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Le Maréchal des Logis Lescastreyres en 1945
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u 2 au 21 janvier l'escadron va se reformer à La Parièe, tout d'abord en
recevant un renfort en personnel pour combler les pertes consécutives aux
derniers combats de décembre, puis en renouvelant de fond en comble son
matériel chars. En effet, nous transférons aux autres escadrons du régiment
les quelques Sherman M4A4 qui
nous restent et percevons à la place 7 M4A4 neufs ainsi que 4 M4A2, neufs
également mais qui, eux, fonctionnent au gasoil ( ce qui va me poser
quelques problèmes quant à leur ravitaillement car il ne s'agira pas de
mélanger jerricans d'essence et de gasoil.) Les personnels qui nous sont
affectés viennent, pour la plupart, des dépots d'Afrique du Nord,
quelques autres viennent des FFI (Forces Françaises de l'Intérieur,
anciens “maquis”) Chacun y mettant beaucoup de bonne volonté,
l'amalgame se fait très vite. Le Lieutenant Bruneau, à peu près remis
des blessures reçues à Orbey après celles subies à Suarce un mois plus
tôt, rejoint l'escadron, ayant refusé de partir en convalescence. Par
ailleurs des spécialistes américains viennent nous initier à
l'utilisation et l'entretien des Sherman M4A2. Le 9 janvier l'escadron est alerté
et doit se tenir prêt à partir le lendemain matin. Le contre-ordre
arrive dans la nuit. Fausse alerte donc mais nous sentons bien que la période
dite “de repos” va bientôt prendre fin car, dès le 16 janvier, les
capitaines du Sous-Groupement C sont envoyés en reconnaissance aux
confins de la plaine d'Alsace, au nord-ouest de Colmar. Le 21 janvier, adieu La
Parièe. L'escadron, qui compte 11 chars, refait en sens
inverse ( et dans les mêmes conditions climatiques détestables, neige épaisse
et fort brouillard givrant) le chemin qu'il a parcouru le 31 décembre et,
par Saint-Die, le col du Bonhomme et Lapoutroie, arrive à Hachimette où
se trouvent toujours les Américains qui nous ont relevés en décembre. Le 24 janvier, par Kaysersberg (
la patrie du docteur Schweitzer ), Riquewihr et Hunawihr, nous bordons la
plaine d'Alsace, face à Ostheim (l2 kms au nord de Colmar ) Nous sommes
en plein vignoble alsacien mais il nous faudra attendre des jours
meilleurs pour déguster son vin car les caves ont été soit détruites,
soit pillées par les Allemands. Aux lisières sud de Hunawihr une
batterie de canons de 155 mm tire sans discontinuer en direction du
Rhin. Nous sommes sous la neige dont la couche atteint 50 cm et c'est pitié
de voir les vestiges de ces villages alsaciens, écrasés par les obus, réduits
à des monceaux de ruines recouverts de neige comme d'un linceul et sur
lesquels les rares habitants restés dans les caves ont à cœur de faire
flotter les couleurs de la France. Pauvres petits “drapeaux” faits de
bouts de tissus bleus, blancs et rouges assemblés à la hâte ou
pieusement conservés dans un endroit secret au nez et à la barbe de
l'allemand. Oui, vraiment, ces gens là sont restés Français de toutes
leurs fibres, envers et contre tout et quoi qu'il leur en ait coûté. Nous restons là trois jours et,
afin qu'ils se fondent mieux dans le paysage, nous peignons tous les véhicules
en blanc car la neige, qui continue à tomber, n' est pas à la veille de
fondre. Le 28 janvier, en début d'après-midi, l'escadron part vers le
