sultz, Rottweil, Trossingen, Tuttlingen (où il traverse le Danube), Neuhausen et Wondorf arrive à Mühlingen vers 16 heures et s'installe pour la nuit. L'ennemi ne nous a opposé, tout au long du trajet, que des résistances sporadiques dont nous sommes facilement venus à bout.

Le 24 avril, départ de Mühlingen vers 11 heures et, en fin de journée l'escadron est à Aulendorf avec un peloton et Reute avec les deux autres.

Les 25, 26 et 27 avril l'escadron est au repos forcé à Reute et Aulendorf, les ravitaillements en essence et munitions n'arrivant plus; en effet, de nombreux groupes d'ennemis se trouvent encore sur nos arrières. Il faut attendre que le “nettoyage” soit fait.

 Et à présent mon “carnet de route.”

23 avril. 

Décollons à 8 heures pour une destination inconnue. Passons par Sultz, Oberndorf,  Rottweill, Bülhingen, Lauffen, Trössingen; à chaque maison toujours ces mêmes bouts de tissus blancs. Nous stationnons un moment dans ce dernier village. Faisons une centaine de kms aujourd'hui. Devons nous trouver ce soir à Mühlingen (30 kms au nord de Constance) . Avance formidable. Repartons par Tüttlingen où nous franchissons le pont sur le Danube qui n'est pas spécialement bleu aujourd'hui. Stationnons un moment près de la fabrique d'accordéons Hohner. Notre camarade Pamies, accordéoniste confirmé, qui s'est déjà maintes fois produit à Radio Alger avant d'être mobilisé, en profite pour faire l’acquisition  de deux spécimens dont un accordéon piano de toute beauté. Nous continuons par Neuhausen et Schwandorf et arrivons à Mühlingen.  Recomplètement des pleins et je repars dans la nuit, tous mes jerricans étant vides chercher de l'essence à Horb où nous étions ce matin.

24 avril. 

Pas dormi de la nuit; avec Tognet nous conduisons à tour de rôle et prenons le risque de rouler “pleins phares”. Pas de mauvaises rencontres; il fait encore nuit lorsque j'arrive à Horb où je cherche désespérément le dépôt de carburant où je dois m'approvisionner. Je finis par le trouver mais il n'a plus d'essence et un responsable me dit qu'il est en cours de déménagement vers Tüttlingen . Je réussis quand même à avoir 3 jerricans pour mon GMC et je reviens à Neuhausen . Je repars dans l'après-midi pour Tüttlingen,  pensant que le dépôt de carburant est enfin installé.. Il est bien en cours d'installation mais il n'a pas d'essence, il me faut repartir à Horb où il y en a à nouveau parait-il. J'ai fait plus de la moitié du chemin quand après Oberndorf, je dois faire demi-tour la route étant coupée par une incursion ennemie. Pour tout arranger mon GMC tombe en panne de freins (tuyauterie d'huile de freins sectionnée)  Nous retournons à Mühlingen comme nous le pouvons, uniquement au frein moteur . Durant environ 100 kms. Et toujours pas d'essence!  

25 avril. 

Après une courte nuit de repos, tuyauterie de freins réparée, je repars pour Tüttlingen (où il n'y a toujours pas d'essence) et, pour la troisième fois, je prends la direction d'Horb. 10 kms environ avant d'arriver nous crevons trois pneus après avoir roulé sur des pièges à pointes de métal posés par quelque élément ennemi. Après réparation par moyens du bord ( en ne laissant qu'une roue sur deux aux jumelages arrières du GMC ), nous arrivons au dépôt qui n'a toujours pas déménagé mais qui, enfin, peut remplacer mes jerricans vides par des pleins et m'échanger les trois roues crevées. Je repars dare-dare vers mon escadron dont je ne sais absolument pas où il peut se trouver car je l'ai quitté à Mühlingen et je doute qu'il y soit encore . Pas de téléphone, bien sûr, et pas de radio non plus, les GMC n'en sont pas dotés. Le soir, je vais coucher à Oberflatch où je trouve un détachement de la Legion de mon sous groupement et qui doit, demain, rejoindre mon escadron qui se trouve encore plus à l'est.  

26 avril. 

Je pars à 5 heures du matin avec la Legion et, par Messkirch, Walde Efullendorf, Ostrach et Altshausen ( que les Allemands ont incendié parce que les habitants avaient arboré, un peu trop à l'avance le drapeau blanc ) j'arrive à Aulendorf, accueilli comme un revenant car, depuis 48 heures sans nouvelles de son ravitailleur, mon escadron se demandait s'il me reverrait jamais. J'ai, en trois jours, parcouru environ 800 kms dans une région encore infestée d'ennemis et sur des routes fréquemment coupées. J'ai, encore une fois, eu beaucoup de chance. Je vais dormir comme un ange à Reute ce soir.

Voilà donc ce qu'en a retenu mon “carnet de route”.