sud-est en direction du pont sur l’Ill (Pont de Maison Rouge ) par
Zellenberg et Ostheim (grosse bourgade totalement anéantie par les
bombardements). Chemin faisant nous dépassons des fantassins américains
qui, jusqu'à ce jour, constituaient les “avant-postes” où ils ont
passé quelques jours et autant de nuits dans leurs trous recouverts
d'une toile de tente. A moitié ensevelis dans la neige! Ils ne sont pas
peu heureux de nous voir arriver. Le 29 janvier les choses sérieuses
recommencent pour nous et l'escadron, en étroite liaison avec
l'infanterie américaine, part en direction du sud, vers Colmar, alors que
le jour n'est pas encore levé. Premier objectif, Holtzwihr à 4 km au
sud, ainsi que le pont sur le canal de Colmar à 1500 mètres au sud de
Holtzwihr. Après
bien des difficultés, dues essentiellement à la nature du terrain où
nos chars s'embourbent parfois, les lisières d’Holtzwihr sont atteintes
au lever du jour et, vers 10 heures, le village est entre nos mains où
une cinquantaine de prisonniers sont faits. Tout le reste de la journée
et la nuit suivante l'escadron subit de violents tirs d'artillerie. Je me
souviens avoir vu, cet après-midi là, un GMC de l'armée US roulant dans
la rue et qui me précédait d'une centaine de mètres, recevoir un obus
de plein fouet dans la cabine, continuer sa course et venir percuter un de
nos chars. Ses occupants étaient morts, bien sûr; comme il ne
transportait ni essence ni munitions, le char n'en a pas souffert. Le 30
janvier, l'escadron, toujours avec la Légion et l'Infanterie US, part
vers Wihr en Plaine (3 km est de Colmar) où il est accueilli par un
violent tir d'artillerie. Une contre-attaque allemande venant de l'Est
tente de couper l'escadron de ses arrières. Le 1er peloton (Lt Berthelot)
est envoyé pour s'y opposer et le char Nemrod reçoit alors un coup de
88mm en pleine tourelle (1 tué, 3 blessés). Bien que blessé, le pilote,
cuirassier Beauchet, tente de ramener son char qui n'a pas pris feu mais,
touché une nouvelle fois, il doit l'évacuer. Un autre char, en panne de
terrain, touché à son tour, doit être évacué. Finalement, la
contre-attaque allemande échoue et Wihr en Plaine est occupé en partie. Le 31
janvier, après les pertes de la veille et quelques chars toujours
immobilisés suite à des pannes de terrain, l'escadron se trouve momentanément
réduit à 5 chars. Son objectif est aujourd'hui Horbourg (faubourg de
Colmar, séparé de la ville par L’Ill, à l'est de cette dernière).
Toujours accompagnés des légionnaires et de l'infanterie américaine, le
débouché se fait rapidement mais, dès leur arrivée aux lisières
d'Horbourg, les chars se heurtent à une résistance acharnée des
Allemands retranchés dans les caves au milieu des civils et qui tirent
par les soupiraux, rendant la riposte particulièrement difficile. Malgré
un violent tir d'arrêt allemand, Horbourg reste, en partie, entre nos
mains et 80 prisonniers sont faits. Malheureusement cette action n'empêchera
pas les Allemands de faire sauter le pont sur l'ill. Quelques blessés
chez nous mais surtout parmi les légionnaires. La
nuit du 31 janvier au 1er février se passe sous les tirs de l'artillerie
et des mortiers ennemis. Pour ravitailler en carburant et munitions les
chars et les half-tracks de la Légion, il me faudra, avec mes équipages,