Le 27 avril, toujours à Reute, une assez forte unité SS vient nous accrocher dans la nuit mais, après avoir subi quelques pertes suite à notre réaction “musclée” n'insiste pas et décroche.

Le 28 nous quittons Reut en direction du lac de Constance en passant par Staig et la petite ville de Ravensburg que nous contournons car elle est encore tenue par quelques éléments ennemis dont le sous-groupement B est chargé de s'occuper et, après quelques escarmouches, occupons Bavendorf où nous passons la nuit. Nous apprenons que les troupes américaines et russes ont fait leur jonction, plus au nord-est, sur l'Elbe, à Torgau au sud-ouest de Berlin totalement encerclée et où la bataille fait rage. Il se dit aussi que Himmler aurait demandé l'Armistice. Nous sentons bien que la fin de cette guerre ne saurait tarder, les prisonniers que nous faisons de plus en plus nombreux n'hésitent plus à nous dire leur lassitude.

Le 29, en tout début d'après midi nous quittons Bavendorf, direction sud. Le village d'Oberzell est pris au passage, puis Meckenbeuren où une cinquantaine de prisonniers sont faits. L'avance continue parmi les pommiers en fleurs. Je note d'ailleurs ce jour-là dans mon carnet : “Comme il est joli ce coin d'Allemagne! . L'air sent bon. On ne se croirait pas en guerre!..” Dans la foulée, l'escadron s'empare de Tettnang où nous cantonnons. Nous sommes à 5 kms du Bodensee et de Friedrichshafen. Dans tous les villages traversés, peu ou pas de dégâts. Région essentiellement agricole, le Wurtemberg ne possédant que très peu d'industries n'a pratiquement pas subi de bombardements aériens, à l'exception de Friedrichshafen, complètement “aplatie” du fait de la présence d'une très importante industrie aéronautique.

Des hauteurs où nous sommes nous voyons miroiter le lac tout proche et, dans la nuit, quel n'est pas notre étonnement de voir, à une vingtaine de kms plus au sud, la ville suisse de Romanshorn toute illuminée. Ici c'est encore la guerre. Là-bas c'est toujours la paix et les habitants s'y endorment tous les soirs sans craintes. Quel heureux pays que la Suisse.

Le 30 nous franchissons, sans rencontrer la moindre résistance, les derniers kilomètres qui nous séparent du lac de Constance et atteignons, en fin de matinée, la ville de Lindau, tout au bord du lac et qui est la dernière ville allemande avant la frontière autrichienne. Il fait un temps splendide et le spectacle offert par les Alpes suisses et autrichiennes encore enneigées est féerique.

Dans l'après-midi un peloton de chars est envoyé en reconnaissance sur la route qui mène à Bregenz (première ville autrichienne à 1 ' extrémité est du lac) jusqu'au pont sur la Baumle qui sert de frontière. Alors qu'il arrive à moins de 100 mètres du pont, le char Ney II (Maréchal de Logis Chef d' Harembure) voit l'ouvrage sauter et, avant qu'il ait pu se replier, il prend un coup de panzerfaustl et prend feu. Les légionnaires qui accompagnent les chars mettent hors de combat le panzergrenadiere auteur du coup mais l'équipage du char compte un tué (le brigadier Christen) - qui sera notre dernier tué de la guerre - deux blessés et deux autres qui s'en sortent indemnes. L'escadron passe la nuit à Lindau.

Je viens de parler du Brigadier Christen. Curieux destin que le sien. En effet, il n'est pas tout jeune, il a participé comme tireur de char, déjà, à la campagne de France de 1940 où, dans la région de Dunkerque, son char détruit et lui-même blessé, il a été fait prisonnier et envoyé en Allemagne où il est resté jusqu'en août ou septembre 1944. Ayant réussi à s'évader, il est passé en Suisse et est revenu en France vers la fin de l'année 1944 où il s'est, sur le champ, rengagé dans notre régiment pour reprendre le combat. Brave Christen. Quel bon camarade nous venons de perdre si près de la fin!.

Le 1er mai nous quittons Lindau pour pénétrer en Autriche, dans les premiers contreforts des Alpes tyroliennes, juste au nord de Bregenz, à Burgstall (nous sommes en effet en Autriche, mais seulement à quelques mètres de la frontière) Nous cantonnons dans une scierie tenue par la famille Schultz, dont la fille Ruth (une rouquine assez quelconque d'environ 16 à 17 ans) comme je l’ai remarqué dans mon carnet,  était assez délurée et pas du tout craintive) Chemin faisant nous avons fait une soixantaine de prisonniers qui, en fait, en ont “plein les bottes” et ne cherchaient qu'à se rendre. Dans la soirée la neige se met à tomber et il fait très froid.

Les 2 et 3 mai, après avoir recomplété les pleins et être retourné à Tettnang pour me réapprovisionner, je reviens à Burgstall où la neige se transforme en pluie mais où il fait toujours aussi froid.

Le 4 mais nous quittons Burgstall pour Bregenz que d'autres unités ont libérées le 1er mai et où déjà de nombreuses pancartes mises en place par le Haut Commandement Français nous indiquent : “Ici l'Autriche - Pays ami” afin d'éviter d’éventuelles exactions vis-à-vis de la population qui, il faut bien le reconnaître, nous accueille plutôt en “libérateurs” bien que tous les hommes valides, depuis L’Anschluss en 1937 (l'annexion de l'Autriche par l’Allemagne) combattent toujours sous l'uniforme allemand.

Sur mon petit carnet j'ai mentionné que, avec mon fidèle conducteur Tognet, je suis logé chez Madame Alfred Draxl veuve d'un âge déjà respectable (la cinquantaine environ) et dont la fille Heddy, qui a environ 25 ans, est mariée à l’ Unteroffiziere Krepelka dont elle n'a plus de nouvelles depuis plusieurs mois nous dit-elle. Il était donc sous-officier dans une unité de “fallschirmjàgers” - chasseurs parachutistes - quelque part en Hollande en septembre 1944 et n'a plus donné de nouvelles depuis. “Krieg gross malheur” nous disent ces deux femmes qui nous accueillent pourtant de façon très gentille et que nous faisons largement profiter de nos rations, car, depuis longtemps, elles ont perdu le goût du vrai café (même soluble) et du chocolat. C'est donc à Bregenz, avec le beau temps revenu, que nous passons les journées des 5, 6 et 7 mai . Je me promène dans les rues à peu près intactes et prends quelques photos. Notre départ direction l'Arlberg et Innsbruck est prévu pour le 8 mai. L'escadron a reçu deux chars de remplacement et se trouve actuellement à 8 chars. Bien loin quand même des 17 qu'il devrait normalement compter, mais il est dit que nous ne partirons pas.

Le 7 mai 1945, vers 19 heures, nous apprenons la nouvelle de l'Armistice. C'est la joie, oui, bien sûr, mais pas pour autant l'euphorie car trop de nos camarades ne sont plus et leur souvenir est encore trop frais pour que l'on puisse ne pas en tenir compte. Une unité de DCA se trouve avec nous à Bregenz. De toutes leurs armes : affûts quadruples de mitrailleuses de DCA, canons Bofors de 40 mm, ils envoient leurs gerbes de balles et d'obus traçants vers le ciel. C'est notre feu d'artifice de la Victoire. Chez les Draxl - Krepelka, Madame Draxl se met au piano et, après nous avoir dit, avec un sourire un peu triste : “Fur sie” - pour vous - interprète le “Beau Danube Bleu” tandis que des larmes coulent le long des joues de sa fille Heddy à qui je ne puis m'empêcher de dire, dans le peu d'allemand que je connaisse : “Her kommt zuruck!” - il reviendra! . Car je sais qu'en ce moment c'est à son mari qu'elle pense.

Le 8 mai, adieu Bregenz. Nous quittons L'Autriche revenons en Allemagne et, par Lindau, Friedrichshofen et Markdorf, allons nous installer dans le tout petit village de Ahausen. Une autre vie, moins trépidante, moins dangereuse, va commencer.

Ainsi donc c'est fini. J'éprouve tout d'un coup une sensation de vide et l'impression de me trouver face au néant. C'est pour moi la fin brutale d'une exaltation qui m'a en permanence habitée durant tous ces mois, ces années d'espérance afin que son honneur soit rendu à ma patrie et à son armée. Et maintenant ? Que vais-je devenir ? Je n'y pense pas. Pour l'instant je veux surtout vivre. Je m'en sors physiquement intact; pas une égratignure, pas une goutte de sang versée pour mon pays. Comme je l’ai souvent dit à ceux qui m'appelaient le “petit”, ça sert quand même d'être petit à la guerre. La cible est plus réduite pour les balles et les éclats d'obus. Moralement, par contre, il en va autrement. Passé directement de l'enfance à l'âge adulte, j'ai à peine 21 ans (donc tout juste majeur à l'époque aux yeux de la loi) mais je crois avoir, déjà, “beaucoup vécu”. Je me sens déjà vieux. Le “pain noir”, c'est celui que j'ai mangé en premier, depuis ma naissance ou presque. Je n'ai pas eu d'adolescence car c'est depuis l'âge de 16 ans qu’il a fallu que je me prenne en charge. Maintenant j'aspire à “manger un peu de pain blanc”. Je fais confiance à l'avenir pour y parvenir car, si j'ai vieilli, je me suis aussi forgé un moral de “battant” et compte bien faire mienne la devise de Cyrano de Bergerac :

 « Ne pas monter bien haut peut-être, mais tout seul. »

 ----------------======0000 Fin 0000======-----------------



Après la Guerre...                                     Retour en haut de la page.










































































































































Audie L. Murphy
Audie L. Murphy memorial Website











Histoire de la première armée française
de J. Lattre de Tassigny










      Copyright © Raymond Lescastreyres, Olivier Duhamel, 2001, 2010