“slalomer” entre les obus et, au matin, je ne compterai pas les
impacts d'éclats de toutes sortes qui truffent mes GMC et la plupart de
mes jerrycans. Une chance inouïe qu'aucun obus ne soit jamais tombé sur
les caisses d'obus que je transportais. Quel feu d'artifice cela aurait
fait ! Sur le coup, heureusement, je n'y ai jamais pensé. Pas de citation
cette fois-ci. Seulement une “inscription” au Journal De Marche. La
citation à l'ordre de la Division c'est le Sous-lieutenant Ducanchez qui
l'a eue. Que
l'on me permette, à ce point de mon récit, une petite disgression. Je
viens de mentionner que, entre le 28 et le 31 janvier nous avons combattu
avec l'infanterie américaine. A mon avis, le Journal De Marche de mon
escadron (son rédacteur tout au moins) se montre très sévère avec
cette unité. Certes, les GI's ne sont pas des Légionnaires (ces
derniers, et c'est tout à leur honneur, ne sont pas habitués à “économiser”
leur sang) mais je veux préciser que la Division à laquelle appartenait
cette unité (la 3ème DIUS je crois et dont l'insigne est un carré strié
en biais de bandes blanches et bleues - j'en ai un exemplaire qui m'a été
donné en souvenir à Wihr en Plaine par un GI), après avoir débarqué
en Afrique en 1942, puis à Salerne en Italie en 1943, combattu en
Belgique puis avec nous en Alsace, a tout de même compté dans ses rangs
le soldat le plus décoré de l'US Army : Audie Murphy qui, engagé comme
simple soldat en 1941 a terminé la guerre comme Capitaine, a reçu, des
mains du Président Truman la plus haute distinction des Etats Unis,
La Médaille d'Honneur Du Congrès
puis après un court passage par Hollywood où il a été la
vedette de quelques films, a trouvé la mort en 1971 dans un accident
d'avion. Oui, ces GIs nous ont tout de même bougrement aidés à vaincre!
Le
pont sur L’Ill entre Horbourg et Colmar ayant donc sauté, il faut
trouver une autre solution pour prendre Colmar aussi, le 1er février,
nous quittons Horbourg pour revenir sur nos pas : Wirh en Plaine,
Holtzwirr, Pont de Maison Rouge et cap au sud sur Houssen (4 km au nord de
Colmar). Le 2 février vers 8 heures, après avoir récupéré quelques
chars qui ont été réparés, l'escadron se dirige vers l'entrée Nord de
Colmar qu'il commence à “nettoyer” sans trop de pertes pour nous. Il
n'en va pas de même pour les Légionnaires victimes de tirs des snipers.
Enfin nous sommes à Colmar. Cela n'aura pas été sans mal mais le
jour tant attendu est enfin arrivé. Le 3 février,
avec le Bataillon de Choc, nous participons au “nettoyage” de la ville
où de nombreux prisonniers sont faits, et, le 4 février, la ville étant
totalement libérée, nous nous installons en cantonnement confortable
chez l'habitant, au voisinage de la gare. Pour ma part, je partage une
vaste chambre avec mon camarade, le Maréchal des Logis Benazra chez un
avocat de la ville actuellement absent. Le 5 février,
hormis les prisonniers, il n'y a plus un seul soldat allemand sur la terre
de France. Enfin, presque car à Lorient, La Rochelle et Royan quelques
“poches” résiduelles subsisteront jusqu'en avril. Le 8 février
une prise d'armes est organisée sur la place Rapp (du nom d'un Général
de Napoléon originaire de Colmar) en l'honneur du Général de Lattre de
Tassigny et une autre le 10 en l'honneur du Général de Gaulle.
L'escadron va couler quelques jours heureux et prendre un repos bien mérité.
On parle même de permissions. Les premières pour la plupart d'entre
nous. En attendant, les 7 chars qui nous restent sont parqués au quartier
RAPP et on remet le matériel en état. Etant, d'une part, un de ceux qui
avaient quitté la France depuis le plus
longtemps ( près de 3 ans et demi ), et d'autre parte un de ceux
qui habitent le plus loin, je suis un des premiers à partir pour une
permission de 10 jours plus 4 jours de délais de route car il faut
compter avec les difficultés de transport, les voies ferrées n'étant
pas partout totalement remises en état. Le 13
février donc, en camion, nous sommes quelques-uns un à aller prendre le
train à Belfort puis, en train spécial de permissionnaires, direction
Paris. De là, par la gare d'Austerlitz, direction Bordeaux puis Ychoux et
Parentis en Born toujours par le train Car, à l'époque, la voie ferrée
des Landes avec son train antédiluvien de la ligne Ychoux - Biscarosse
Plage ( le “mâche-cul” comme nous l'appelions alors à cause de ses
banquettes en bois bien dur) fonctionnait encore. J'arrive
à destination le 15 en fin d'après-midi. Cela me fait tout drôle de
retrouver mes parents réunis. Lorsque ma mère est partie avec moi à
Mont de Marsan en février 1931, j'avais un peu plus de 7 ans puis, le
divorce prononcé en 1932, j'ai été confié à mon père avec lequel je
suis resté jusqu'à l'âge de 14 ans, élevé par ma grand-mère
paternelle qui, sans être vraiment méchante à mon égard, ne me portait
pas spécialement dans son cœur. Comme je réussissais tout de même bien
dans mes études, après avoir passé avec succès les épreuves du
concours des bourses 3ème série ( examen d'un niveau intermédiaire
entre le Brevet Elémentaire et le Baccalauréat), le directeur de l'école
de Parentis avait conseillé
à mon père de me laisser repartir à Mont de Marsan pour y poursuivre
mes études, ce à quoi il avait consenti. En
1937 donc j'étais retourné auprès de ma mère et étais entré à
l'Ecole Pigier pour y apprendre la sténographie, la dactylographie et la
teneur de livre, (autrement dit : la comptabilité). Un an après
j'obtenais un certificat dans chacune de ces 3 matières et l'année d'après,
toujours dans ces mêmes matières j'obtenais mes diplômes; j'étais donc
prêt à entrer dans la vie professionnelle à partir de la fin juin 1939.
Après
cette digression, j'en reviens au fait que, bien que sachant que ma mère
était depuis 1942, retournée, après le décès de ma grand-mère
paternelle vivre à Parentis avec mon père, je ne me suis pas senti très
à l'aise quand je les ai revus ensemble. J'ai très vite compris que,
entre eux ce n'était qu'un simple “rafistolage”. Une simple
“communauté d'intérêts” en somme dont je me sentais totalement
exclu. Certes, cela m'a fait plaisir de les revoir, de constater qu'ils
n'avaient pas trop souffert de la guerre. Mais j'ai aussi senti que, si je
voulais avoir une famille, une vraie famille, il faudrait que je la fonde
moi-même. Les
quelques jours que j'ai passés
à Parentis, je les ai surtout employés à aller voir mes autres parents
comme la cousine Simone, a qui, en 1941 nous avions fait, ma mère et moi
passer la ligne de démarcation pour qu'elle puisse aller revoir, en Zone
Libre, son mari Pierre Manciet. J'ai aussi vu pas mal de ces gens qui,
bien que ne me connaissant pas, savaient en 1941, m'écrire pour me
demander de faire passer des lettres en Zone Libre. Peu s'en souvenaient
encore et encore plus rares ceux qui m'en ont remercié. Il est vrai que,
les mauvais souvenirs de l'occupation, il fallait les oublier au plus
vite. Par
contre, mes “camarades” restés tranquillement chez eux pendant
l'occupation et qui, par “chance” ou par relations avaient échappé
au STO (Service Obligatoire du Travail), ne manquent pas de me narrer
leurs exploits de FFI . Oh!
Ils en ont fait des choses ! A tel point que, à côté de tout ce
qu'ils me disent avoir “enduré”, j'en arriverais presque à me dire
que, malgré ma Croix de Guerre 39-45 toute neuve, je ne serais qu'un
petit garçon. Ils me montrent des photos où, brassard FFI gros comme une
affiche autour du bras, une antique “pétoire” à la main on les voit
à quatre ou cinq tenir par le collet un minable “soldat” allemand qui
pourrait être leur père et qu'ils ont “cueilli”, je ne l'ai vu que
bien plus tard, sur le bord de la route, alors que, exténué, il n'avait
pu suivre ses camarades en retraite. Oh Le glorieux fait d'armes que voilà! J'ai
encore appris, plus tard, que la plupart (dans la région tout au moins)
ne sont devenus FFI que lorsque les derniers soldats allemands ont eu
quitté la région et que les “actes de guerre” de ces “résistants”
de la dernière heure, les
plus virulents, ont essentiellement consisté à s'ériger en justiciers,
faisant la chasse aux rares femmes qu'ils soupçonnaient,
parfois à tort d'ailleurs, d'avoir eu des “bontés” pour
l'occupant et s'acharnaient ensuite à les avilir en les dénudant, leur
peignant des croix gammées sur la poitrine, leur rasant la tête. Il se
dit même que certains se sont ainsi vengés d'avoir vu leurs
“avances” repoussées. Tout cela pour en arriver à voir, quelques années
plus tard, l'un de ces vaillants lieutenant épouser
une de celles à qui il avait rasé la tête en 1944. Je me suis beaucoup éloigné de mon sujet mais il fallait
que cela soit dit. Il me
reste encore 4 jours de permission à passer. Sans regrets je quitte
Parentis et pars à Bordeaux où habite une tante qui a beaucoup compté
dans ma vie. Tante Jeanne a épousé un frère de ma mère, tonton Louis,
qui est aussi mon parrain; comme ils ne pouvaient pas avoir d'enfants,
tante Jeanne s'est, dès mon plus jeune âge, beaucoup intéressée à moi
et je me souviens que, à Morcenx où elle habitait alors, je me plaisais
beaucoup quand elle m'y amenait pour quelques jours. Malheureusement, en
1931 parrain Louis décédait et je perdais de vue tante Jeanne pendant
quelques années. En
1935, à l'occasion d'un mariage je l'ai revue de façon très fugitive;
elle s'était remariée entre temps et habitait désormais Bordeaux mais,
dans mon coeur elle était restée tante Jeanne. Pendant la guerre comme
mes parents, habitant à la campagne, avaient quelques facilités de
ravitaillement, ils ont pu en faire profiter un peu la tante Jeanne ce qui
fait que les relations avec elle et son nouveau mari n'ont jamais été
interrompues. Me
voici donc à Bordeaux où je passe mes derniers jours de permission.
C'est là que je vais faire la connaissance d'une nièce de tante Jeanne,
fille d'une de ses sœurs, Louise et qui, à l'époque, est âgée de 16
ans 1/2. Je me souviens vaguement en avoir entendu parler. Nous avons
d'ailleurs un parrain commun, tonton Louis, et dans notre tout jeune âge,
alors que notre parrain était encore de ce monde nous nous serions à ce
que nous dit la tante, déjà rencontrés. J'ai vaguement souvenance en
effet, de son nom de famille que, à l'époque, je pense être
Marchandeau, alors qu'en fait c'est Marchadier, Andrée, mais que tout le
monde appelle Dédée . Elle est encore une gamine sautillante, enjouée et, déjà,
bien jolie. Dans un peu plus de quatre ans elle deviendra ma femme. Mais
nous n'en sommes pas encore là. Ces 4
jours à Bordeaux passent très vite; je visite la ville que je ne
connaissais absolument pas auparavant et le jour arrive où je dois
retourner dans mon régiment. A la gare de l'Est, à Paris, au Centre
d'Accueil des Permissionnaires, j'apprends que mon régiment a quitté
Colmar pour la banlieue ouest de Strasbourg, à Eckbolsheim où je le
rejoins le 27 février. Le 28
février, pas le temps de souffler, les choses sérieuses recommencent
pour moi. Tout d'abord comme je m'occupe toujours de la comptabilité du
matériel, je dois préparer le reversement à d'autres escadrons des
chars M4A4 et M4A2 qui nous restent car nous allons percevoir à la place
17 chars Sherman M4AI dotés d'un moteur d'avion (9 cylindres en étoile)
fonctionnant toujours à l’essence et dont deux
exemplaires (seulement) sont dotés d'un canon de 76mm long, muni d'un
frein de bouche. Enfin un véritable canon antichar. Mais hélas, il n'y
en a que deux! Le
Capitaine Guibert (Petit Louis) nous a quittés, muté comme instructeur
à Saumur. Le Lieutenant de Grasset prend le commandement de l'escadron.
Le mois de mars se passe à remettre sur pied un escadron à nouveau apte
à reprendre le combat. Mais cette fois ce sera en Allemagne, de l'autre
coté du Rhin, que nous allons le mener. Le 27
mars, alertés dans la matinée, nous partons vers le Nord est par
Haguenau allons cantonner à Oberseebach, toujours en Alsace, à moins de
10km de la frontière
allemande où nous allons rester quelques jours en attendant que des
moyens soient réunis pour que nos chars puissent franchir le Rhin dont
les Allemands tiennent toujours la rive droite, mais plus pour bien
longtemps. Du 1er
avril au 23 avril 1945
partir de maintenant, mon récit va s'inspirer largement du
“carnet de route” que j'ai tenu à partir du 1er avril et jusqu'à la
fin de la guerre (petit carnet jaune où, au crayon, chaque soir, je
rapportais les itinéraires suivis, mes faits et gestes, mes états d’âme.)
J'y ajouterai quelques commentaires qui, sur le champ ne me sont pas
venus, ainsi que quelques oublis sur des évènements dont je n'ai eu
connaissance qu'après coup. Le 1er
avril, en milieu d'après-midi, par Wissembourg nous pénétrons en
Allemagne et traversons la ligne Siegfried (prise depuis quelques jours déjà
par les Américains) à 16 heures 30 et arrivons à Oberlustadt à la
nuit. Nous sommes à une trentaine de kms de Wissembourg, donc bien à
l'intérieur de l'Allemagne. Aux fenêtres de toutes les maisons flottent
des bouts de tissus blancs en signe de reddition, qui contrastent singulièrement
avec ces affiches placardées à profusion et qui affirment de façon péremptoire
: Wir kapitulieiren nie. (Nous ne capitulerons jamais!). Personne
dehors, les habitants restent calfeutrés. Le village n'a, apparemment pas
souffert. Les Allemands chez qui, avec mes équipages, je dois loger
semblent terrifiés, surtout en voyant les Marocains car, nous disent-ils
après que nous les ayons rassurés, la propagande nazi leur a affirmé
que les noirs allaient les violer et les tuer. Nous ne verrons que des
vieillards et des enfants, les jeunes hommes, et même les moins jeunes,
sont à la guerre, les femmes claquemurées au fin fond des caves. Le 2
avril nous restons à Oberlustadt en attendant de pouvoir passer le Rhin.
Le 3 avril, les chars de l'escadron franchissent le Rhin à Germersheim (
15 kms à l'Est de Landau), sur des bacs réalisés par le Génie. Avec
les véhicules à roues et les half-tracks de la Légion, je franchis le
Rhin sur un pont de bateaux à Speyer (Spire), 10 kms au nord de l'endroit
où les chars l'ont franchi. Le soir, tout l'escadron est rassemblé et
passe la nuit à Uttenheim (15 kms au nord de Karlsruhe) je vais, à la
nuit, me ravitailler en essence au bord du Rhin en face de Germersheim.
Nous ne sommes pas encore engagés, mais cela ne saurait tarder. Le 4,
nous partons à l'aube vers Karlsruhe et prenons contact avec l'ennemi à
10 kms au Nord de la ville. Quelques escarmouches et l'Allemand décroche.
Il ne défendra pas la ville qui sera prise dans l'après-midi vers
15 heures. Les chars sont parqués sur la Adolf Hitler Platz et inspectés
par le Général de Lattre de Tassigny arrivé à l'improviste. Nous
passons la nuit à Karlsruhe. Le 5
nous quittons Karlsruhe et partons en direction du sud-est, vers
Pforzheim, avec le village de Wössingen comme premier objectif. Vers
midi, le contact est pris. L'escadron est très étalé sur le terrain,
chaque peloton de chars, toujours accompagné d'une section de la Légion,
se voyant attribuer un objectif différent. En début de soirée, le char
Nantes est détruit par un coup d'anti-chars mais, par chance, personne
n'est blessé. A son actif, l'escadron compte une centaine de prisonniers
et la capture de trois canons anti-chars. Notre axe d'attaque se situe désormais
plein sud, le nettoyage de la Schwarzwald (Foret Noire) étant confié à
notre ouest, à une autre Division française. Le 6
et le 7 nous nous approchons de Pforzheim,
petite ville qui semble avoir beaucoup souffert des bombardements aériens
à en juger par la vue que nous en avons depuis les hauteurs nord qui la
dominent. Il est vrai qu'elle abritait une importante industrie
d'instruments de très haute précision. Le 8,
alors que les chars étalés sur le terrain s'approchent de la ville, la
colonne des véhicules qui suivent à environ 2 kms derrière et dans
laquelle je me trouve avec mes deux camions et le half-track du groupe de
dépannage, est sérieusement prise à partie par l'artillerie allemande.
Chaque équipage cherche, comme il le peut, à se mettre à l'abri avec
son véhicule et à utiliser au mieux les fossés bordant la route! .
Autour de moi il y a cinq blessés parmi l'équipage du half-track et mon
camion, criblé d'éclats, est inutilisable. Personne, parmi mes équipages,
n'a été touché. La “baraka” continue à être avec nous. Ayant reçu
l'ordre de rester sur place en attendant que l'on vienne me récupérer
nous entrons dans une ferme toute proche, absolument intacte et assez
opulente, où nous trouvons deux “prisonniers” français l'un René,
originaire de Bordeaux, l'autre, Léon de Limoges, tous deux dans la force
de l'âge (un peu plus de 30 ans.) Ils
vivent là depuis près de 5 ans, envoyés par le camp de prisonniers ( le
stalag ) auquel ils appartiennent pour aider aux travaux des champs. Seul
Léon travaille dans cette ferme, René, lui, appartient à une ferme
voisine. Tous deux sont en pleine forme! Et nous avons tôt fait de lier
connaissance. Dans
la ferme où travaille Léon il y a trois femmes : la mère, une femme très
accorte qui doit avoir à peine 40 ans, et ses deux filles qui ne doivent
pas encore avoir 20 ans. Elles n'ont pas l'air trop craintives et parlent
quelques mots de français, Léon leur ayant sans doute servi de
professeur. Ce dernier est le seul homme de la ferme, le mari de la fermière
a été tué en Russie en 1942 et le fils, qui combattait aussi sur le
front de l'est, est depuis quelques mois, porté disparu.. A son
comportement, je ne suis pas long à comprendre que, depuis longtemps sans
doute, Léon ne couche plus dans le petit local prévu dans chaque ferme
employant des prisonniers, où il devrait normalement passer ses nuits
enfermé à double tour. Il est, en fait, devenu à présent, et dans tous
les sens du terme, le “patron” de la ferme et ne semble pas du tout décidé
à rentrer en France, au contraire. Je me souviendrai toujours de l'avoir
entendu dire : “Je n'ai aucune attache en France où, avant la guerre
j'ai toujours travaillé comme valet de ferme. Qu’est-ce que j'irais
bien f .. e à Limoges. Je suis très bien ici!.” Tous ces gens ne
semblaient pas avoir beaucoup souffert physiquement de la guerre et je me
souviens que les femmes nous ont fait manger de délicieuses tartes
recouvertes d'une épaisse couche de crème de lait qui n'avait rien d'un
“ersatz” car nous avons pu voir plusieurs vaches dans l'étable. Après
cet intermède, le soir, un half-track vient me chercher et un nouveau GMC
m'est attribué avec son plein de jerrican, avec lequel, le 9 au matin, je
vais compléter les chars. Pforzheim étant tombé la veille, l'escadron
poursuit sa route vers Neuenburg, à une dizaine de kms au sud, les chars
sont arrêtés par des abattis qui barrent la route très encaissée mais,
néanmoins, une cinquantaine de prisonniers sont faits et deux canons
anti-chars capturés. Le 10,
l'Allemand s'accroche à Neuenburg qu'il défend âprement, soutenu par de
violente tirs d'artillerie; un de nos équipages de chars est durement
“sonné” ( 3 tués, 2 blessés ) . Je vais ravitailler en plein jour
et en plein bombardement. Encore une fois sans casse. Ce qui me vaudra ma
deuxième citation, à l'ordre de la Brigade cette fois. Neuenburg est
pris dans la soirée. Le 11,
le sous-groupement C se regroupe au sud de Neuenburg, à Schwann. Le 12,
toujours à Schwann, nous avons la “visite” de six avions de chasse
allemands qui, sans doute à court de munitions, après avoir décrit
quelques cercles autour du village., ne font que passer, nous ignorant
superbement. Le 13,
action de l’escadron, toujours avec sa compagnie de Légion, en
direction du sud-est, sur Waldrennach et Feldrennach qui tombent sans
grands combats. Le 14,
attaque dès 7 heures 30 en direction de Langenbrand qui paraît fortement
tenu. Le char Noyon repère un Panther ennemi mais ne peut le mettre hors
de combat car ses obus de 75 ricochent sur son épais blindage; c'est le
Maréchal des Logis Chef Larmagnac, avec le char Nomade II qui le détruit
avec son canon de 76 anti-chars. Langenbrand tombe et l'escadron poursuit
son action jusqu'à Schomberg qui est atteint en fin d'après midi. A la
nuit, alors que les canons ennemis se mettent de la partie, j'entreprends
le ravitaillement des chars très éparpillés. Ce qui m'amène à en
terminer vers 3 heures du matin. Depuis Pforzheim, nous étions entrés
dans une zone assez montagneuse des contreforts nord-est du massif de la
Foret Noire (Schwarzwald) et nous nous en dégageons pour aborder, plus à
l'est, la vallée du Neckar. Le 15,
départ en début de matinée vers le sud-est en direction de Zavelstein
puis Calw (petite ville à environ 30 kms à l'ouest de Stuttgart.)
L'avance est rapide, le terrain se prêtant moins à la mise en place d'un
système défensif des Allemands que nos chars prennent de vitesse. C'est
ainsi que Calw est pris avant que les ponts ne sautent et de nombreux
prisonniers - dont un Major (Commandant) - sont faits. Je récupère, à
cette occasion, une paire de jumelles (que j'ai toujours d'ailleurs.) Le 16,
l'escadron se “donne un peu d'air” en élargissant sa conquête autour
de Calw. Après avoir ravitaillé, je dois retourner à une bonne
vingtaine de kms en arrière pour compléter mes jerricans et embarquer de
nouvelles munitions. Les routes ne sont pas toujours sures, mais il faut
faire avec. Le 17.
Le temps est magnifique, la vallée du Neckar s'offre à nous, plein sud.
Successivement les villages (apparemment intacts mais dont toutes les fenêtres
arborent une multitude de drapeaux blancs) de Waldorf,
Oberschwandorf, Haiterbach et Tailheim tombent entre nos mains . Enfin, les ponts de Horb
sur le Neckar, tombent intacts, l'ennemi n'a pas eu le temps de les détruire.
Dans la journée nous avons réalisé une avance de plus de 30 kms!. La
nuit se passe sous un fort bombardement de mortiers allemands.
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